PREMIERS TRAVAUX A FLORENCE ET POLÉMIQUE
Au moment, 25 août 1609, où Galilée offrait à la république de Venise le télescope dont il avait, depuis deux mois environ, entrepris la construction, il ne signalait encore l’importance de sa découverte que relativement aux choses de la terre et de la mer (1). Il se réservait sans doute dès lors de l’appliquer luimême aux choses du ciel.
En effet, le h décembre 1609, il écrivait au petit neveu du grand Michel-Ange Buonarotli , qu’il porterait bientôt à Florence un télescope perfectionné et peut-être quelque autre invention.
Et dès le 30 janvier 1610, il annonçait à Vinta son intention de publier les découvertes qu’il avait faites par l’application du télescope à l’observation des corps
(t) A Bened. Lauducci, 29 août 1609.
CONTINUATION DES DÉCOUVERTES ASTRONOMIQUES. 81 célestes, 11 e faisant allusion, et encore avec quelques réserves, qu’à celles de ses découvertes dont l’exposition, dans le A uncius sydereus , publié en marslOlO, se rapporte exclusivement à la lune, aux étoiles fixes et aux satellites de Jupiter.
Galilée, s’excusant de n’avoir pu prendre le temps indispensable pour donner à l’œuvre publiée la magnificence qu’elle comportait et qu’il se propose de lui restituer dans une édition ultérieure, invoque la nécessité où il a été de se hâter et de faire imprimer à mesure qu’il rédigeait, pour ne pas courir le risque d’être devancé par quelque autre observateur (1).
G’est une préoccupation du même genre qui l’a conduit à résister, dans une certaine mesure, à ce penchant à mettre immédiatement les savants en possession du fruit de ses travaux, qui se révèle si honorablement pour lui dans toute sa correspondance, et dont il a porté la peine durant sa vie et après sa mort.
G’est ainsi que s’expliquent les précautions prises dans ses lettres confidentielles pour masquer, sous des énigmes, quelques-unes de ses plus importantes observations astronomiques, et l’ajournement de communications explicites et publiques jusqu’au moment où il se croirait en pleine possession de découvertes définitives et autant que possible complètes.
Ce n’est que successivement, vers la fin de 1010 et dans le cours de 1611, qu’il révéla et exposa ses
(1) A Vinta, 19 mars 1610,
82 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, observations sur Saturne, Vénus, Mars et le soleil, dans des lettres particulières ou des mémoires aui ont été réunis et publiés ou séparément, ou parmi ses œuvres, sous le nom impropre de continuation du Nuncius sy der eus.
Les découvertes proclamées par le Courrier céleste furent tout d’abord accueillies par des protestations d’incrédulité, par des affirmations d’impossibilité et même par des inculpations d’imposture.
Galilée dut tout d’abord s’appliquer à en prouver la réalité, et, pour y parvenir, il eut recours à l’emploi du télescope , pour mettre les phénomènes sous les yeux des incrédules, et à des leçons publiques pour en expliquer la signification et la portée.
Il réussit ainsi à faire accepter autour de lui la vérité, sans parvenir toutefois immédiatement à triompher de l’obstination d’ignorance ou de parti pris chez quelques-uns des plus ardents défenseurs des vieilles doctrines. Le doute et la négation subsistèrent plus longtemps là où l’on ne pouvait, à défaut de télescopes assez parfaits ou assez puissants, vérifier les observations. Ce n’est guère que quand Galilée eut envoyé en divers lieux des télescopes par lui fabriqués, et encore après avoir indiqué les précautions à prendre pour s’en servir utilement, que ses découvertes astronomiques , au moins en ce qui concerne les satellites de Jupiter, furent partout généralement acceptées.
Dans cette lutte de la vérité contre T erreur, Kepler joua un rôle digne de l’élévation de son caractère, de son dévouement à la science et de la grandeur de son génie.
