CHAPITRE VII
Des découvertes si extraordinaires et si inattendues, accomplies en quelques mois par un seul homme, au moyen d’un instrument de son invention qui était luimême une merveille, eurent un immense retentissement, répandirent dans toute l’Europe le nom de Galilée et exercèrent sur sa destinée une influence considérable.
Elles le décidèrent à céder à son propre désir et à un honorable appel du grand- duc de Toscane, en acceptant une position qui le fixait dans sa patrie et
74 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, qui semblait devoir lui assurer le loisir indispensable à l’ achèvement de ses ouvrages, mais qui était loin de réaliser les garanties d’indépendance et de sécurité, dont il jouissait dans sa chaire de professeur d’université sous un gouvernement libre.
Elles exaspérèrent l’en vie , et lui suscitèrent une foule d’adversaires puissants et d’ennemis irréconciliables, en l’entraînant à des discussions compromettantes.
Elles rendirent inévitable la lutte qu’il était de son devoir de soutenir pour la défense de la vérité dans la grande question du système du monde, et qui devait amener sa condamnation par l’Inquisition.
Dès avant 1609, Galilée nourrissait l’espoir de retourner à Florence et d’y trouver près du grand-duc un emploi qui, en l’exonérant des fatigues de l’enseignement public et privé, lui laisserait le temps de mettre la dernière main à ses ouvrages scientifiques.
Il avait chargé un de ses amis de saisir l’occasion de répondre plus positivement que par le passé aux ouvertures qui pourraient de nouveau lui être faites relativement aux conditions de son retour à Florence. Après vingt ans de sa vie donnés à l’enseignement, il désirait se soustraire à l’obligation de mettre à prix d’argent, comme un mercenaire, au service du premier venu, son temps et sa science, en vue de se procurer les moyens de suffire à ses charges ; il espérait pouvoir obtenir d'un prince absolu ce qui était tout à fait impossible dans une république, une dispense
d’enseignement tout en conservant le titre et les honoraires de professeur.
La rémunération destinée à compenser les avantages d’argent qui lui étaient assurés à Venise ne serait pas trop onéreuse pour le grand-duc. Son ambition était de se distinguer bien plutôt par l’éclat de ses travaux, que par celui de la fortune. Il était d’ailleurs en mesure de désintéresser largement l'Etat en mettant à son service les inventions utiles dont il se trouvait en possession.
Galilée avait conservé d’excellentes relations avec la famille et la cour grand-ducales. Il était eu commerce de lettres avec la grande-duchesse Christine de Lorraine, avec le prince Cosme.
Il avait consacré le temps de ses vacances à donner à Florence des leçons de mathématiques à ce prince, pendant les quatre années qui précédèrent son avènement au pouvoir. La pensée de dédier au duc Cosme le Nuncius sydereus et de consacrer le nom des étoiles nouvelles à la glorification des souverains de la Toscane se rattachait, chez Galilée, à son désir de reprendre possession de sa patrie. De sa correspondance avec Vinta il résulte qu’il hésita entre les noms de Cosmicaet de Medicea, le premier s’appliquant au grand-duc lui-même, le second à la famille grandclucale, composée de frères en nombre égal à celui des satellites de Jupiter. C’est après avoir consulté Vinta, et probablement selon l’avis du prince lui-
76 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, même, qu’il se décida pour la seconde appellation.
Galilée dut se rendre à Florence sur l’invitation du grand-duc le 5 avril 1610, pour lui faire voir les nouvelles planètes.
Il lui fit don du télescope au moyen duquel il les avait découvertes. * -
Durant ces relations, il fut fait allusion au désir qu’on avait de voir Galilée se fixer à Florence, et une ouverture à ce sujet lui fut positivement faite à Pise par le ministre Vinta, ainsi qu’il résulte d’une lettre de Galilée, du 7 mai 1610,' ou il exprime les désirs et reproduit les motifs qu’il avait déjà fait connaître dans le passé.
La négociation de cette affaire aboutit à un décret du grand-duc qui, le 10 juillet 1610, appela Galilée à Florence auprès de sa personne, en qualité de premier mathématicien et philosophe, avec un traitement de 1000 écus, sans obligation de leçons à faire à l’université de Pise, si ce n’est extraordinairement quand il plairait à Galilée lui-même ou sur l’invitation expresse du Prince.
Le grand-duc fit don à Galilée d’une chaîne d’or, et de 1 200 écus.
D’autres témoignages non moins flatteurs de l’admiration et de la reconnaissance publiques furent donnés à Galilée.
