CHAPITRE IX
DÉCOUVERTE DES TACHES SOLAIRES ET DÉMONSTRATION DE LA ROTATION DU SOLEIL.
La gloire de Galilée n’aurait que bien peu de chose à perdre lors même que ne lui appartiendrait pas le mérite d’avoir le premier constaté l’existence des taches solaires.
En découvrant le télescope, et en l’appliquant à l’observation des corps célestes, il avait rendu possible et facile, pour quiconque imaginerait de diriger cet instrument sur le soleil, d’y saisir le phénomène d’un premier coup d’œil. Et en vérité, il serait étrange (pie Galilée ne se fût pas donné cette fantaisie dès le moment où il se mit à explorer les cieux à l’aide de son instrument, et à y contempler le pre-
inier toutes les merveilles sensibles qui devinrent si promptement, grâce à son génie, des découvertes scientifiques.
Ce mérite, le jésuite Scheiner, professeur à Ingolstadt, se l’est attribué : en déclarant dans sa première lettre, publiée sous le pseudonyme d’Apelle, le 12 novembre 1611, qu’il a constaté un phénomène nouveau, inouï, mis en doute, ignoré ou nié par tous les astronomes, l’existence sur le soleil de taches noires, sous la forme de gouttes; et en rapportant cette découverte faite avec un de ses amis, qu’il ne nomme pas, à une époque qu’il ne précise autrement qu’en la faisant remonter à plus de sept mois, à huit mois environ.
C’est donc dans le mois d’avril 1611 que Scheiner prétend avoir le premier aperçu les taches du soleil.
Il aurait ainsi devancé dans cette constatation Fabricius lui-même, en faveur de qui tant d’efforts ont été faits par des écrivains modernes pour dépouiller complètement Galilée au profit de cet astronome hollandais, dont la publication, en lui donnant la date de la préface, ne remonte qu’au 13 juin 1611.
Galilée, qui n’attachait sans doute au fait d’avoir vu le premier les taches solaires qu’une importance scientifique assez faible, s’est contenté d’affirmer, dans sa première réponse à Velser, datée du à mai J 6 12, qu’il y avait dix-huit mois que lui-même avait observé ei fait voir ces taches à quelques amis,
94 Vit, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DË GALILÉE.
et qu’à Rome, l’année précédente, vers la même époque, il les avait mises sous les yeux de plusieurs prélats et d’autres personnages.
A l’année 1610 et au mois d’octobre se rapporteraient, d’après Galilée, des observations sur les taches solaires, par lui faites en présence de témoins. Mais de plus, Galilée affirme dans ses dialogues que les taches du soleil avaient été par lui constatées pour la première fois en 1610, pendant qu’il professait a l’université de Padoue, et qu’il avait entretenu ses amis de ces taches dans cette ville et à Venise (1).
C’est donc à une époque antérieure de quelques mois, que devrait être fixé le moment où Galilée n’excluant pas, selon toute vraisemblance, le soleil de ses premières investigations célestes à l’aide de sa lunette, aurait vu pour la première fois les taches solaires.
Ces témoignages de Galilée sont-ils dignes de foi? « Qui aurait osé, dit Arago, concevoir des doutes ® sur la sincérité d’une déclaration de Galilée conçue » en ces termes : Tel jour, en 1611, je vis une tache y> près du bord oriental du soleil, etc. (2) ? » Mais si, en disant cela, Galilée n’aurait pu laisser suspecter à personne sa sincérité, comment cesserait-il de mériter d’être cru sur parole, quand il dit simplement
(1) Troisième journée, 1. 1, p. 375.
(2) Arago, p. 278.
avoir vu et fait voir des taches sur le soleil, à diverses époques, en 1(510?
L’affirmation de Galilée , dont la loyauté scientifique est au-dessus de tout soupçon, pourrait suffire. Mais à son témoignage ne manquent pas les confirmations les plus décisives.