Sur la lecture du Nuncius sydereus , et sans avoir pu lui-même vérifier par ses yeux l’exactitude des faits, non-seulement il n’hésita pas à prêter foi au témoignage de Galilée, mais encore il s’empressa de donner à l’œuvre l’appui de son autorité de savant, et de favoriser la vulgarisation des découvertes d’un rival. Il fit imprimer à Prague le Nuncius sydereus , et lui donna pour préface, sous forme de dissertation, le 19 avril 1610, ses propres appréciations sur l’exactitude et la valeur scientifique des observations de Galilée. Il accorde son assentiment à tout ce qui se rapporte à la lune , aux étoiles et aux satellites de Jupiter. 11 invoque comme probabilités à l’appui des faits et des inductions tout ce que les astronomes anciens et lui-même avaient admis, sauf ce qui n’avait pu être constaté à l’œil nu, et ce qui avait dû échapper aux lunettes autres que celle dont l’invention appartient à Galilée.
Les vues de Pythagore et de Platon, de Bruno et de lui-même sur la multiplicité des corps célestes et sur le rapport harmonique du nombre des planètes avec le nombre des corps géométriques réguliers , étaient des probabilités que la découverte des sateU lites de J upiter a en fait justifiées et déterminées.
Quant à. lui, non-seulement il croit à l’existence des quatre satellites de Jupiter découverts par Galilée.,. mais il est disposé à admettre que toutes les planètes, aussi bien que la terre et Jupiter, doivent avoir des satellites ; que leur nombre doit se conformer à certaines proportions, s’élever à 2 pour Mars, à (3 ou 8 pour Saturne, et peut-être à 1 pour Vénus et pour Mercure. 11 exprime le désir d’avoir en sa possession un télescope qui lui permette de devancer Galilée dans la découverte de ces astres.
Avant que ce souhait fût réalisé, au moins en ce qui concerne la possession de l’instrument qui, envoyé à l’électeur de Cologne, permit à Kepler de vérifier de visu les faits signalés dans le Nuncius sydereus, et qui ne lui permit pas de trouver au voisinage de Mars et de Saturne les planètes qu’il y cherchait, ainsi que le constate le compte rendu de ses observations du 30 août au 11 septembre 1010 , Galilée avait fait une nouvelle découverte. Il en réservait la publication pour une nouvelle édition du Nuncius , mais en vue de s’en assurer la possession, il la faisait connaître, dans une lettre du 30 juillet, à Vinta, afin que celui-ci la communiquât aux princes de Toscane , qui pourraient , au besoin , attester son droit à la priorité.
Cette découverte se rapportait à Saturne et consistait à avoir constaté que Saturne n’est pas une étoile simple, mais un composé de trois étoiles, presque
CONTINUATION DES DÉCOUVERTES ASTRONOMIQUES. 85 contiguës et disposées à la file, celle du milieu étant plus grosse, à peu près sous celte forme ceo .
Il la proposa à deviner aux savants dans cet assemblage de lettres :
« Smaismrmil me poelale umibussenugitta viras. »
Kepler s’efforça de déchiffrer l’énigme. De la combinaison de ces lettres il ne parvint à faire sortir que ce vers barbare :
« Salve umbistineum geminalum mastia proies »,
qui ne le satisfit pas, et qui lui fit néanmoins diriger, sans succès, des recherches vers Mars. Il fit demander de Prague le vrai sens dy chiffre, par l’ambassadeur Julien de Médicis, à Galilée qui le donna, le 13 novembre 1610, en faisant servir la combinaison des lettres à la constitution de cette légende :
« Altissimum planelam lcrgcmimim observari. »
('/est au môme artifice que Galilée eut encore recours pour prendre date dans le monde savant, à propos du résultat de ses observations sur Vénus. Il était en possession de sa nouvelle découverte , le 11 décembre 1610, quand il la signalait au même Julien de Médicis par cette énigme :
« Hæc immatura a me jam frustra leguutur o y »
affirmant qu’on y trouverait la solution d’une question astronomique fort controversée et un argument
86 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, des plus vigoureux en faveur de la constitution vraie de l’univers.
Il lui envoya à Prague, le 1 er janvier 16 M , le sens du chiffre :
« Cynthiæ figuras æmulatur mater amorum. »
Les détails contenus dans ses lettres du 30 décembre au père Clavio à Rome et au père Castelli à Brescia, attestent qu’il devançait, par les inductions tirées d’observations encore incomplètes pour leur durée, le résultat d’observations ultérieures que la science déjà faite lui permettait de prévoir et d’annoncer comme infaillibles (1).