Le roi de France lui fit écrire pour lui demander comme une faveur qu’il consentit à appeler du nom
de Bourbon la première étoile qu’il viendrait à découvrir, et pour lui offrir en échange tout ce qu’il pourrait souhaiter d’honneurs et de richesses.
Les poètes chantèrent les découvertes et la gloire de Galilée, qui furent célébrées à Florence dans une fête publique.
Après quelques hésitations, les plus savants astronomes rendirent hommage à son génie, et Kepler, en vérifiant, au moyen du télescope , la découverte des satellites de Jupiter, s’écria, dans l’enthousiasme de son admiration et de sa joie de grand homme : « Galilœe tu vicisti. »
Mais l’insulte ne manqua pas non plus au triomphe.
L’incrédulité et la négation furent opposées à la vérité des affirmations du Courrier céleste par les professeurs de Pise et de Padoue.
Pour faire cesser l’opposition de ses collègues dans l’université à laquelle il était attaché, Galilée dut la réduire au silence en consacrant trois leçons à l’exposition et à la justification de ses découvertes.
Son ancien ami, le père Glavio, se moquait des satellites de Jupiter comme d’une illusion mensongère, et prétendait que, pour voir ces étoiles, il fallait les créer au moyen d’une lunette faite exprès.
De toutes parts, péripatéticiens , professeurs et théologiens se ruèrent contre Galilée. De nombreux écrits furent publiés pour décrier, pour combattre ses découvertes. Et quand il ne fut plus possible de se
refuser à l’évidence, il se sencontra un autre Capra, un Simon Mari us Guntzenliausen , pour essayer de lui dérober la découverte des satellites de Jupiter.
Mais le plus dangereux de ces adversaires fut le Florentin Sizi qui, en faisant intervenir le témoignage de l’Écriture sainte comme contraire à l’existence des satellites de Jupiter, porta le débat sur un terrain où devait bientôt se concentrer et triompher tout l’effort des adversaires de Galilée*
La résolution de Galilée excita un mécontentement général à Venise, où il semblait qu’eussent dû le retenir et son propre intérêt et le sentiment de la reconnaissance. Ses amis mêmes ne piment s’abstenir de lui exprimer leur chagrin d’un éloignement qui les privait de relations précieuses, et qu’ils jugeaient défavorable au point de vue même de ses véritables intérêts. Sagredo n’hésita pas à lui dire qu’il craignait qu’il n’eût abandonné des avantages certains pour une position précaire et dépendante du caprice d’un prince et de la sottise de la foule, et à lui prédire qu’il ne retrouverait plus cette liberté et cette indépendance dont il avait joui à Venise.
Ces prévisions d’une amitié éclairée devaient malheureusement se réaliser.
Vers la moitié de septembre 1610, Galilée prit possession de son nouvel emploi à la cour du grandduc. 11 avait quarante-six ans.
Sa santé n’avait pas encore subi de graves altérations, bien que sa vue fût déjà fatiguée.
11 était plein d’ardeur et de confiance; il croyait avoir enfin conquis les conditions d’aisance et de loisir qu’il avait désirées pour l’achèvement de ses travaux scientifiques. Il en avait en quelque sorte rédigé le programme dans sa lettre du 7 mai ICI O au ministre Vinta, où se trouvent énumérés les ouvrages principaux qu’il se proposait de mener à fin : deux livres sur le système ou sur la constitution de l’univers ; trois livres sur le mouvement local ; trois livres sur la mécanique ; divers opuscules sur le son et sur la voix, sur la vue et les couleurs, sur les marées, sur la composition du continu, sur les mouvements des animaux, et d’autres encore.
Il exprimait aussi l’intention de composer une instruction de l’homme de guerre, contenant toutes les règles d’application qui peuvent être déduites des mathématiques ; de réimprimer son Traité de l’usage du compas , et d’entreprendre des observations astronomiques longtemps continuées en vue de déterminer les périodes des satellites de Jupiter.
Les ouvrages que Galilée a publiés de son vivant et ceux qu’il laissa en mourant ont largement prouvé qu’il n’y avait pas d’exagération dans son programme, et qu’il était homme à tenir encore plus qu’il ne promettait. Mais combien différentes de ce qu’il avait espéré furent les conditions dans lesquelles il dut
80 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, poursuivre la tâche immense qu'il s’était donnée ! Et combien de pertes pour la science dans l’énorme dépense de forces et de temps qu’il dut employer à se défendre contre l’incroyable acharnement de ses ennemis, dans des luttes sans cesse renaissantes !