IV. — OPINIONS DE GALIEN SUR LA NATURE
La doctrine de Galion sur la nature est assez confuse : ici il en fait une force, et là un être ; tantôt il entend ce mot dans le. sens universel, tantôt dans le sens particulier ; aussi est-il très-difficile, pour ne pas dire impossible, de tirer quelques notions générales des diverses définitions que nous trouvons dans ses nombreux ouvrages, où les opinions de ses devanciers sont presque toujours placées à côté de celles qui lui sont propres.
Ainsi Galien admet, di pl en p s ;s, la définition que l’on retrouve le plus souvent dans les écrits hippocratiques, c’est-à-dire que la nature est la substance universelle formée par le mélange des quatre éléments quelquefois, des quatre humeurs (3). Ailleurs (4), on lit : « La nature est la sub l ] ion re qui forme la base de tous les corps nés et périssables, » ou bien encore « la nature est une force, une faculté mise en nous, qui gouverne le corps avec ou sans notre volonté (5). » Dans le livre sur le tremblement, les palpita-
(1) Soph. Elench., i, 3.
(2) In soph. Elench., i, p. 298, t. IV, éd. de Berlin.
(3) Cf. particul. : De temp., iii, 4; t. I, p. 675 ; — Com. in aph., 34,11;
t. XVII\ p. 529 COM. II, IN LIB. DE NAT. HOM., § 31, t. XV, p. 570 et passim.
(4) Com. III in lib. de hum., t. XVI, p. 423 ; — Com. I, in lib. de nat. hom., t. XV, p. 1-5. Voy. aussi Com. ad aph., 34, II, p. 532.
(?) De sympt, causis, ii, 1 fnitio, t. VII, p. 148; — Com. V, in epid. VI, §l«mfio, t. XVII b , p. 223 ; il dit, dans ce passage, qu’il est inutile de s’enquérir de l’essence de la nature ou de l’âme. — Voy. aussi De crisibus, iii, 5 medio ,
-tions, etc., jt estdlit en parlant de la chaleur innée : « La nature et l’àme ne sont rien que cela, de sorte que vous ne vous tromperez pas en les regardant comme une substance qui se meut elle-même et se meut toujours (ï). » Sans nous arrêter à la singulière synonymie que Galien établit ici entre âme et nature, il est évident qu’il se rapproche dans cet endroit delà définition d’Aristote, suivant qui « la nature est un principe ou une cause première du m<^t- » vement, qui existe par elle-même et non par accident dans l’objet où elle * existe (2). » ■-
Maisceù’est pas tout encore; dansié livre sur lès forces naturelles (3), en parlant delà formation du fœtus, Galien reproche à Érasistrate son inconséquence et expose comment toutes les parties du fœtus se forment 1 du sang que fournit le corps de la mère ; puis il ajoute: « Je demanderais volontiers à Érasis- » trate de me dire qui a changé le sang, qui l’a figé, qui lui a donné une autre » forme ; il dirait certainement ou la nature ou la semence (il dirait la même 'iLchôse dans les deux cas) ; car ce qui était auparavant la semence devient la » nature quand elle commence à faire croître et à former l’animal. »—« Personne, » dit-il dans un autre endroit (4), n’est assez stupide pour ne pas comprendre » qu’il existe une causé de la formation du fœtus ; nous la nommons tous nature , >i sans savoir quelle est sa substance; mais comme j’ai montré que la eonstruc- » tion de notre corps indique la sagesse et la puissance sublimé de son créa- » leur, je prie les philosophes de m’indiquer si celui qui l’a fait est un Dieu » puissant et sage qui délibère d’abord comment il convient de construire lé » corps de chaque animal, et qui détermine ensuite la force par laquelle il pourra » construirece qu’il sé proposait, ou si c’est une autre âme (^u/T) èvépa) différente » de celle de Dieu. Ils diront que la substâncce dé ce qu’on appelle nature, » qu’elle soit corporelle ou incorporelle, n’atteint pas cette sagesse sublime, » puisque, selon eux, il est impossible de prouver qu’elle puisse agir avec tant n d’art dans la formation du fœtus. Mais lorsque nous entendons dire cela à » Épicure et à ceux qui croient que tout se fait sans providence, nous ne les » croyons pas. »
Quant à la manière téléologique de considérer la nature, elle est commune à Platon, à Aristote et à Galien ; il faut cependant remarquer que Platon n’a énoncé de vues semblables qu’en général, tandis qu’Aristote et Galien les ont appliquées aux détails Voilà pourquoi la maxime aristotélicienne « la nature ne fait
WW) Chap. 6, t. VII, p. 616; voy. aussi Com. in aph., 15,1 et 22,'V p. 416, sq.; — Defin. med., def. 95, l. XIX, p. 371. Consultez encore l’opuscule De ma- MSMO, cap. 3, t. VII, p. 675.