« Il y a environ trois mois que j’ai commencé à » observer Vénus, et je l’ai vue ronde et assez petite ; » elle augmenta de jour en jour de volume en gardant » sa forme arrondie ; parvenue à une assez grande » distance du soleil, elle commença à s’échancrer vers » la partie orientale , et se réduisit en peu de jours à » un demi -cercle. Elle s’est maintenue en cet état du- » rant plusieurs jours, tout en augmentant de volume. » Maintenant elle commence à figurer un croissant qui » diminuera tant quelle se montrera le soir, jusqu’à » ce quelle disparaisse entièrement. En reparaissant » le matin elle montrera un croissant alors opposé au » soleil, d’abord très-mince, puis s’accroissant jus- » qu’à représenter un demi-cercle au terme de l’écart.
(1) A Castelli, 30 décembre 1010.
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CONTINUATION DES DECOUVERTES ASTRONOMIQUES. 87 » Elle se maintiendra ainsi demi-circulaire, en dimi- » nuant de volume, et passera en peu de jours du » demi-cercle au cercle entier ; enfin elle se verra pen- » dant plusieurs mois, le matin et le soir, toute ronde, » mais très-petite » (1) .
Ces faite démontrent « que Vénus (et Mercure doit » se comporter de même) , tourne autour du soleil, » centre indubitable des révolutions de toutes les » planètes, et de plus que les planètes sont par elles- » mêmes obscures, et ne brillent que d’une lumière » empruntée au solçil » (2) .
Il résulte de la lettre à Castelli que Galilée, un mois avant de réaliser ses découvertes sur les phases de Vénus, avait cherché dans Mars à y reconnaître les traces d’un fait qu’il attribuait à priori à toutes les planètes. 11 n’avait pu parvenir à constater que la manifestation à peu près certaine d’une échancrure au bord oriental de Mars.
Pendant que Galilée poursuivait ses recherches astronomiques, on continuait auprès et loin de lui, à contester la réalité de ses découvertes.
A Venise, on avouait avoir vu les nouveaux astres, mais on niait leur nature de planètes, en allirmant qu’elles se bornaient à suivre les mouvements de Jupiter sans tourner autour de lui.
A Pise, les principaux professeurs de l’Université
(1) A Castelli, 30 décembre 1610.
(2) A Clavio, 30 décembre 1610.
se refusaient, malgré les offres réitérées de Galilée, à consentir qu’il leur fît voir au moyen du télescope ce qu’ils niaient. De sa chaire, et en présence du grand-duc, un philosophe, affirmant que ce n’est ni dans le monde, ni dans la nature, mais dans la confrontation des textes que se peuvent vérifier les dogmes contenus dans les livres philosophiques, s’évertuait à se' servir de syllogismes, comme de formules magiques, pour chasser du ciel les nouvelles planètes (1).
Partout il était possible de dédaigner la sottise ou la malveillance, se fermant les yeux pour ne pas voir et les oreilles pour ne pas entendre, et de renoncer à convaincre ceux qui, ne cherchant qu’à complaire à une multitude stupide, ne se rendraient pas au témoignage des planètes elles-mêmes descendant sur la terre pour démontrer leur existence (2) .
Mais à Rome, les contradicteurs les plus obstinés, c’étaient les savants les plus compétents, les astronomes en titre. Il y avait un grand intérêt à leur fermer la bouche.
Galilée jugea nécessaire de recourir pour les convaincre au moyen qui lui avait autant que possible réussi à Padoue et à Pise, c’est-à-dire faire voir ce qu’on ne voulait pas croire.
(1) A Kepler, 19 août 1010.
(2) A Castelli, 30 dccembic 1010.
Il se décida à aller à Rome en mars 1011, et il parvint à faire avouer, et même déclarer officiellement, la réalité de ses découvertes, par ceux mêmes qui les avaient d’abord tournées en dérision.
