‹ Galilée les droits de la science et la méthode des sciences physiquesChapitre 43 sur 52 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Galilée 1 fait voir que l’hypothèse de Tycho est très-improbable, à cause de l’extrême complication mécanique qu’elle supposerait, et que celle de Copernic est très-probable, parce qu’au point de vue de la mécanique elle est infiniment plus simple, soit en ce qui concerne le mouvement annuel, soit surtout en ce qui concerne le mouvement diurne. Comme l'hypothèse de Copernic est d’ailleurs reconnue possible et conciliable avec tous les faits observés, comme on ne voit pas que l’hypothèse infiniment compliquée de Tycho, si elle était réalisée, pût produire aucun avantage pour l’ordre du monde, et comme, par conséquent, la complication extrême de forces motrices qu’elle supposerait serait inutile, Galilée* insinue et sous-entend cette conclusion, qu’il n’ose formuler par crainte des préjugés de l’autorité ecclésiastique trompée : l'hypothèse la plus simple, celle de Copernic, est la vraie. Dans cette conclusion importante et légitime , sur quoi s’appuie-t-il? C’est expressément sur la considération des causes finales : il les déclare évidentes dans la nature, qui ne fait rien en vain, et il les rapporte non moins expressément à la sagesse infinie de l’auteur de la nature, c’està-dire de Dieu créateur 5 . En cela, Galilée se montre meilleur philosophe et meilleur physicien que Descartes* et Bacon 5 , qui, sans nier que les causes finales existent, les déclarent entièrement inaccessibles à notre esprit et les bannissent des sciences physiques, au grand détriment de ces sciences.

1 1, 128-138, 353-357, 371-372, 373, 387, 499-500. Comparez I, 140. — *1, 387, 49 £o 00. Comparez, IV, 172 et 182-183. — 5 I, 114-118, 128-134, 399-400. — * IV* Médit., t. I, p. 297 ; Mp. aux Y"obj., t. II, p. 280-281 ; Lettre du 25 juillet 1041, n* 10, t. VIII, p. 280, et Principes de la philos., III, 2. — J> Nov. org., II, aph. 2; De augm. sc., III, 5.

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C’est là une des raisons pour lesquelles Descaries, d’abord copernicien, a fini par ne trouver le système de Copernic que plus commode, mais non plus probable que celui de Tycho Brahe. C’est là aussi la raison pour laquelle Bacon 1 a pu préférer à l’un et à l'autre un système absurde, fondé par lui sur une interprétation grossièrement erronée du témoignage des sens.

Le grand algébriste Viète s’était bien trompé, en prétendant, dans son Harmonicum cœleste, ouvrage resté inédit*, que le système de Copernic « avait pour base une fausse géométrie. » Môme au point de vue purement géométrique,- Copernic avait raison contre son savant critique, moins fort en physique qu’en algèbre ; mais, au point de vue mécanique, où Galilée se plaçait avec raison, l’avantage du système de Copernic était bien plus évident.

Ce qui choque le plus Galilée 5 dans l’hypothèse de Tycho Brahe, ce n’est pas la complication géométrique, qui consiste à attribuer l’immobilité à un corps éloigné du centre des révolutions des planètes et placé parmi elles, mais c’est surtout la complication mécanique, qui consiste à attribuer le mouvement annuel à un corps énorme, circulant autour d’un tout petit corps, et emportant dans cette révolution, à l’exception de la lune, tous les autres corps du système, qui tournent autour de lui; et c’est bien plus encore la complication mécanique absurde, qui consiste à attribuer aux étoiles fixes, suivant des cercles diurnes parallèles entre eux depuis l'équateur céleste jusqu’à ses deux pôles, toutes les

* Descriptio orbix inteüectuaUs et surtout Thema cæli. — * Voyez M. Cantù, llist. des Italiens, t. IX, p. 440 v trad. fr.). — 3 F, 128-134.