rien en vain (1) » revient si souvent dans les œuvres du médecin de Pergame (2)^11 faut avouer cependant que, dans ses vues générales sur la nature, il règne une très-grande indécision. Il admet bien un but dans la nature, mais il ne paraît pas avoir reconnu que ce but devait : em t l juelque chose
d’immatériel.
f Pour expliquer les phénomènes de la nature animale, il se croit obligé d’adopter quatre forces de la matière vivante, les forces attractive, rétentive, altératrice et expulsive (3). S’agit-il ensuite de déterminer la nature de ces forces, il est dans une très-grande perplexité ; d’un côté, il craint de les attribuer au mélange des éléments, jugeant sans doute qu’il ferait un cercle vicieux en raisonnant ainsi ; d’un autre, il ne peut se figurer qu’elles soient immatérielles. En résumé, Galien n’ose se prononcer, et déclare qu’il lui est impossible d’arriver sur ce point à une demonslr lion v dente; résolu à rester neutre entre les deux solutions contraires, entre le spiritualisme et le matérialisme, il se console de cette incertitude par la réflexion peu philosophique que la connaissance de ces choses n’est ] a b I c l n :essaire pour l’acquisition de la santé ou des vertus morales (4). ’ ;
De même, pour certains médicaments, Galien croyait qu’ils agissent, non parles éléments qui les composent, mais par leur nature entière (5); Il promet d’écrire un traité sur ces médicaments (fl). Dans cette catégorie se rangent encore les qualités premières, qui, en s’ajoutant à la malitic première, éternelle et impérissable qui est sans qualité, forment les éléments (7), < : •
En résumé, quand Galien v l e\| 1 i 1 iction, soit des forces, soit de certains médicaments, soit enfin des qualités premières, il appelle à son secours un principe particulier, qu’il ne croit pas être le résultat du mélange des éléments, mais dont il ne détermine cependant pas la nature.
On remarquera à ce propos que, dans sa manière de considérer les éléments, Galien paraît être à peu près d’accord avec les stoïciens, si du moins on peut s’en rapporter à Diogène de Laerte. « Suivant les stoïciens, dit cet auteur, un » éléments et ce dont se forme premièrement et dans lequel se résout en der-
(1) É çti®K'-oôfcv (ufcnjv. Cf. De coelo, i,4;De Gener. anim.,i, 1.
(2) Voyez surtout Adm. anat., iv, 6, t. II, p. 448 ; — De üsu part., ix, 16, t. III, p. 748.
(3) De facult. nat., i, 12, t. II, p. 29 et 30.
(4) Fragm. de sübst. -facult. nat., t. IV, p. 760-772. — Voy. plus loin le paragraphe V relatif à l’âme.
(5) «bâpij.axa !$u>ct)ti S>ïîç oûslaç èvepyoüvra. Ce sont les médicaments qu’on appelle actuellement spécifiques.
(6) De temp. et virt. simp. med , xr, 1, 34, t. XII, p. 357 et 358.
(7) De ELEMENT. SEC. HlPP., I, 6, 1.1, p. 469-70.
