CHAPITRE VI
Effet de la publication du dialogue. — Saisie du livre. — Procès de Galilée devant l’inquisition romaine ; sa condamnation, son abjuration. (1032 à 1633.)
Le succès de cet important ouvrage réalisa toutes les espérances de l’auteur pour le triomphe de la vérité qu’il défendait ; mais ce succès lui fut bien funeste à lui-même ; car son intention devint manifeste par l’effet du livre, par les applaudissements des amis de l’auteur et des partisans de son système, comme par la colère et les dénonciations de tous les adversaires et ennemis qu’il avait dans les universités, dans le clergé et dans les couvents, surtout chez les jésuites et les dominicains, qui, sauf d’honorables exceptions, étaient alors des défenseurs obstinés du péripatétisme. Tout le monde avait vu clair, excepté les examinateurs, qui avaient lu et approuvé le livre sans en comprendre la portée en faveur d’une doctrine dont on voulait maintenir la condamnation. La préface, justement soupçonnée d’ironie de la part de Galilée, qui l’avait inspirée d’abord et acceptée ensuite, était vraiment trop naïve de la part de ceux qui la lui avaient imposée comme leur œuvre. Ils devaient sentir le ridicule
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do la situation qu’ils s’étaient faite, et Urbain VIII pouvait craindre d’avoir sa part de ce ridicule.
En mai 1632, deux exemplaires du dialogue étaient arrivés de Florence à Rome, et l’un d’eux avait été offert.au cardinal neveu Francesco Barberini, qui l’avait prêté au P. Castelli; celui-ci, dans une lettre du 29 mai, exprimait à Galilée son admiration. Les envois delibrairie de Toscane à Rome étaient difficiles, à cause des mesures sanitaires motivées par la peste, qui sévissait en Toscane. Cependant quelques autres exemplaires furent introduits à Rome. Le comte Filippo Magalotti en apporta huit, dont un était pour lui, et les sept autres furent distribués de la part de Galilée au cardinal (Antonio) Barberini, à Mgr Serristori, consulteur du saint office, au P. Riccardi et à quatre autres personnages importants 1 . Le 5 août, le P. Campanella, dans une lettre, félicitait Galilée d’avoir, par son dialogue, surpassé Copernic pour le fond et égalé Platon pour la perfection de la forme. Mais il ajoutait que, pour ne pas compromettre l'auteur, il feignait de trouver le livre d'accord avec la préface. Le 14 août 1632, Fra Fulgenzio Micanzio transmettait à Galilée l’expression de l’admiration de Mgr Contarini , procurateur de Saint- Marc de Venise, pour son nouvel ouvrage, et de leur indignation commune contre la saisie qui venait d’en être opérée. Le 29 septembre, Mgr Picco'lomini, archevêque de Sienne, écrivait à Galilée pour lui exprimer avec énergie les mêmes sentiments.
Mais Galilée ne pouvait pas espérer de trouver chez tous les lecteurs des sentiments semblables. En 1632, le P. Schei-
1 Suppl., 519.
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ner n’était plus à Ingolstadt, mais à Rome. Le 19 juin 1632, le P. Castelli, dans une lettre à Galilée, décrit la colère muette que le P. Scheiner a éprouvée en entendant un religieux faire l’éloge du dialogue nouvellement publié, dans lequel Galilée avait maintenu ses droits de priorité contre des prétentions de ce père. Il faut voir comment celui-ci, dans une lettre du 23 février 1633 à Gassendi, exhale son courroux contre le dialogue et son animosité personnelle contre l'auteur 1 , alors traduit devant l’inquisition. Dès le mois de juillet 1652, le P. Riccardi, examinateur du livre, était trèsinquiet pour lui-même. A la fin de juillet et pendant le mois d’août, dans deux entretiens avec Magalotti, ami de Galilée et allié à la famille Barberini, le P. Riccardi, malgré la discrétion qui lui était imposée, laissait entrevoir la situation. En parlant de Galilée, ces mots lui avaient échappé : « Les jésuites le poursuivront violemment. » 11 aurait voulu retirer des mains de Magalotti les huit exemplaires que celui-ci avait apportés à Rome* ; mais il n’était plus temps.