Le frère Fulgenzio Micanzio écrivait de Venise à Galilée (I), à l’occasion de la publication de la Rosa ursina, dans laquelle Scheiner s’obstinait à revendiquer la priorité de la découverte des taches solaires :
« Je me souviens parfaitement que, quand vous » eûtes fabriqué ici votre première lunette, une des » choses que vous observâtes furent les taches du » soleil, et je serais en mesure de dire le lieu et la » place où vous les fîtes voir avec la lunette, sur une » carte blanche, à notre Père de glorieuse mémoire » (Fra Paolo Sarpi). Je me rappelle que des objec- » tions furent d’abord faites relativement à la possi- » bilité d’illusions provenant de l’instrument ou de » vapeurs intermédiaires, et qu’on finit par conclure, » après avoir plusieurs fois reproduit l’expérience, » que le fait était constant, et pouvait servir de thème » h une interprétation scientifique. La mémoire de » tout cela m’est aussi fraîche que s’il s’agissait » d’hier. »
On connaît les noms de quelques-uns des person-
(1) 27 septembre 1631.
nage9 de distinction auxquels Galilée fit voir à Rome les taches solaires, en 1611, dans le jardin du cardinal Bandini à Monte Cavallo : Dini, Corsini, Cavalcanti, Ciulio Strozzi, etc. Le fait est attesté par une lettre de Dini lui-même (1).
L’époque a été précisée par Galilée dans une lettre à Antonini. C’était en avril 1611 (2).
A ce sujet Galilée remarque que c’était bien des mois avant que Scheiner songeât à s’attribuer la découverte des taches dans sa lettre à Velser.
Il invoque le témoignage du père Tanner qui, dans son Astrologie sacrée , attribue à lui-même, Galilée, la qualité de premier inventeur des taches solaires, sans daigner citer le nom de Scheiner, au moment même où ce professeur, son collègue au collège d’Ingolstadt, se livrait à ses observations sur ces taches. Galilée ajoute qu’il s’abstient de citer le nom d’un autre père, encore vivant, qui affirme avoir lui-même donné à Scheiner les premières informations sur les observations dont Galilée rendait témoins les plus éminents prélats dans les jardins du Quirinal à Rome.
Ce personnage était le père jésuite Paolo Guildini, ainsi qu’il résulte de deux lettres de l’ingénieur Pieroni de Vienne, qui déclare tenir de ce professeur que c’est par lui que Scheiner eut le premier avis de la
(1) 2 mai 1615.
(2) 26 février 1637.
découverte des taches solaires par Galilée, et être ainsi en mesure de produire un témoin vivant et véridique de la fausseté des prétentions de Scheiner fl).
C’est donc bien réellement Galilée qui a vu le premier les taches du soleil.
11 eût été possible de ne pas donner autant de développement à la discussion de cette question de priorité quant à la constatation première du fait de l’existence des taches solaires, si à ce fait ne se rattachaient très-étroitement des questions d’une bien autre importance, et spécialement celle de la rotation du soleil sur lui-même.
C’était là une question vraiment scientifique, dont la solution impliquait autre chose qu’un simple coup d’œil, c’est-à-dire des observations multipliées et soutenues qui, en faisant connaître la nature, la situation et les principales circonstances des mouvements des taches, permissent d’obtenir la preuve de la réalité des mouvements propres du soleil.
Il est certain que de telles observations furent au nombre de celles que rendirent tout d’abord possibles pour Galilée les premières applications de sa lunette à la contemplation du ciel; qu’il parvint très-promptement à leur donner, au moins pour ce qu’il y a de plus essentiel, les caractères de faits définitivement acquis à la science, et à en déduire la preuve expéri-
(1) 4 janvier 1635, et 10 octobre 1627.
98 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, mentale de la rotation du soleil sur lui-même et la détermination très-approximative de la durée vraie de cette révolution, et qu’enfin c’est bien lui qui mit réellement le monde savant en possession de ce grand résultat.
Tout cela a été contesté avec une insistance passionnée.
A l’impartiale histoire revient le devoir de porter un jugement définitif.
Il est d’abord impossible de contester que Galilée ne fût en possession des preuves principales fournies par ses propres observations, dès avant l’époque du 1 er octobre 1611.
A cette date il écrivait à Ludovico Gardi Gigoli à Rome :
« Il m’est agréable que le seigneur Passignano se » livre à des observations sur le soleil et ses révolu- » tions; mais il faut que vous l’avertissiez que la par- » tie du soleil qui est la plus basse au lever, devient » la plus élevée au coucher.
