PUBLICATION DU NUNCIUS SYDEREUS
Ce que le télescope dirigé vers le ciel offrit aux regards émerveillés de Galilée, et ce que son pénétrant génie lui permit d’y lire presque immédiatement, c’est ce que l’illustre Biot a éloquemment résumé dans ce tableau saisissant de vérité :
« Il vit alors ce que jusque-là n’avait vu nul mor- » tel; la surface de la lune, semblable à une terre » hérissée de hautes montagnes, et sillonnée par des » vallées profondes; Vénus présentant comme elle » des phases qui prouvent sa rondeur; Jupiter envi- » ronné de quatre satellites qui l’accompagnent dans » son cours ; la voie lactée, les nébuleuses, tout le ciel î enfin, parsemés d'une multitude infinie d’étoiles, » trop petites pour être aperçues à la simple vue.
» Quelle surprise, quelle volupté ne dut pas exci- » ter en lui le premier aspect de tant de merveilles, » et quelle admiration ne durent-elles pas produire » quand elles furent connues! Quelques jours lui suf- » firent pour les passer en revue , et il les annonça » au monde dans un écrit intitulé : Nuncius sydereus , » le Courrier céleste, qu’il dédia aux princes de Mé-
» dicis, et dont il continua successivement la publij> cation, à mesure qu’il découvrait de nouveaux » objets.
» Il observa aussi que Saturne; quelquefois, se » présentait sous la forme d’un simple disque, quel- » quefois accompagné de deux appendices, qui sern- » blaient deux petites planètes ; mais il était réservé » à un autre de démontrer que ces apparences étaient » l’effet d’un anneau qui environne Saturne.
b Galilée découvrit encore des taches mobiles sur i> le globe du soleil que les péripatéticiens disaient » pourtant incorruptible, et il n’hésita pas à en cou- » dure la rotation de cet astre.
» Il remarqua cette faible lumière qui, dans le » premier et dans le dernier quartier de la lune, nous » rend visible au télescope la partie de son disque qui » n’est point alors directement éclairée par le soleil, » et il jugea avec raison que cet effet était dû à la » lumière réfléchie vers la lune par le globe terrestre.
b L’observation suivie des taches de la lune lui » prouva que cet astre nous présente toujours à peu » près la même face, mais il y reconnut pourtant une » espèce d’oscillation périodique qu’il nomma libra- » tion, et dont Dominique Cassini a fait connaître les » lois exactes.
» Enfin, non moins profond à suivre les conséy> quences des choses nouvelles que subtil à les dé - » couvrir, il connut l’utilité dont les mouvements
» et les éclipses des satellites de Jupiter pouvaient » être pour la mesure des longitudes, et il entreprit » même de faire un assez grand nombre d’observad tions de ces astres pour en construire des tables » qui pussent servir aux navigateurs (1). >
Arago a prétendu que « quelques heures auraient î pu suffire à toutes les observations que fit Galilée » dans les années 1610 et 1611 » (2).
Ce jugement manque d’exactitude et de justice.
Il ne suffisait pas de regarder le ciel au travers d’un télescope pour y apercevoir purement et simplement, et tout d’abord, ce que Galilée y a observé.
Ses découvertes, c’est-à-dire non-seulement ce qu’il a vu le premier, mais encore ce qu’il a conclu de ce qu'il voyait, ont été par lui obtenues au prix de travaux longs et sérieux, et il dut consacrer encore plus de temps et d’efforts pour parvenir à ce que ceux qui, après lui, ont dirigé le télescope vers le ciel, y reconnussent la réalité de ce qu'il avait vu.
Galilée mit de l’empressement à faire connaître au monde savant celles de ses observations astronomiques qui avaient pu être par lui presque immédiatement fécondées. Dix mois environ après l'invention de sa lunette télescopique, dans la première quinzaine de mars 1610, il publia à Venise, sous le titre
(1) Biol, Biographie universelle, p. 322-323.
(2) Biogr., t. III, p. 2i6.
de Nuncius sydereus , un mémoire qu’il écrivit en latin, c’est-à-dire dans la langue possédée par tous les savants de l’Europe à qui il s’adressait; qu’il se proposait de traduire en italien pour le mettre à la portée de tous ses compatriotes; et dans lequel il exposait brièvement et sommairement tout ce qui, dans ses observations, lui paraissait définitivement acquis à la science, en attendant, comme il le disait, « les » résultats peut-être plus importants qu’il était per- » mis d’attendre de recherches à continuer par lui - » même ou par d’autres » (1).