Les ennemis de Galilée lâchaient de trouver quelque différence entre l’ouvrage imprimé et le manuscrit approuvé. D’abord, on dit au pape que certains arguments par lesquels Sa Sainteté avait prouvé à Galilée la fausseté de son système, et que Galilée avait reproduits à la fin du dialogue manuscrit, avaient été omis dans l’impression; mais il fut constaté que ces arguments se réduisaient à un seul, qui se trouvait dans l’ouvrage imprimé comme dans le manuscrit ; il fallut renoncer à ce grief. Trois dauphins étaient représentés sur le frontispice du livre pvec une légende : cet ornement, qui
1 IX, 275. — » Suppl., 318-322.
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n’avait pas été soumis à l’approbation, fut incriminé. Le P. Riccardi fut soulagé d’un grand poids, quand on eut présenté des documents factices destinés à faire croire que ces dauphins étaient un emblème perpétuellement employé par l’imprimeur, qui était Landini de Florence. Un troisième grief, indiqué également à Magalotli par le P. Riccardi, fut seul maintenu, comme on le voit par les interrogatoires : Galilée avait laissé imprimer sur une feuille séparée et en caractères différents la préface qui lui avait été imposée. Nous avons déjà dit ce que valait ce grief. En rendant compte de ces conversations avec le P. Riccardi dans ses lettres du 7 août et du 4 septembre 1632 à Guiducci *, Magalotli déclare que ce sont là des prétextes, mais que le fond de l’affaire est que les pères jésuites travaillent sous main pour faire prohiber l’ouvrage. Targioni* accuse le P. Scheiner, jésuite, d’avoir été le dénonciateur.
Vers le commencement du mois d’août 1632, par ordre de l’inquisition, dont le principal consulteur dans cette affaire fut le P. jésuite Inchofer®, la vente du livre fut interdite à Florence. Déjà il était répandu dans toute l’Europe, et Landini répondit que l’édition était épuisée*. Au contraire, Magalotli s’efforça de faire croire au P. Riccardi que la peste de Toscane avait empêché la sortie des exemplaires, et que Galilée ferait les cartons qu’on exigerait*. Le P. Riccardi désira voir la lettre adressée en 1615 à la grande-duchesse Christine, et dans laquelle Galilée s’était efforcé d’établir que
1 Suppl , 318-329. — * T. I, p. 113, note a.. — * Marini, p. G5, 107, 109. On avait songé d’abord à appeler de Pise le professeur péripatéticien Chiai amonti ; mais on y renonça (IX, 419, note 1). — * IX, 468, et Nelli, p. 516. — * Suppl., 324.
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son système était conciliable avec les textes sacrés. Magalotti répondit d’abord qu’il ne savait pas s’il pourrait retrouver une copie de cette lettre, qui n’avait jamais été imprimée Après avoir consulté le P. Castelli, il en donna une copie au P. Rieeardi, qui la montra sans doute aux inquisiteurs 1 . Le pape remit d’abord l’examen du livre à une commission spéciale*, et non encore à l’inquisition, comme Magalotti croyait le savoir dès le 7 août*. D’après le conseil donné par Magalotti dans sa lettre du 7 août à Guiducci, le ministre Cioli, par une lettre du 24 août, chargea l’ambassadeur Nicfcolini d’exprimer au pape l’étonnement avec lequel le grandduc, à qui l’ouvrage était dédié, avait appris les mesures prises contre ce livre approuvé par l’autorité ecclésiastique à Rome et à Florence avant l’impression. Mais, lorsque le 4 septembre Niccolini s’acquitta de sa mission, le pape entra dans une grande colère contre l'audace de Galilée, et Niccolini ayant demandé humblement qu’il fût admis à se justifier, Urbain VIII répondit qu’en pareille matière le saint office ne faisait autre chose que de déclarer la culpabilité et d’appeler le coupable à se rétracter.