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variétés de vitesse réelle de translation, nécessaires pour faire que les plus petits cercles soient parcourus exactement dans le même temps que les plus grands, et pour produire ainsi le même effet que si toutes les étoiles étaient attachées à la concavité d'une enveloppe sphérique solide tournant sur son axe, comme le voulait encore, en 1715, le hollandais Nieuwentyt 1 , fidèle au système de Tycho Brahe. Ce que Galilée fait valoir avec tant de justesse et de force contre cette hypothèse et en faveur de celle de Copernic, c’est la probabilité de la simplicité des causes efficientes, de ces causes trop négligées par Descartes et dont nos positivistes ne veulent pas plus entendre parler que des causes finales , de peur sans doute d'être forcés de remonter jusqu’à la cause première et de rendre hommage à sa sagesse toute-puissante : Galilée était trop vraiment philosophe pour avoir peur de la vérité.

C’est encore la considération légitime et indispensable des causes efficientes du mouvement, c’est-à-dire des forces motrices, qui permet à Galilée* d’affirmer que nécessairement, de l’hypothèse de Copernic ou de celle de Tycho Brahe, si l’une est vraie, l’autre est fausse. En effet, lorsqu’un mouvement relatif se manifeste par des changements de distance et de position entre un corps et un autre, ou bien entre un corps et un sjstème d'autres corps, la considération purement géométrique du mouvement permet aussi bien d’attribuer le mouvement relatif à l’un, que de l’attribuer à l’autre, ou que d’en attribuer une part à cha-

* L’existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature, lit, t. — * I, ô 86-387.

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cun ; mais la considération mécanique des forces nous dit que le corps en mouvement relatif est celui auquel est appliquée une force mécanique qui n’agit pas de même en même temps sur les autres corps. Au contraire, après avoir donné d’abord son adhésion au système de Copernic *, Descartes en vint bientôt* à considérer ce système et celui de Tyclio Drahe comme équivalents et même comme identiques au fond. Pourquoi? Parce que, négligeant la considération des causes, il ne considérait le mouvement qu’au point de vue de la géométrie, au lieu de le considérer aussi au point de vue de la mécanique.

En résumé, Galilée a prouvé que le système de Copernic et celui de Tyclio Drahe sont les seuls qui puissent satisfaire aux phénomènes observés; il a fait voir, par la considération des causes efficientes, qu’il faut nécessairement que l’un de ces deux systèmes soit faux, si l’autre est vrai ; il a montré, par la considération des causes finales, jointe à celle des causes efficientes, que le système de Tycho est extrêmement improbable, et que la probabilité du système de Copernic approchait déjà de la certitude, si toutefois elle ne l’avait pas atteinte.

Cependant Galilée a bien compris que, pour arriver à une démonstration rigoureuse de ce système, il fallait trouver soit les forces qui produisent le double mouvement de la terre, soit quelques effets observables de ce double mouvement. C’était là ce qu’en 1657 Pascal 5 déclarait attendre, pour accepter le nouveau système du monde comme une vé-

1 Traité du monde onde la lumière. — * Principes de la philos., III, 28-29 et 38-39. — 5 Provinciales, XVIII e lettre.

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rite démontrée. C’était peut-être aussi une des choses que Galilée attendait pour écrire la V e et dernière journée promise à la fin de son Dialogue astronomique. Ce qu’il attendait avant tout, et ce qu’il attendit en vain, c’était la tolérance. Mais il pouvait espérer qu’elle serait amenée enfin, comme Peiresc le lui écrivait en 1655, par un événement scientifique qui lui permettrait de donner, en faveur du système de Copernic, une démonstration irrésistible, même pour les esprits les plus prévenus. Étant donnée l’hypothèse du mouvement annuel de la terre, l’absence d’une parallaxe annuelle notable pour les étoiles fixes était une preuve de l’énormité de leurs distances en comparaison de celles des planètes. Au jugement des péripatéticiens, la difficulté d’accepter ces distances incroyables fournissait une objection contre le nouveau système. Galilée 1 répondait par deux prévisions, qui se sont réalisées : il prévoyait qu’on pourrait trouver d’autres planètes plus éloignées du soleil que Saturne, et qu’on trouverait un jour pour certaines étoiles fixes de petites parallaxes annuelles, effets patents de la révolution de la terre autour du soleil.