» Ce fait pourrait le conduire à croire que le soleil » a sur lui-même quelque révolution autre que celle » que je crois lui appartenir réellement et qui me pa- » raît résulter de mes observations sur les change- » rnents éprouvés par les tâches. Je désire beaucoup » connaître ses observations afin de pouvoir les con- » fronter avec les miennes. »
La propagation du fait de la découverte de taches
dans le soleil devait naturellement appeler l’attention des astronomes et provoquer des recherches de vérification relativement à cette hypothèse de la rotation du soleil, qui, mise au jour pour la première lois peut-être par Bruno, était admise par Kepler avec un rôle puissant d’influence déterminante sur le mouvement des planètes, et sans doute aussi par Galilée, dès avant qu’il se fût convaincu de sa réalité par ses études télescopiques sur le soleil.
Que les communications faites par Galilée à un grand nombre de personnes, dès 1610, relativement au résultat de ses premières observations sur les taches solaires, aient été le point de départ des recherches astronomiques tentées depuis en divers lieux et par diverses personnes, et que ces recherches aient eu en vue la vérification de l’hypothèse de la rotation du soleil, c’est ce que prouvent, non seulement pour une époque antérieure au l ' r octobre 1611 et pour Passignano, la lettre qui vient d’ètre citée, mais encore, pour cette même époque d’octobre 1611 et pour Scheiner, ce que lui-même dit dans sa première lettre, du moment où il commença des études sérieuses sur le fait de l’existence des taches à laquelle il n’aurait attaché qu’une faible importance lorsqu’en avril il les aurait pour la première fois aperçues (1) ; c’est aussi ce que Velser, en envoyant cette
(1) Tome III, p. 373.
4 00 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, lettre à Galilée, constate relativement à l’ardeur des astronomes qui aspirent à faire violence au ciel pour en achever la conquête, après l’assaut d’où Galilée a remporté sa couronne murale (1) ; c’est enfin ce que Pieroni affirme à propos de la vulgarisation à Rome de la découverte de Galilée annoncée par le père Guildini à Scheiner au moment de ses recherches entreprises à Ingolstadt. C’est aussi ce que ne contredit pas et ce que prouve peut-être la publication faite en juin 1611 par Fabricius de l’opuscule dans lequel il a fait connaître le résultat de ses observations sur les mouvements des taches en tant que preuves de la rotation du soleil.
Ce que Galilée avait cherché et réussi à empêcher, en ce qui se rapporte à ses autres découvertes astronomiques, être devancé dans la publication d’observations que l’application du télescope rendait possibles pour tous les astronomes, arriva, sinon pour le • fait même de la constatation de l’existence des taches solaires, au moins pour les inductions scientifiques qu’il est parvenu à en faire sortir.
Galilée a parfaitement expliqué comment et pourquoi il n’a pu ni dû donner à ses publications sur tous les éléments nécessaires de la solution d’une grave et difficile question, une précipitation compromettante peuUêtre pour la science et pour lui-même.
(1) Tome III, p. 372.
Dans sa première réponse à Velser il en justifie le retard par les nécessités de circonspection sur la vulgarisation des choses nouvelles que lui imposent, avant d’avoir obtenu des preuves « plus que certaines et » palpables » , les négations et les contradictions qui l’assaillent de toutes parts.
« J’aime mieux » , ajoute-t-il, « être le dernier à pro- » duire une conception vraie, que de devancer les » autres au risque de diminuer ma considération en m me dédisant pour m’être trop hâté d’affirmer (1). »
Certes la circonspection apportée par Galilée dans l’appréciation de la nature de phénomènes qui, du temps de Lalande, mettaient encore en défaut les conjectures des astronomes et des physiciens (2), et qui, après deux siècles et demi de travaux, sont encore loin d’être complètement et à tous égards expliqués, est scientifiquement bien justifiée. Mais de plus cette question des taches solaires, qui représentait pour Galilée « le plus grand secret de la nature » , dont la solution par leur donnée « renversait, selon Arago, » de fond en comble un des principes fondamentaux » de l’astronomie péripatéticienne, savoir le principe » de l’incorruptibilité des cieux » (3), et qui en outre pouvait être invoquée comme preuve à l’appui du
(1) Tome III, p. 381.