» nier lieu ce qui se forme ou se résout (1); les quatre éléments font ensemble » la substance sans qualité, c’est-à-dire la matière : le feu est le chaud, l’eau » est l’humide, l’air est lefroid, la terre est le sec (2), » On sait qu’Aristote, au contraire, explique la nécessité de l’existence des quatre éléments par la place fixe qui était assignée à chacun d’eux dans l’ordre de l’univers : il fallait qu’il y eût un élément qui, par son essence, se mût vers le centre [la terre), un autre vers la surface ( le feu), puis un troisième qui soutînt le feu ( l’air), enlin un quatrième qui fût soutenu par la terre (l’eau) (3). Platon, dans le Timée, expliquait la différence des quatre éléments par la différence des corps géométriques réguliers ; selon lui, le feu était formé de tétraèdres, l’air d’octaèdres, l’eau d’icosaèdres, la terre d’hexaèdres ; l’univers entier avait la forme d’un dodécaèdre.
Cependant Galien se rapproche de nouveau d’Aristote, en ce qu’il attribue deux qualités premières à chaque élément : le chaud et le sec au feu, le froid et le sec à la terre (4), Cette doctrine s’accorde en effet exactement avec un passage du 3 e chapitre, liv. IV, du traité Sur la génération et la corruption, où nous lisons : « Le feu est chaud et sec, l’air est chaud et humide, car l’air est comme » une vapeur, l’eau est froide et humide, et la terre froide et sèche. »
Ce qu’il y a de plus clair dans les idées de Galien sur la nature, c’est qu’il adinet* avec Platon et Aristote, le principe des causes finales. Ce principe, qui revient à chaque page dans ses œuvres, qu’il applique à tous les détails de l’organisme et de la vie, est en même temps la preuve sur laquelle il s’appuie pour reconnaître au-dessus de la nature un être infini en sagesse, eu bonté et en puissance. Le passage (5) où il exprime cette conviction est devenu classique, et mérite d’être reproduit en entier.
« Pourquoi disputerais-je plus longtemps avec ces êtres dépourvus de raison » (lesblasphémateurs)? Les personnes sensées ne seraient-elles pas en droit de » me blâmer, et de me reprocher à juste litre de profaner le langage sacré qui » doit être réservé pour les hymnes à l’honneur du Créateur de l’univers? La » véritable piété ne consiste pas à immoler des hétacombes ou à brûler mille » parfums délicieux en son honneur, mais à reconnaître et à proclamer haute- » ment sa sagesse, sa toute-puissance, son amour et sa bonté.... Le père de la » nature entière a prouvé sa bonté en pourvoyant sagement au bonheur de » toutes ses créatures, en donnant à chacune ce qui peut lui être réellement utile. » Célébrons-le donc par nos hymnes et nos chants ! Il a montré sa sagesse inli-
(1) Ce qui signifie tout vient de Vélément et tout y retourne. Ce langage n’est pas très-loin des conceptions actuelles.
(2) Lib. VII, éd, d’Étienne, p. 284.
(3) De coelo, cap. 4, et 5.
(4) De elem. sec. Hipp., cap. 6,1.1, p. 468.
(5) De üsu part., m, 10, t. III, p. 237.
» nie en choisissant les meilleurs moyens pour parvenir à ses fins bienfaisantes ;
» il a donné des preuves de sa toute-puissance en créant chaque chose parfaite- ^B ment conforme à sa destination. »
Mais, tout en proclamant la puissance divine, Galien croit, avec 1 l q t païenne, qu’elle ne peut agir qu’en se soumettant à certaines conditions naturelles inhérentes à la matière. « C’est là, dit-il, ce qui distingué l’opinion de Moïse » (on remarquera cette mention de la cosmogonie biblique) de la nôtre, de celle » de Platon, et de tous les Grecs qui ont bien traité la science de la nature ; car » pour Moïse, il suffit que Dieu veuille arranger la matière, et elle est de suite ' » arrangée; il croit que tout est possible à Dieu, quand même il voudrait chân- . » ger de la cendre en cheval ou en bœuf. Nous ne pensons pas ainsi ; nous » Croyons qu’il y a des choses naturellement impossibles, et que Dieu né touche b pas.à ces choses-là, mais qu’entre les choses possibles il choisit le meilb leur (t). a — Quelques lignes plus bas, p. 906, on lit encore : .< Nous disons b que Dieu est la cause de deux choses ; de l'élection du meilleur dans les » choses qu’il construit, et du choix de la matière. »