En attendant, Galilée n’avait réussi à mettre en évidence ni une cause certaine, ni un effet certain du double mouvement de la terre. Il avait échoué dans la recherche des causes des mouvements planétaires, lorsqu’en 1615, dans sa lettre apologétique à la grande duchesse Christine*, adoptant une des conjectures de Kepler, il considérait les révolutions planétaires comme incessamment produites par la rotation du soleil, avec laquelle elles cesseraient, disait-il,

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si cette rotation pouvait cesser. Cette erreur, contraire à sa notion vraie de l’inertie, n’est pas répétée dans son Dialogue astronomique ; mais il ne trouve rien à mettre à la place. Galilée, ayant négligé l’étude des lois de Kepler, a laissé à Newton la gloire de trouver le principe mécanique de ces trois lois géométriques. Cependant Galilée semblait être sur la voie. Il admet 1 que les parties détachées de la terre ou d’un astre quelconque se portent vers la terre ou vers cet astre. Il admet même* qu’une force analogue à celle qui attire les parties de la terre vers son centre de gravité retient la lune dans le voisinage de la terre et les quatre planètes de Médicis dans le voisinage de Jupiter, et force ces satellites à suivre ainsi leur planète dans tous ses mouvements. Mais il ne parait pas avoir soupçonné que tous les astres s’attirent réciproquement et que les révolutions des planètes autour du soleil résultent de la combinaison de cette force continue de l’attraction avec une impulsion primitive suivant la tangente de chaque orbite. Galilée a manqué cette découverte, dont il avait préparé lui-même les principes mécaniques®, et dont Kepler avait fourni les éléments géométriques.

Galilée a échoué de même , lorsque , dans la quatrième journée de son Dialogue astronomique et ailleurs, il a prétendu trouver, dans la période diurne des marées, un effet sensible de la rotation diurne de la terre, et, dans leur période mensuelle , un effet d’une anomalie prétendue de sa révolution annuelle autour du soleil. Mais Galilée a été plus heureux dans la prévision d’une preuve meilleure. De même

* I, 59-40, 45, ‘258, ‘288, 431, etc — * I, 551-352, avec la note. Comparez 1. 109, et 370-371. — S V. ci-dessus, p. 504, sur le mouvement curviligne.

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que Copernic avait eu raison de dire que Vénus et Mars devaient avoir des phases, dont l’observation, si l’on réussissait à la faire, ruinerait l’hypothèse de Ptolémée et des péripatéticiens, et de même qu’en effet le télescope de Galilée a réalisé cette observation décisive, de même Galilée 1 a eu raison de prédire qu’un jour, avec des instruments meilleurs que les siens, on trouverait un effet positif de la révolution annuelle de la terre dans une petite parallaxe annuelle de quelques étoiles fixes. Il n’avait pas prévu qu’on trouverait un autre effet sensible de cette révolution dans Y aberration annuelle de la lumière des étoiles. Pour ce qui concerne la rotation diurne de la terre, il n’avait pas prévu que la vitesse de la lumière viendrait à être mesurée, et que, d’après cette mesure, dans l’hypothèse de la révolution diurne des étoiles autour de la terre, il devrait y avoir une aberration diurne considérable de leur lumière, aberration dont l'absence constatée est une preuve contre leur révolution prétendue et pour la rotation de notre globle. 11 n’avait pas prévu non plus que la révolution du plan d’oscillation d’un pendule libre et un autre instrument nommé gyroscope mettraient en évidence un effet mécanique de la rotation terrestre.