(2) Montucla, t. IV, p. 4.
système de Copernic, devait nécessairement imposer à Galilée toutes sortes de précautions, et au moins celles qui étaient de nature à le mettre pleinement en possession de la vérité et des moyens de la démontrer.
Avant de rien conclure de positivement sérieux sur le fait de la rotation du soleil d’après l’observation des taches, il fallait avoir obtenu des notions certaines sur ce qu’étaient la nature, la situation, les mouvements des corps qu’elles représentaient par rapport au soleil lui-même.
C’est sur ces questions que Velser demandait à Galilée son opinion, en lui envoyant les lettres où Scheiner en avait exposé la solution d’après ses observations propres.
Dans ses inductions, Scheiner sauvegardait l’incorruptibilité péripatéticienne du soleil, et ne faisait allusion à une rotation du soleil que pour la nier, au moins d’après les mouvements des taches.
Il concluait, pour la situation des taches, qu’ elles n’appartenaient pas au soleil et qu’ elles étaient en dehors de lui à une distance notable, quoique peu considérable ; poiir leur nature, que c’étaient des corps très- épais et très-opaques, assimilables aux étoiles ; pour leurs mouvements, qu’ elles tournaient autour du soleil ; et, en somme, qu’elles étaient constituées par des astres errants se mouvant entre le soleil et le ciel de Mercure et de Vénus, et produisant des apparences de taches sur le soleil, en
passant au devant du disque resplendissant de cet astre.
Ce sont ces conclusions principales de Scheiner que Galilée, tout en relevant beaucoup d’autres erreurs astronomiques, s’est essentiellement appliqué à réfuter dans ses réponses à Velser. Et bien qu’il ait apporté dans le cours de la discussion certaines réserves imposées par l’état de la science et surtout par l’état des esprits au moment où il écrivait, il ne laissa pas que de mettre au jour très-clairement et très-positivement l’ensemble des inductions qu’il se croyait en droit de tirer de ses propres observations. Ainsi, en ce qui touche l’argument de l’incorruptible pureté du soleil contre toute vraisemblanced’inhérence de taches quelconques à cet astre, Galilée dit qu’on n’aurait le droit d’attribuer de telles qualités au soleil qu’à la condition de n’avoir constaté en lui rien de ténébreux ou d’impur; et que si l’on y trouvait des impuretés et des taches, on aurait le droit de le déclarer impur v et taché.
« Les noms et les attributs doivent être appropriés » à l’essence des choses et non pas l’essence aux noms,
» car les choses ont précédé les noms (1) . »
Et voici en quels termes il résume ses convictions scientifiques sur les taches solaires (2) ;
(1) Page 383.
(2) Page 401.
« Les taches obscures qui se découvrent sur le » disque du soleil au moyen du télescope ne sont pas » sensiblement éloignées de sa surface; elles lui sont » contiguës, ou si elles en sont séparées, l’intervalle » est inappréciable. Ce ne sont pas des étoiles, ni u d’autres corps consistants et permanents, mais con- » stamment il en est qui se produisent, il en est qui » se dissolvent, la durée de leur existence variant de » 1 à 3 jours, de 10 à 1 5 et même de 30 à 40 et au delà.
» Leur forme , très-irrégulière , change incessam- » ment, très-rapidement pour les unes, plus lentement » pour d’autres; l’intensité de leur couleur augmente » ou diminue; dans leurs changements de forme elles » se subdivisent en s’agglomérant au centre du disque » aussi bien que sur les bords. Indépendamment de « tous ces mouvements irréguliers et partiels dedivi- » sion et d’agglomération, de raréfaction et de con- » densation, de changement de forme, elles sont sou- » mises à un mouvement plus grand, commun, uni- » versel, suivant lequel , uniformément et en lignes » parallèles, elles parcourent le corps du soleil ; et les » caractères spéciaux de ce mouvement démontrent : » premièrement, que le corps du soleil est absolument » sphérique ; deuxièmement, que cet astre tourne sur » lui même autour de son propre centre , entraînant » avec lui les taches dans des cercles parallèles, et » réalisant une conversion entière, pendant une durée » d’un mois lunaire environ, le sens de la révolution
» se faisant, comme pour l’orbe des planètes, d’oc- » cident en orient. »
Qu’on rapproche ce résumé de Galilée, de celui qu’expose le chapitre in de Y Astronomie populaire d’Arago, et l’on verra ce que, même sur cette question des taches et de la rotation solaires, la science du xix e siècle doit à l’astronome toscan du xvn* (1).