Cependant nous avons vu qu’en 1625 et en 1624 Urbain VIII ne repoussait qu’avec une certaine modération le système de Copernic, et qu’en 1 650 il disait confidentiellement à Campanella qu’il voudrait que le décret du 5 mars 1616 n’eût pas été porté contre ce système. Le P. Rieeardi était anticoperniciene t partisan du système de Tyclio-Brahe *; mais il persistait dans cette disposition à la tolérance dont le pape
* Suppl., 325-327. — * IX, 426-427. — * Suppl., 320 et 329. Comparez IX, 440 et 441. — * Suppl., 327. Comparez VII, 296.
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lui-même avait autrefois donné l’exemple 1 . Au contraire, Urbain VIII avait changé d'opinion : depuis quelques mois, il s’était laissé circonvenir par la perfide habileté de certains ennemis de Galilée et de son système. La dépêche du 5 septembre 1652 et les dépêches suivantes de l’ambassadeur Niccolini prouvent que le pape s’était laissé persuader que Galilée et ses partisans l’avaient indignement trompé sur la nature et les tendances du livre, et que la religion était mise dans le plus grand danger par la publication autorisée en son nom. Il résulte même de ces dépêches qu’on lui avait fait croire que des textes de l’Écriture sainte étaient cités et mis en cause dans le dialogue 1 : ce qui prouve qu’il ne l’avait pas lu, et que, pour le tromper et l’irriter, on avait mis sur le compte du dialogue récemment imprimé des citations, très-respectueuses d’ailleurs, qui ne se trouvaient que dansdeux lettres écrites avant 1616, restées manuscrites et non imprimées. De plus, et non moins faussement comme nous le verrons, on avait tâché de lui faire croire que dans le dialogue Galilée avait même osé le tourner personnellement en ridicule.
Les amis de Galilée espéraient que cette grande colère non motivée tomberait, que le livre seul serait atteint, et que Galilée aurait une excuse suffisante dans l’autorisation qu’il avait obtenue pour l’impression. Dans une lettre perdue du 25 août 1652, Galilée avait écrit à Magalotti qu’il craignait que son livre ne fût prohibé comme suspect et dangereux, et que la doctrine du mouvement de la terre ne fût même condamnée expressément par l’inquisition. Magalotti, par
* Suppl, 326. — * IX, 423. 436.
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sa réponse du 4 septembre 1 , tâche de le rassurer sur ce dernier point : allié à la famille des cardinaux Barberini et du pape, il s’autorise de l’opinion de personnes qui interviennent communément dans la congrégation du saint office, pour dire qu’en ce moment on ne paraît disposé à trancher ni cette questionni aucune question dogmatique controversée entre catholiques. Quant à un danger personnel pour Galilée, ni Magalotti ni Galilée lui-même n’en soupçonnaient la possibilité.
Ils ignoraient qu’on avait trouvé un moyen pour le perdre. Le H septembre, l’ambassadeur Niccolini fut informé par une indiscrétion du P. Riccardi qu’on avait découvert dans les archives du saint office la minute, depuis longtemps oubliée, de l’injonction personnelle faite à Galilée au nom de l’inquisition et acceptée par lui le 26 février 1616, et que dès lors l’affaire devenait plus grave*. En effet, après un mois d’examen, la commission spéciale, saisie de l’affaire avant le 15 août, présenta au papa un mémoire divisé en deux parties. La première* indique brièvement l’état de la question et les principaux faits de la cause et résume les griefs allégués. La seconde* est destinée expressément à donner le résultat des délibérations de la commission sur la manière de procéder tant à l’égard du livre que contre la personne de l’auteur ; mais nous verrons qu’en ce qui concerne l’auteur elle use de réticence. Elle reprend avec plus de développements l’exposé des faits réduits à sept articles principaux. Le sixième article, qui a pour objet le livre même considéré comme