Dans la quatrième journée de son Dialogue sur les systèmes du monde, Galilée, avons-nous dit, considère la période diurne des marées comme un effet direct et mécanique de la rotation de la terre. Il se trompe : causées par les attractions de la lune et du soleil, les marées ont pour effet mécanique, comme M. Delaunay l’a démontré, un ralentissement de la rotation de la terre, et par suite une augmenta-

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lion progressive de la durée du jour. Cette augmentation ne produit qu’une différence imperceptible entre les durées de deux jours, lors même qu’on les prend à un millier d’années d’intervalle ; mais les petites quantités accumulées de jour en jour et d’année en année donnent, depuis l’époque des plus anciennes observations d’éclipses, une somme notable et constatée, et cette somme achève d’expliquer une différence de temps que d’après les lois de la mécanique céleste l’accélération séculaire de la lune n’explique qu’à moitié. C’est encore là, pour la rotation de la terre, une preuve que Galilée ne pouvait pas prévoir.

Il a repoussé vivement 1 l’opinion de Kepler et d’autres savants, d’après laquelle les marées seraient l’effet d’une action de la lune sur les mers. Pourquoi a-t-il repoussé cette opinion? Parce qu’elle s’appuyait sur la fausse hypothèse d’une qualité occulte par laquelle la lune agirait sur les eaux à titre d’astre humide; tandis que Galilée 2 , qui d’ailleurs considérait avec raison la lune comme un astre fort sec, sans mers, sans rivières et sans pluies, repoussait avec non moins de raison les causes occultes, pour chercher les forces motrices révélées par leurs effets mesurables. Pour être fidèle à sa méthode, il aurait dû, tout en rejetant la fausse explication, garder le fait de l’action de la lune sur les mers, et y adjoindre le fait non moins observable de l’action du soleil, sauf à chercher la loi de cette double action; et certes elle était bien près de lui être donnée par une notion qu’il avait exprimée comme nous l’avons vu, c’est-àdire par la notion d’une force analogue à la pesanteur ter-

1 1, 111*114. — 3 XIII, 15, 22*25, 111, etc.

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restre, et par laquelle la terre relient la lune dans son voisinage et la fait circuler avec elle autour du soleil. Mais Galilée s’est laissé malheureusement entraîner par le désir de trouver dans les marées une preuve directe du mouvement de la terre. Newton, mieux inspiré, y vit un effet de l’attraction universelle, un résultat complexe, mesurable et calculable, des attractions du soleil et de la lune.

L’astronomie doit à Galilée le télescope, condition de ses progrès, et les faits capitaux révélés par cet instrument à son inventeur, savoir : analogie fondamentale et différences accessoires entre la constitution physique de la terre et celle de la lune et des planètes, phases de Vénus et de Mars, satellites de Jupiter, apparences changeantes de Saturne, taches variables et rotation du soleil. L’astronomie lui doit des recherches sur les mouvements des satellites de Jupiter, recherches importantes, mais insuffisantes pour constituer une théorie mathématiquement exacte de ces mouvements. Elle lui doit la mise en pleine lumière des principaux arguments qui établissent la possibilité et l’immense probabilité du nouveau système du monde; elle lui doit l’annonce d’une preuve décisive à trouver par un procédé qu’il indiquait, mais qui demandait un perfectionnement des moyens d’observation. La préoccupation d’obtenir tout de suite une preuve positive de ce système l’a aveuglé sur la faiblesse de son argument tiré des marées, et l’a empêché de voir ce qui pouvait conduire au même but par une voie plus sûre. Il n’a pas vu que les lois de Kepler étaient un pas décisif dans cette voie : ce qu’il a vu, c’est qu’imniédiatement et en elles-mêmes elles pouvaient s’adapter à l’hypothèse de Tycho Brahe aussi bien qu’à celle de Copernic. Il n’a pas

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prévu que l’étude de ces lois géométriques des mouvements planétaires en révélerait à un homme de génie les principes mécaniques, et aboutirait à la mécanique céleste, pour laquelle le système héliocentrique dans son application à la terre n’est plus contestable, et pour laquelle la révolution diurne du ciel entier autour de la terre est une absurdité.