Cette doctrine, conforme dans ce qu’elle a d’essentiel à la vérité , appartient bien certainement à Galilée pour l’ensemble. Il l’a sans doute conçue dès la première découverte par lui faite de l’existence des taches solaires. Il en a fait connaître les données principales à des amis, à des savants, pendant qu’il multipliait, pour la confirmer, les observations et les méditations. Enfin, quand il fut parfaitement en mesure d’en démontrer l’exactitude, en se fondant sur des observations suffisantes et sur des inductions incontestables , c’est lui qui en a mis réellement en possession le monde savant.
A travers les négations, les contestations, les contradictions , la doctrine prévalut ; elle fut généralement attribuée à Galilée ; et la revendication de Scheiner, qui n’était qu’une négation de la doctrine, en forçant Galilée à en développer publiquement les preuves, concourut puissamment à confirmer aux yeux de tous les droits de son véritable auteur.
(1) Tome H, p. 81 à 87.
Du vivant de Galilée , ses titres à cette découverte demeurèrent aux yeux de tous incontestables et incontestés.
Ce n’est que longtemps après sa mort que fut attribué, pour la première fois, dans l 'Histoire de l’astronomie par Bailly, à un astronome hollandais, Fabricius, le mérite d’avoir le premier démontré la rotation du soleil par le mouvement des taches (1) .
Plus tard, Lalande a insisté sur les droits de Fabricius à la priorité pour cette découverte, et a cité comme preuve de leur légitimité un passage emprunté à l’ouvrage publié en 161 1 par l’astronome hollandais.
Enfin Arago, enchérissant Sur tous les historiens qui l’ont devancé, ne s’est pas contenté d’affirmer le droit de Fabricius, mais semble avoir pris à tâche de dépouiller complètement Galilée de toute participation à la découverte des taches et de la rotation solaires.
Le passage de l’opuscule astronomique de Fabricius prouve incontestablement qu’à l’époque de sa publication, juin 1611, cet astronome avait, en effet, reconnu par le mouvement des taches solaires la réalité de la rotation du soleil.
Voici ce passage, d’après la traduction de Lalande :
« Nous imaginâmes de recevoir les rayons du soleil
(1) Bailly, t. II, p. 107.
» par un petit trou dans une chambre obscure et sur » un papier blanc , et nous y vîmes très-bien cette » tache en forme de nuage allongé. Le mauvais temps » nous empêcha de continuer ces observations pen- » dant trois jours. Au bout de ce temps-là, nous vîmes » la tache qui s’était avancée obliquement vers l’oc- » cident.
» Nous en aperçûmes une autre plus petite vers le » bord du soleil, qui, dans l’espace de peu de jours* «parvint jusqu’au milieu; enfin il en survint une » troisième : la première disparut d’abord, et les » autres quelques jours après. Je flottais entre l’espé- » rance et la crainte de ne pas les revoir ; mais dix » jours après la première reparut à l’orient. Je com- » pris alors qu’elle faisait une révolution, et depuis » le commencement de l’année je me suis confirmé « dans cette idée, et j’ai fait voir ces taches à d’autres » qui en sont persuadés comme moi. Cependant; » j’avais un doute qui m’empêcha d’abord d’écrire à » ce sujet, et qui me faisait même repentir du temps » que j’avais employé à ces observations. Je voyais » que ces taches ne conservaient pas entre elles les » mêmes distances ; qu’elles changeaient de forme et » de vitesse; mais j’eus d’autant plus de plaisir lors- » que j’en eus senti la raison. Comme il est vraisem- •» blable , par ces observations, que ces taches sont » sur le corps même du soleil , qui est sphérique et » solide, elles doivent devenir plus petites et ralentir
» leur mouvement lorsqu’elles arrivent sur le bord du » soleil (1) . »
Mais à supposer, ce qui est fort douteux , que le retentissement de ce que Galilée avait fait connaître, dès 1610, de ses premières observations sur les taches solaires, ne fût pas arrivé jusqu’à l’astronome hollandais, il est au moins certain que le but de la publication de Fabricius fut complètement manqué; car son œuvre demeura parfaitement inconnue du monde savant pendant de longues années.