1 Suppl., 329-330. — * IX, 424423. — 5 P. 93 deM. de i’Épinois. — *P. 94-95 du même.
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corps du délit, se subdivise en sept griefs adoptés par la commission. Le premier de ces griefs est une chicane pour vice de forme : le P. Riccardi, examinateur, après avoir donné Yimprimatur pour Rome, avait consenti à l’impression pour Florence ; mais on reprochait à Galilée d’avoir publié en tête du livre Yimprimatur pour Rome, sans un ordre exprès du P. Riccardi et sans qu’il eût revu le livre une dernière fois sur les épreuves d’imprimerie, comme il l'aurait fait si l’impression s’était faite à Rome. Les six autres griefs du sixième article concernent le fond. La préface, faite et imposée par l’examinateur, n’est et ne pouvait être l’objet d’aucun blâme; mais, dans le corps de l’ouvrage, la commission trouve mauvais surtout que le personnage qui défend le système de Copernic le présente par moments comme une vérité certaine; elle désapprouve certaines raisons scientifiques, sur lesquelles il l’appuie, suivant elle, avec trop de confiance; surtout elle trouve mauvais qu’il déprécie les auteurs contraires, dont l’Église se sert habituellement , et elle le blâme de traiter comme non décidée une question résolue par une définition dogmatique. La conclusion aurait pu remédier à ces fautes prétendues du personnage qui expose le système de Copernic ; mais la commission trouve que la pensée vraie exprimée en faveur du doute sur la question du système du monde y passe trop inaperçue, que cette pensée y est mise dans la bouche d’un sot, et que l’interlocuteur copernicien l’accepte trop froidement et de mauvaise grâce. Cependant la commission ne conclut pas à la suppression du livre, mais seulement à des corrections, qu’elle croit possibles. Le septième et dernier article est le plus grave : il constate la défense secrète faite à l’auteur le 26 février 1616 et sa promesse
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d’obéir. Cependant la commission n’ajoute aucune réflexion; elle ne se prononce pas par écrit sur la marche à suivre à l’égard de l’auteur, coupable d'avoir dissimulé cette défense pour faire autoriser une publication qui l’enfreignait. Ce fut le pape qui tira la conclusion.
Le 15 septembre, Niccolini fut chargé par Urbain VIH d’informer le grand-duc, mais avec défense pour tous deux d’en parler sous peine des censures les plus graves, que Galilée était déféré personnellement à l’inquisition 1 . Le 25 septembre 1652, elle libella contre lui un mandat de comparution, avec ordre à l’inquisiteur de Florence de le lui signifier en présence d’un notaire et de deux témoins, de manière toutefois que Galilée ignorât leur présence *. La signification eut lieu le 1 er octobre : on donnait à Galilée le mois d’octobre pour délai de comparution devant le saint office de Rome. 11 signa la promesse d’obéir*.
Le 25 septembre, le P. Campanella avait écrit à Galilée, pour l’instruire de ce qu’il avait tenté vainement en sa faveur: il avait demandé à être entendu par l’inquisition dans sa longue séance du 25 septembre, dont il ignorait le résultat ; mais sa demande avait été repoussée et lui avait même attiré une menace personnelle. Seulement un cardinal inquisiteur avait consenti à faire valoir devant ses collègues les raisons que le savant moine dominicain lui avait suggérées en faveur de Galilée et de son livre. Le moine bénédictin Castelli n’était pas plus heureux dans ses efforts. Malgré la faveur dont il jouissait près des cardinaux Barberini, le P. Castelli, nommé
« IX, 425-426. — * Marini, p. 120, ou IX, 457. — * P l’Épinois.