Mais, si Galilée avait pu connaître cette grande découverte préparée par Kepler et réalisée par Newton *, il se serait bien gardé de la rejeter, comme l’a fait un grand mathématicien, mais partisan de la méthode a priori en physique et auteur en philosophie des hypothèses chimériques du monadisme et de l’harmonie préétablie : Leibniz, dans ses Lettres à Clarke, repousse non-seulement le nom d’aftraction ou gravitation universelle, non-seulement telle ou telle explication du fait constaté, mais le fait lui-même, sous le prétexte que ce fait, s’il existait, ne pourrait être qu’un miracle : il ne craint pas de dire qu’admettre que le soleil attire la terre ou que la terre gravite vers le soleil, c’est ramener les causes occultes; il ne craint pas d’ajouter que c'est, après la découverte du froment, se nourrir de glands. En sa qualité d’esprit positif dans la bonne acceptation du mot, c’est-à-dire habitué à préférer les faits aux hypothèses, Galilée aurait accueilli la découverte de Newton comme faite d’après sa méthode et comme réalisant le triomphe définitif du nouveau système du monde. Il aurait admiré cette découverte, comme il a admiré et vanté celles de Gilbert sur le magnétisme et les vues de ce savant sur le magnétisme

* Sur une fable d’après laquelle Galilée et surtout Pascal seraient les auteurs des découvertes usurpées par Newton, voyez la Note supplémentaire C à la fin du volume.

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terrestre. H ne l’aurait point rejetée comme il a rejeté l’hypothèse d’une action sympathique exercée sur les mers par la lune seqle en vertu de sa nature prétendue humide. De même qu’il a accepté le fait de la cohésion moléculaire, à laquelle il a même donné le nom d'attraction mutuelle l , de même qu’il a accepté le fait de la pesanteur terrestre *, et de même qu’il a admis expressément* que la forme sphérique des corps célestes prouve en eux l’existence de phénomènes semblables à ceux de la pesanteur; de même, enfin, qu’il a admis* qu’en vertu d’une force analogue à la pesanteur notre satellite et ceux de Jupiter tendent vers leur planète; de même il aurait accepté le fait de l’attraction universelle et sa loi bien constatée; alors la pesanteur terrestre aurait été pour lui, comme pour Newton, une application particulière de celte loi universelle prouvée par la mesure des mouvements célestes.

Galilée aurait-il considéré l’attraction universelle comme un fait irréductible, comme l’effet immédiat d'une force essentielle de la matière ? Probablement, comme Newton, il s’en serait tenu au doute sur ce point. En effet, tel est le parti qu’il a pris pour la pesanteur, et tel est aus^i le parti auquel il s’est arrêté pour la cohésion, après avoir indiqué, mais non pour l’adopter, comme nous l’avons vu, une fausse hypothèse qui expliquerait la cohésion par une force limitée et mesurable qu’il appelle la résistance du vide. De même, il n’aurait peut-être pas repoussé d’une manière absolue toute espérance d’une explication de l’attraction universelle

« XIII, il. — 4 XIII, 70-77 ; I. 50-10, 45, ‘258, ‘288, 451. — * I, 30- 40. — 4 1, 351-35‘2. Compare* I, 109 et 370-371.

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par quelque phénomène universel d’impulsion, qu’on pourrait découvrir et démontrer plus tard. Mais je crois que tous les efforts qui ont été faits en ce sens jusqu'à ce jour ne lui auraient paru ni bien nécessaires en eux-mêmes, ni bien justifiés par leurs résultats.