Et il est incontestable que Galilée parvint de luimême, en fécondant par l’induction ses propres observations, à découvrir et à démontrer la nouvelle doctrine astronomique, et que ce sont ses écrits qui l’ont vulgarisée.
Et lors même qu’on serait conduit à admettre que, sans avoir eu connaissance expresse des observations e-t des opinions de Galilée sur ce sujet, Fabricius aurait, de son côté, découvert et démontré la rotation du soleil par l’inspection du mouvement des taches solaires, il faudrait bien reconnaître, que quant à la possibilité d’obtenir ce résultat, Galilée lui aurait fourni : le télescope, son application à l’observation des corps célestes, et le fait de la découverte des taches solaires elles-mêmes.
On ne pourrait contester que les quelques obser-
(1) Arago, A&tr. pop. } t. Il, p. 112.
vations démonstratives de la rotation du soleil contenues dans l’opuscule de Fabricius, supposaient la solution de toutes les questions de situation et de nature dans les taches solaires, qui appartient incontestablement à Galilée, et ne pourraient être justement comparées à l'ensemble de ces observations et de ces démonstrations si abondantes et si puissantes qui, par les publications de Galilée, ont constitué le fond sur lequel la science s’est ultérieurement développée.
Pour arriver à avancer, comme l’a fait Arago, que :< c’est à Fabricius que revient incontestable- » ment l’honneur de la découverte des taches noires » du soleil (I), que Galilée n’a pas non plus la » moindre apparence de droit à la découverte des mou- » vements de rotation du soleil» (2), il a fallu, non sans un parti pris empreint de passion, appliquer au jugement des titres de Galilée cette méthode d’appréciation de priorité scientifique qu’ Arago a mise en honneur, et qui consiste à ne tenir compte, pour fixer les droits, que des publications à date certaine. C’est là surtout un excellent principe de jurisprudence à suivre pour les Académies qui ont à se prononcer entre les concurrents pour un prix. Mais sans contester quelle ne comporte des applica-
(1) Astron. poput., p. 109.
(2) Biogr., p. 280.
tions utiles dans toute autre circonstance, elle ne saurait constituer un critérium absolu pour l’histoire, qui, dans ses appréciations sur la part qui revient légitimement à chacun dans les découvertes, a le droit et le devoir de donner plus d’ampleur au champ de ses investigations, et de ne pas restreindre ses décisions à une simple vérification de dates sur des livres imprimés.
(l’est ainsi que, tout en reconnaissant les titres réels de Fabricius, l’histoire peut encore aujourd’hui, comme au xvu e siècle, attribuer légitimement à Galilée la découverte et la démonstration des taches et de la rotation solaires, et la fondation de la science en ce qui touche la constitution du soleil (1).
(1) Delambre, après une longue discussion sur la question des taches solaires, dit (t. I, p. 633) : « Ce qui est incontestable, c’est que » Galilée a trouvé la chose de son côté, et l’a trouvée le premier. » Dans sa remarquable étude sur Galilée, M. Bertrand conclut que l’importante découverte de la rotation du soleil appartient a Fabricius, sans contestation possible ; et il ajoute : « Mais Kepler l'avait devinée,
» cl Galilée, sans la publier, l avait faite à la même époque, vraisem- » blablemenl meme quelques mois plus têt. » ( Fondât . de l'astron. mod ., p. 223.) Et dans l’oeuvre même où Arago nie absolument toute participation de Galilée à ces découvertes , ne semble-t-il pas que, malgré lui, l’ascendant de la vérité se soit fait jour par ce passage :
« Lorsque Galilée cul construit une lunette... et la dirigeant sur le » firmament.... il y aperçut... les phases de Vénus, les satellites de » Jupiter, les montagnes de la lune, les taches et le mouvement de » rotation du soleil. » (Astron. popuh, t. 11, p< 43.)