III. — INFLUENCE DE GALIEN SUR LA LOGIQUE
Autant que nous pouvons en juger par ses ouvrages médicaux, Galien suivait ordinairement la dialectique ou la logique d’Aristote. Ainsi nous lisons dans le xi' livre sur la différence du pouls (1) : « La différence du pouls selon la gran- » deur et la petitesse n’est pas une qualité ( nouhniç ), à moins qu’on ne veuille » également donner ce nom à la propriété d’être long de trois brasses ; je pense- » rais volontiers que c’est une quantité (mwo'v) ; mais je sais aussi qu’il y a eu » une longue discussion sur la question de savoir si le pouls grand et petit » signifie une quantité (un quantum), ou, ce qui est plus exact, une relation ” dans la catégorie de la quantité, mais nullement dans celle de la qualité (noioü); » il en est de même pourlerhythme, l’ordre et le désordre, l’égalité et l’inégalité ; » car il est clair que toutes ces différences tombent sous la relation. » Il n’est pas difficile de reconnaître ici les catégories d’Aristote.
Galien (2) ne s’écarte que très-peu de la manière dont Aristote distinguait les diverses espèces de causes; il distingue la cause principale, le 8t’ 5, puis le ’V ou, le èÇ ou et le 8d où, qui sont évidemment, Ië but, la cause formelle (c’est-à-dire la cause de la forme), la cause matérielle et la cause organique ou du moyen. Galien en ajoute une cinquième, le xa6’ 8, ou l 'exemplaire, ce qui semble être une réminiscence de la doctrine des idées de Platon (3).
Il admet également la distinction péripatéticienne de l’être en puissance (8uvdp.Ei) et de l’être en acte (èvepyefaG. C’est ainsi, dit-il (4), « que nous » attribuons une certaine qualité en puissance à un objet quand il n’a pas
(*) Nous devons avertir que dans cet article nous avons pris les mots dialectique, ou logique,physique, et éthique ou morale, dans le sens large qu’ils avaient pour les philosophes anciens ; ces trois grandes divisions embrassaient tout le cercle des connaissances humaines considérée au point de vue de la philosophie.
(1) Ch. 4, t. VIII, p. 580.
(2) De usu part., vi, 12, t. III, p. 465.
(3) Voy. Sprengel, lib. sup. oit., p. 146.
(4) De Temp., 111,1, t. I, p. 646-647.
» encore cette qualité, mais que par sa nature intime il a la faculté de l’acquérir, » tandis que l’activité est quelque chose de parfait qui existe déjà ; » il cite, pour exemple, l’homme, l’oiseau, le chien et le cheval nouveau-nés, et auxquels on donne les épithètes de rationnel, volant, chasseur et rapide ; ils possèdent ces facultés en puissance, ils ne les auront en réalité que plus tard, si les circonstances extérieures n’empêchent pas leur développement.
Il y a cependant un élément dans la dialectique d’Aristote dont Galien ne semble pas avoir saisi toute la portée, c’est l’opposition entre la forme (etSoc) et la matière (ûXn j (1).
Il nous est difficile de savoir aujourd’hui positivement en quoi Galien a pu contribuer a élargir le domaine de la logique, puisque la plupart de ses livres sur cette partie de la philosophie sont perdus. Deux faits seulement nous permettent de croire qu’il n’a pas été étranger à son développement : on admettait depuis longtemps, sur la foi des commentateurs arabes d’Aristote, que Galien avait découvert la quatrième forme du syllogisme, dans laquelle le terme moyen est attribut dans la majeure et sujet dans la mineure, quoique jusqu’à ces derniers temps on n’en ait pas trouvé la moindre trace dans ses ouvrages (2). Quelques auteurs ont regardé comme une imperfection de la logique d’Aristote l’absence de cette forme de syllogisme; d’autres, et en particulier Ritter, ont tâché de le défendre contre cette accusation. Quoi qu’il en soit, lors même qu’Aristote eût mentionné cette quatrième espèce, il n’en eût pas fait beaucoup de cas, car à l’aide de cette forme on ne peut conclure que du particulier au général ; or, pour lui (3), le syllogisme était précisément le raisonnement qui fait conclure du général au particulier: c’est ce qui constitue la déduction; l’ induction, au contraire, est le raisonnement qui fait conclure du particulier au général ; d’où il résulte que cette quatrième espèce, .de syllogisme n’est syllogisme que parla forme.
Grâce à la découverte de M. Mynas, signalée plus haut, nous savons maintenant que Galien mentionne véritablement cette quatrième espèce de syllogisme dans I’Introduction dialectique. Cependant, comme Galien n’en parle que trèsbrièvement et pour ainsi dire en passant, il semble qu’il n’y attachait pas luimême une grande importance ; il ne la présente pas non plus comme une découverte qui lui fût personnelle, et dont aucun de ses prédécesseurs n’avaient parlé. C’est donc peut-être à tort que les Arabes lui ont attribué cette découverte ; du moins M. Mynas nous cite, dans sa préface (p. 56), un passage d’un commentateur grec inédit sur les Analytiques postérieurs d’Aristote, où il est dit que Théophraste et Eudème avaient déjà quelques combinaisons de syllogismes au-
^ (1) Voir plus haut son interprétation de la définition de l’âme par Aristote.
(2) Par exemple, dans les Anal, prior., i, 22 et 30, Aristote déclare qu’on ne peut conclure que dans les trois formes admises par lui.
, (3) Anal, pqst., n, 23 ; Top. 1,10.
très que celles d’Aristote, mais qu’ils les rangeaient sous la première espèce, tandis que les auteurs plus récents en avaient fait une quatrième espèce et regardaient Galien comme le père de cette opinion.
Nous citerons en second lieu, pour caractériser les travaux de Galien sur la logique, l’explication qu’il a donnée d’un passage fort obscur d’tristote (1) sur les diverses causes qui peuvent donner un double sens à une proposition ; c’est précisément à cet effet que Galien a écrit son traité des Sophismes qdi tiennent a la diction. L’explication de Galien a été accueillie par les commentateurs d’Aristote qui vinrent après lui, car Alexandre d’Aphrodise (2) la mentionne et l’admet.
Il ressort de là que les ouvrages de Galien étaient lus aussi bien par les philosophes que par les médecjnss malgré l’assertion contraire de M, Mynas (p. 45). On doit en conclure que le silence gardé par les commentateurs grecs d’Aristote sur la quatrième forme de syllogisme dite de Galien tient au peu d’importance qu’ils attachaient à ce point de doctrine, et non à l'indifférence qu’ils avaient pour les écrits du médecin de Pergame,