Je dis qu’il ne les aurait pas trouvés bien nécessaires en eux-mêmes; car, l’inertie delà matière n’étant pas l’absence de toute force active, mais étant l’impuissance de chaque partie de la matière à changer elle-même son état de mouvement ou de repos et à modifier son action sur les autres parties, cette inertie serait parfaitement conciliable avec la force attractive réciproque par laquelle toutes les parties de la matière agiraient invariablement les unes sur les autres. Si la matière était absolument inactive , les lois de l’impulsion et de la résistance ne pourraient pas plus exister que celles de l’attraction : il ne resterait que l’étendue sans forces; la géométrie garderait son objet, mais la mécanique aurait perdu le sien. La notion de l’impulsion au contact est plus vulgaire que la notion de l’attraction universelle à distance, parce que le premier fait est plus patent que le second; mais le second est aussi bien prouvé expérimentalement que le premier, et la théorie métaphysique de l’un est aussi difficile que celle de l’autre. l>ira-t-on que l’attraction à distance est non-seulement inexpliquée, mais impossible, parce qu’un corps ne peut pas agir là où il n’est pas ? C’est supposer ce qui est en question. Mais, d’ailleurs, l’impulsion serait aussi impossible; car aucune partie du corps choquant n’est en aucun instant dans le lieu occupé en ce même instant par une partie du corps choqué. Le contact physique sans aucune distance n’est lui-même qu’une hy-

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pothèse contestée et très-contestable, même en ce qui concerne les atomes d’une même molécule, les atomes simples d’un même atome composé, et des éléments plus petits encore dont se compose peut-être chaque atome chimique d’un corps simple. S’il fallait nier tout ce qu’on ne peut pas comprendre, il faudrait, avec Malebranche et Leibniz, nier toute action d’un être contingent sur un autre être contingent. Mais non : l’impulsion, la résistance à la pénétration, la force d’inertie qui résiste au mouvement, sont des forces physiques connues avec certitude par l’observation, bien qu’elles aient été souvent niées par la spéculation a priori. Sont-elles les seules forces physiques? Voilà ce qu’on affirme quelquefois; mais attendons la preuve.

Je crois que, si Galilée vivait, les efforts faits jusqu’à ce jour pour réduire l’attraction à n’être qu’un effet de l’impulsion ne lui paraîtraient pas encore suffisamment justifiés par leurs résultats; car il n’y trouverait, ce me semble, que de vagues hypothèses sans mesure des effets et sans constatation exacte du rapport des effets avec les causes présumées. Parmi les tentatives qui ont été faites en ce sens, la plus plausible me parait être celle du P. Secchi 1 * , adoptée avec quelques amendements par M. Saigey*. Ce système me paraît comporter des hypothèses plus difficiles à accepter que celle de l'attraction directe, et, même avec ces hypothèses, ce système ne me parait pas expliquer suffisamment les phénomènes. La méthode de Galilée, qui est' la vraie, me paraît donc ordonner de s’en tenir, au moins provisoirement,

1 L’Unit à dette forze fisiche (Roma, 1864, in-8“’i. — 4 La physique

moderne, essai sur l'unité des phénomènes naturels (Paris, 1807, in-12)

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à la mécanique céleste de Newton et de Laplace, non sans la perfectionner, mais sans se hâter de croire qu’elle doive se ramener à une théorie de l’impulsion.

Nous pouvons maintenant apprécier l’étendue des services que Galilée a rendus à l’astronomie en particulier et à la science physico-mathématique en général.

Kepler, par la découverte des trois lois qui - portent son nom, a plus fait que Galilée pour l’astronomie théorique, et par l’étude de la réfraction astronomique il a rendu aux astronomes observateurs un immense service. Mais, quoi qu’en ait M. Apelt 1 , Galilée, à qui l’astronomie doit le premier télescope digne de ce nom, tant de découvertes capitales et une si belle défense du nouveau système du monde, a fait beaucoup plus que Kepler pour la méthode générale des sciences physiques ; car Galilée, qui, en astronomie, en mécanique, en physique, a pratiqué toute sa vie avec succès celte méthode si neuve alors, et qui l’a si bien justifiée dans ses écrits, surtout dans ses Dialogues sur les sciences nouvelles , l’avait depuis longtemps trouvée et mise en œuvre, lorsque Kepler, qui tonte sa vie s’en écarta si souvent, et l’on peut dire habituellement, pour s’égarer dans les plus étranges fantaisies, fit de cette méthode une application très-difficile et très-importante, en déterminant les principales lois géométriques du mouvement des planètes. Des phénomènes de la chute des corps aux lois premières de la pesanteur le chemin était plus court que des phénomènes des mouvements planétaires aux lois premières de la gravitation universelle, qui les expliquent ; mais Ga-

’ Théorie (1er Induction , p. 141-149 (Leipzig, 1854, in-8°).