Durant l’impression de son ouvrage, Galilée continuait les observations qui se rapportaient au sujet qui y est traité, c’est-à-dire à la Lune, aux étoiles fixes, voie lactée et nébuleuses, et aux satellites de Jupiter (2) .
Lune. — La découverte, au moyen du télescope, sur le disque de la Lune, de taches nouvelles à ajouter aux anciennes taches visibles à l’œil nu, et l'observation des changements qui se produisent dans le mode d’éclairement de ces taches, permirent à Galilée de conclure et de démontrer que la surface de la Lune, loin d’être lisse et polie, selon l’opinion des anciens,
(1) Tome III, p. 60.
(2) Des observations continuées jusqu’au 18 avril 1610 ont été introduites dans les éditions postérieures.
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est au contraire inégale, parsemée de dépressions et de saillies, hérissée de montagnes.
Il fut conduit à admettre une analogie de nature entre les parties qui demeurent ou deviennent brillantes et les parties solides de la Terre ; entre les parties qui, demeurant obscures, constituent des taches permanentes et les mers de notre globe.
Les bords éclairés de la Lune se montrent, dans toutes ses phases, exactement ronds et n’offrent pas les dentelures que sembleraient devoir nécessairement produire les inégalités de sa surface. Galilée explitpie le fait par l’influence qu’exercent les montagnes , en se masquant les unes les autres , pour faire disparaître, à la distance d’où la Lune est vue, les intervalles qui les séparent, et par l’existence autour de la Lune d’une atmosphère analogue à celle delà Terre, dont la densité, plus grande que celle de l’éther, lui permet de réfléchir la lumière solaire tout en se laissant traverser par la vue. La réflexion de la lumière solaire par cet orbe atmosphérique donne un contour régulièrement circulaire au globe de la Lune agrandi dans ses parties éclairées.
De l’éclairement du sommet des montagnes de la Lune, apparaissant comme des points brillants sur les parties obscures à des distances plus ou moins grandes de la limite des parties éclairées, Galilée infère géométriquement que ces montagnes dépassent considérablement en élévation celles de la Terre.
Le télescope permet de distinguer, avec plus de netteté que l’œil nu, toutes les particularités de l’éclairement des parties obscures de la Lune par une lumière indépendante de celle qui lui est directement envoyée par le Soleil. Galilée a trouvé dans ses observations, au moyen de cet instrument, la confirmation de son opinion sur la nature du phénomène qu’il rapporte à la réflexion par la Lune delà lumière envoyée par la Terre.
Après avoir démontré, contrairement aux hypothèses proposées, que cette lumière ne provient pas de la Lune elle-même, et ne peut lui être envoyée ni par le Soleil, ni par Vénus, il explique comment le phénomène représente le rôle de la Terre dans l’échange de lumière réfléchie que s’envoient réciproquement ces deux astres pour s’éclairer mutuellement. Et, se référant pour de plus grands détails à l’ouvrage qu’il se propose de publier sur le système du monde, il déclare par anticipation qu’en s’appuyant sur ce phénomène et sur un grand nombre de raisons et d’expériences décisives, il démontrera contre ceux qui se fondent sur le fait de la privation de lumière et de mouvement pour bannir la Terre du chœur des astres, que la Terre est un astre errant qui dépasse la Lune en splendeur lumineuse, et qui n’est rien moins que la sentine des impuretés et de la lie du monde.
Étoiles fixes. — Le télescope n’augmente pas la grandeur des étoiles fixes et errantes suivant la même proportion que les autres objets et que la Lune ellemême. Le grossissement, s’élevant à cent dans les objets, est à peine quadruple ou quintuple dans les étoiles. Cela tient à ce que les astres, vus à l’œil nu, apparaissent plus grands par suite de la radiation, susceptible d’être diminuée par l’éclairement crépusculaire, et supprimée par l’interposition d’un voile noir ou d’un verre coloré aussi bien que par le télescope lui-même.
Les étoiles fixes offrent par rapport aux planètes cette différence que les planètes apparaissent exactement rondes, sous la forme d’orbes semblables à de petites lunes. Les étoiles fixes au contraire ne se montrent pas limitées par une périphérie circulaire, et, à raison de leur scintillation, sauf plus de grandeur et plus d’éclat, gardent l’aspect qu’elles offrent à l’œil nu.
Le télescope permet de constater l’existence d’étoiles qui échappent à la vue ordinaire. Pour donner une idée de leur multitude, Galilée a indiqué, dans les planches jointes à son ouvrage, les principales parmi celles qui apparaissent ainsi dans les constellations d’Orion et des Pléiades.