Sur une mise en demeure du cardinal Bellarmin, le père Clavio dut reconnaître dans un écrit signé de lui et de trois autres membres du collège de Rome, le 2A avril 1(5.1 1 , que le télescope permet de voir une foule d’étoiles jusqu’alors inaperçues; que Saturne n’est pas rond ; que Vénus croit et décroît comme la lune; que la lune est inégale à sa surface, et que quatre étoiles se meuvent très-rapidement autour de Jupiter.
Ils ne se consolèrent de cette dure nécessité qu’en introduisant dans leurs déclarations autant de réserves qu’ils purent, ét en s’abstenant soigneusement de prononcer le nom de l’auteur des découvertes.
Galilée, qui trouva à Rome un grand nombre de savants plus équitables et plus bienveillants, qui y contracta d’honorables amitiés, notamment avec le prince Cesi, fondateur de l’académie des Lyncei, et qui fut accueilli à bras ouverts dans ce corps de savants voués à la recherche de la vérité et à la poursuite du progrès, put se féliciter des résultats obtenus dans son voyage à Rome.
Un de ses amis de Venise, qui connaissait mieux que lui les hommes et l’esprit de son temps, l’historien du concile de Trente, le frère Paolo Sarpi ne
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partageait pas sa confiance dans l’ascendant de la vérité.
Informé que Galilée était appelé à Rome par des cardinaux pour y faire la démonstration de ses découvertes célestes, il exprima la crainte que, s’il était amené en cette circonstance à mettre au jour les sayantes raisons qui le portaient à approuver la théorie du chanoine Copernic sur notre système solaire, cela n’eût pour résultat inévitable de le commettre avec les Jésuites et les autres moines.
« Je prévois, disait-il, qu’on changera la question » de physique et d’astronomie en une question de » théologie, et qu’à mon grand chagrin Galilée, pour » vivre en paix et échapper à la tache d’hérétique et » d’excommunié, devra se rétracter. Il viendra sans » doute un jour où les hommes de science, plus éclai- » rés, déploreront la disgrâce de Galilée et l’injus- » tice commise envers un grand homme, mais en at- » tendant, il devra la supporter, et ne s’en plaindre » qu’en secret. »
Pendant son séjour à Rome, Galilée était parvenu à déterminer la durée des périodes des satellites de Jupiter, ce qu’avaient en vain tenté d’obtenir les astronomes qui avaient d’abord contesté sa découverte.
De retour à Florence, l’occasion de reprendre une des questionsde l’hydrostatique, qu’il avait déjà approfondie dans sa jeunesse, lui fut donnée dans une de
CONTINUATION DES DECOUVERTES ASTRONOMIQUES. 91 ces réunions de savants où le grand-duc se plaisait à entendre discuter des questions de philosophie et de physique. Les péripatéticiens soutenaient que les corps plongés dans l’eau devaient principalement à leur forme la faculté de surnager. Galilée, non content d'avoir combattu oralement cette fausse doctrine, développa les vrais principes de l’hydrostatique dans un traité sur les choses qui surnagent ou se meuvent dans l’eau, qu’il publia en 1612, en le dédiant au grand-duc.
Il profita de la publication de cet ouvrage pour exposer les résultats de ses observations astronomiques sur Vénus et sur les taches du soleil, qu’il n’avait encore fait connaître que par ses conversations et sa correspondance.
Nouveaux titres de gloire, nouvelles attaques. Du camp des péripatéticiens s’élèvent contre la doctrine hydrostatique de Galilée des attaques multipliées auxquelles, sous l’inspiration de son maître, répondit Castelli (1) .
Du camp des théologiens sortent trois lettres qui revendiquent pour Scheiner, sous le pseudonyme d’Apelle, la découverte des taches du soleil.
Galilée dut se porter lui-même à la défense de son bien, et, dans son Histoire des taches solaires , adres-
(1) Ludovico delle Colombi. . — 11 Grszia. — Palmerini. — Georges Goressio, professeur à l’Université de Pisç,
92 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, sée à l’académie des Lyncei, et publiée par cette académie en 1613, il prouva, non-seulement que la découverte du fait lui appartenait , mais encore que lui seul (en Italie au moins et à sa connaissance) en avait compris la nature et la portée, en déduisant de phénomènes, par eux-mêmes insignifiants, la doctrine de la rotation du soleil sur lui-même.