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lilée a parcouru le premier chemin tout entier, et Kepler a laissé la moitié du second à faire à Newton. L’exemple d’induction que Kepler et Newton ont donné est plus étendu et plus compliqué qu’aucun de ceux qui ont été donnés par Galilée ; mais Kepler et Newton l’ont donné à deux, et Galilée les avait devancés par de nombreux exemples de succès et par une pratique constante de cette méthode, à laquelle Kepler fut si infidèle. Parmi bien des hypothèses bizarres sur les causes des mouvements planétaires, Kepler avait entrevu l’attraction, sans en soupçonner la loi et sans soupçonner que les lois géométriques qu’il avait découvertes pussent conduire à celles de la mécanique céleste. Galilée ne s’est pas douté davantage de cette conséquence des lois de Kepler. Mais du moins Galilée avait vu le but, et il l’avait indiqué d’avance à Newton, en montrant que la question du système du monde était surtout une question de mécanique : question qui dans le système de Tycho Brahe conduisait évidemment à des complications impossibles, et dont la solution, sans être trouvée, semblait devoir être infiniment plus simple dans le système de Copernic.

Une erreur de Descartes fait encore mieux ressortir le mérite de cette conception mécanique, si neuve alors, de Galilée. Descartes a négligé la considération des causes efficientes et spécialement des forces motrices ; c’est pourquoi il a considéré la question du système du monde comme une question de géométrie seulement. En 1634, il annonce au P. Mersenne son intention prudente de ne pas publier son traité du Monde ou de la lumière, parce que l’hypothèse astronomique de Copernic et de Galilée, condamnée à Rome, s’y trouve perpétuellement. Mais, dans la troisième partie de

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ses Principes de In philosophie, publiés en 1(H4, il enseigne cet étrange paradoxe, que dans l'hypothèse de Tycho la terre a autant et plus de mouvement diurne et annuel que dans le système de Copernic 1 . L’étrange raison qu’il en donne est la conséquence d’une fausse théorie développée dans ladeuxième partie : suivant lui, le mouvement de deux corps l’un par rapport à l’autre se réduisant à un changement de distance entre eux, il n’y a pas plus de raison pour attribuer le mouvement à l’un qu’à l’autre; ainsi, dire que le corps A s’éloigne ou se rapproche du corps B, ou dire que le corps B s’éloigne ou se rapproche du corps A, c’est dire la même chose. Par conséquent, faire tourner autour de la terre, suivant Tycho Brahe, en un jour d’orient en occident l’ensemble des corps célestes, et en un an d'occident en orient le soleil, autour duquel tournent les planètes, ou bien faire tourner la terre, suivant Copernic, en un jour d’occident en orient sur elle-même, et en un an d’occident en orient autour du soleil, c’est la même chose en d’autres termes. Seulement Descartes préfère l’expression de Copernic comme quelque peu plus claire et plus simple. Or, suivant une théorie exposée aussi dans le deuxième livre de ses Principes, le mouvement proprement dit n’existe que pour un corps qui change de position par rapport aux corps avec lesquels il est en contact immédiat. Donc, suivant Descartes, la terre est en repos parfait dans son ciel ou tourbillon, dont elle partage la rotation diurne et la révolution annuelle autour du tourbillon du soleil. Et voilà comment, grâce à sa théorie géométrique du mouvement et à ses tourbillons, Descartes

1 Principes. III, 17-10, 26-55, 58-50.

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trouve que la terre est entièrement immobile dans le système de Copernic, identifié, sauf la différence de l’expression, au système de Tyclio Brahe ! Descartes 1 avoue que la révolution annuelle de la terre autour du soleil est aussi un mouvement de la terre par rapport aux étoiles fixes ; mais il a eu soin d’expliquer* qu’on peut tout aussi bien dire que ce sont toutes les étoiles fixes qui exécutent un mouvement annuel par rapporta la terre immobile, de manière à garder leurs positions par rapport au soleil mobile. Nulle complication de mouvements ne coûte à ce géomètre, qui ne s’inquiète pas des forces motrices. Voilà où Descartes a été conduit par l’oubli de la notion de cause et par l’emploi exclusif de la métaphysique et de la géométrie dans une question qui est du ressort de la mécanique céleste.