Le télescope fait cesser toutes les altercations qui, durant tant de siècles, ont été le tourment des philosophes, et nous délivre des verbeuses discussions sur la nature de la voie lactée, en nous démontrant avec
la certitude d’une chose vue, que la voie lactée n’est autre chose qu’un amas d’innombrables étoiles.
Il en est de même de ce que les astronomes ont décrit sous le nom de nébuleuses.
Satellites de Jupiter. — C’est le 7 janvier 1610 que Galilée, ayant dirigé son télescope sur Jupiter, fut frappé de l’existence, au voisinage de cette planète, de trois étoiles invisibles à l’œil nu, disposées sur une même ligne parallèle à l’écliptique et situées, deux à l’orient, une à l'occident, à des distances inégales de Jupiter: les plus éloignées, pour une distance presque égale, l’une à l’orient, l’autre à l’occident ; la plus rapprochée des deux orientales paraissait sensiblement plus petite. Il les prit tout d’abord pour des étoiles fixes.
De ce jour jusqu’au 18 avril, il les soumit à une observation quotidienne, rarement interrompue par l’état nébuleux du ciel, et le Nuncius sydereus indique les résultats de ces observations.
Ce n’est que le onzième jour d’observation qu’il se crut en droit de considérer ces astres comme des planètes, tournant autour de Jupiter à la manière de Vénus et de Mercure autour du Soleil.
Dans deux observations le nombre des astres s’était trouvé réduit àdeux, lorsque le treizième jour, il constata que leur nombre s’élevait réellement à quatre.
Voici comment Galilée résume dans le Nuncius sy-
devons les principaux résultats de ces premières observations, réservantpour l’avenir les calculs de durée des périodes qu’il n’avait pu encore faire.
« La persistance des relations de distance entre » les étoiles observées et Jupiter dans toutes les di- » verses situations qu’ elles prennent ne permet pas » de douter qu’ elles accomplissent avec lui et en » douze ans une révolution autour du centre du » monde.
» Les cercles qu’elles décrivent autour de Jupiter » lui-même sont inégaux; et les plus rapprochés » sont parcourus plus rapidement. Le plus grand » cercle de la planète la plus éloignée de Jupiter pa- » raît être parcouru dans une durée d’un mois et » demi.
» Les faits sont de nature à faire disparaître les » scrupules de ceux qui, tolérant dans le système de » Copernic le mouvement des planètes autour du So- » leil, se troublent à l’idée du mouvement d’une Lune » autour de la Terre pendant le cours d’un mouve- » ment commun des deux astres autour du Soleil, au » point de considérer comme impossible la constitu- « tion que ce système donne à l’univers.
» Ce n’est pas maintenant une seule planète, tour- » liant autour d’une autre durant un mouvement » commun des deux autour du Soleil, que nous » avons, mais bien quatre planètes que nos sens » nous montrent tournant autour de Jupiter, à l’instar
» de la Lune autour de la Terre, tandis qu’ elles par- » courent avec Jupiter en douze années leur grande » révolution commune autour du Soleil. »
Galilée croit pouvoir expliquer l’augmentation de volume offerte par les planètes, lorsqu’elles se rapprochent le plus de Jupiter, par l’existence d’une atmosphère plus dense que l’éther, développée autour de Jupiter comme autour de la Terre et de la Lune et sans doute autour des autres planètes.
Le Nuncius sydereus de lt>10 était dédié par Galilée au grand-duc de Toscane.
A l’imitation de l’antiquité qui, cherchant, pour consacrer la mémoire des héros, des monuments impérissables, rattacha leur nom à l’éternelle existence des astres, Galilée essaya de glorifier le souverain de sa patrie et son bienfaiteur, en donnant aux satellites de Jupiter, qu’il venait de découvrir, le nom d’astres médicéens.
C’est en vain qu’il s’était promis plus de succès que n’en obtinrent dans le passé ceux qui imposèrent à une comète, en l’honneur de Jules César, le nom d’astre Julien.
La postérité n’a pas ratifié la volonté de Galilée.
Et de nos jours on a même taxé de flatterie et de servilité la tentative de l’astronome toscan et la dé- ; dicace dans laquelle il la motivait.
La tentative n’avait en elle-même rien que de fort acceptable. Au jugement de Kepler elle était l’exer-
cice d’un droit. La dédicace était dans les mœurs du temps.
La faveur et la protection des grands ont été, durant de longs siècles, indispensables aux savants et aux lettrés comme moyens d’existence et même comme conditions de liberté.
A mesure que s’est formé un autre milieu social, la mode des dédicaces princières et seigneuriales a pu passer. C’est sous d’autres formes et par d’autres procédés que les faveurs du pouvoir sont sollicitées dans ce qu’on appelle encore la république des lettres.