Leibniz, grand mathématicien, venu après Galilée, a admis le système de Copernic ; mais il a rejeté la découverte par laquelle Newton avait complété et justifié ce système. C’est aussi la notion mécanique des forces motrices qui a manqué ici à l'inventeur des monades dépourvues d’activité externe.

Mécanicien et physicien en même temps que géomètre, Galilée avait bien vu que, lorsqu’il y a changement de distance entre deux corps, le corps auquel le mouvement appartient est celui auquel s’applique la force motrice. Sans devancer Newton dans la découverte des forces motrices des planètes, il avait bien compris que des forces encore inconnues pour lui devaient imprimer à la terre entière, c’est-àdire à l’ensemble de sa masse tant solide que liquide et de son enveloppe gazeuse, un mouvement diurne de rotation

• lit, 40. — 4 III, 20.

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et un mouvement annuel de révolution autour de soleil, tandis que l’hypothèse de Tycho Brahe nécessiterait des complications évidemment impossibles.

Quant au chancelier Bacon, après avoir jugé et condamné, dans le chapitre vi de sa Descriptio orbis intellectualis, les systèmes de Ptolémèe, de Copernic et de Tycho Brahe, il se crée, dans son Thema cœli, un autre système du monde, d’après le témoignage brut des sens, joint à certaines hypothèses sur les essences des corps solides, liquides, aèriformes et ignés. Quant aux astronomes, comme Tycho Brahe, Kepler et Galilée, qui voudraient faire intervenir leurs observations minutieuses dans l’établissement des systèmes astronomiques, Bacon les compare dédaigneusement à la mouche du coche, et les renvoie à leur besogne, dont il ne conteste pas, dit-il, l’utilité secondaire, (le peur (le les décourager. Qu’a donc fait en astronomie l’orgueilleux philosophe, l’inventeur prétendu de la méthode nouvelle des sciences physiques? On pourrait lui demander aussi ce qu’il a fait de bon en physique, et l’énumération serait courte. En astronomie, la réponse est : rien, moins que rien. Rétrogradant bien au delà de Ptolémèe, d’Aristote et de Platon, il s’est replacé, au dix-septième siècle, dans les conditions où se trouvaient forcément les philosophes d’Ionie, avant les premiers progrès de la science ; il a reproduit, en y ajoutant quelques rêveries sans valeur, un système à peine excusable chez Anaxagore, système d’après lequel aucun corps céleste ne se meut d’occident en orient, tous tournent chaque jour autour de la terre, seulement le soleil, la lune et les planètes vont un peu moins vite que les étoiles fixes dans ce mouvement diurne d’orient en occident, et, au lieu d’aller droit comme

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elles, décrivent des spirales du sud au nord et du nord au sud entre les tropiques. Voilà le produit de la méthode de Bacon en astronomie, de cette méthode fondée sur le mépris des mesures exactes, de la géométrie et du calcul. Incapable de rendre justice à ce qu’il y a de vrai dans les systèmes astronomiques d’Aristote et de Ptolémée, Bacon était bien plus incapable encore de comprendre le mérite du nouveau système du monde. Au contraire, Gassendi et Malebranche, si opposés en philosophie, ont tous deux bien apprécié ce système, parce qu’ils avaient tous deux ce qui manquait à Bacon, une notion saine de la vraie physique, de la physique mathématique. Le premier mot de la méthode de Galilée, c’est qu'il faut être mathématicien pour devenir physicien. Bacon a eu le malheur de penser et d’enseigner tout le contraire 1 .

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