ACCUSATION D’HÉRÉSIE CONTRE LE SYSTÈME DE COPERNIC ET CONTRE GAULÉE
Galilée avait dît constamment lutter contre l’ignorance et l’envie qui contestaient la réalité de ses découvertes, contre la mauvaise foi et la fraude qui lui en disputaient la propriété.
Ses publications polémiques avaient couvert de confusion ses adversaires, et l’on pouvait bien continuer à attaquer, mais on ne pouvait espérer de vaincre par des écrits un si puissant et si habile jouteur.
Le dessein qu’il avait formé de substituer aux lenteurs de la discussion écrite le procédé plus expéditif et plus sûr des expositions orales et des démonstrations de visu, avait complètement réussi et réduit au silence la contradiction scientifique.
Son voyage à Rome, entrepris en 1011 pour fermer la bouche aux méchants (1), et pour faire toucher à tous de la main la nouveauté de ses observations, si importantes en elles-mêmes et dans leurs
(1) Lettre à Vinta, 19 mars 1611.
conséquences, qu’elles ont renouvelé la science des mouvements célestes et l’ont fait sortir des ténèbres (1) , avait atteint son but, et même dépassé ses espérances.
Les astronomes du collège de Rome, Clavio, Griemberger, Malcotio et Lembo, avaient dû, forcés par l’évidence, certifier, sur la demande du cardinal Bellanuin, la vérité des faits avancés par Galilée, sur les étoiles fixes et invisibles de la voie lactée, sur la triplicité de Saturne, sur les mutations de Vénus, sur les inégalités de la surface de la lune, sur les satellites de Jupiter (2).
Enfin le cardinal del Monte, écrivant au grand-duc Cosme, attestait que les découvertes de Galilée avaient été « reconnues aussi réelles que merveil- » leuses par tous les hommes compétents, et estimait » que, si l’on vivait dans l’antique république ro- » maine, on ne manquerait pas d’élever à Galilée » une statue au Gapitole (3) . »
Au milieu de ces conflits se développaient et s’envenimaient, du côté des adversaires de Galilée, des passions autres que celles de l’amour de la science. Dans leur impuissance de vaincre par la force des preuves, les péripatéticiens appelèrent au secours de l’autorité défaillante d’Aristote une autorité toute-
(1) Lettre à Vinla, 15 janvier 1611.
(2) Ibid., 24 avril 1611.
(3) Ibid., 31 mai 1611.
puissante, celle de l'Église. Comme l’avait prédit Sarpi, les questions de physique furent transformées en questions de théologie. Au nom de la foi et des saintes Écritures, on accusa d’hérésie le point de doctrine où aboutissaient, comme à une conséquence nécessaire, la plupart des découvertes astronomiques de Galilée, ainsi que lui-même l’avait positivement reconnu dans ses conversations, dans ses correspondances, dans ses publications scientifiques, c’est-à-dire la rotation de la terre autour du soleil , centre du monde.
La nouvelle doctrine astronomique était, en effet, en contradiction formelle avec des textes très-positifs de l’Écriture, et avec un système tout entier de croyances religieuses liées étroitement avec le sens clair et évident de ces textes.
Il était naturel et inévitable que l’Eglise, troublée par un schisme récent, s’inquiétât de ces nouveautés qui tendaient à diminuer l’autorité des livres saints, et à ébranler la foi absolue dans la certitude de tout leur contenu.
Les fervents adversaires de toute innovation, de toute résistance au principe d’autorité dans la sphère religieuse aussi bien que dans le domaine des sciences, durent facilement s’entendre et se concerter, pour former une alliance contre l’adversaire commun.
En Toscane, des passions malveillantes, s’associant à ces impulsions de fanatisme religieux et philosophique, furent le point de départ d’une sorte
lia VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, de conjuration ourdie pour perdre Galilée, en qui se personnifiait la doctrine dont le triomphe était considéré comme un redoutable danger.
Vers la fin de 1611, au palais de l’archevêque de Florence, Marzi Medici, des conciliabules de moines furent réunis par ce prélat, qui avait étudié à Pise, sous Galilée, et n’y avait appris qu’à partager les passions malveillantes que la gloire de l’illustre professeur avait suscitées parmi ses collègues.
Déjà on cherchait un prédicateur qui consentît à lancer l’accusation du haut de la chaire.
Averti par son ami, le peintre Gigolo (1) , Galilée s’émut, s’inquiéta, et dut se préparer à la défense sur le terrain où on l’appelait.
C’est dans cette vue qu’il consulta le cardinal Conti, sur la question de savoir jusqu’à quel point l’Ecriture sainte était favorable aux principes d’Aristote sur la constitution du monde.
Ce prélat lui répondit, le 7 juillet 1612, que l’Ecriture était plutôt contraire que favorable à la doctrine péripatéticienne de l’incorruptibilité du ciel : mais qu’il n’en était pas de même relativement au mouvement de la terre. Il pensait que le mouvement circulaire de la terre ne pouvait se concilier avec les passages de l’Ecriture qui attribuent le mouvement au soleil et aux cieux, qu’en admettant qu’elle eût
(1) Lettre de Cigolo, 16 décembre 1611.
employé le langage vulgaire, mode d’interprétation auquel on ne peut recourir qu’en cas de nécessité absolue. Il rappelait néanmoins que le passage de Josué était expliqué par Diego Stuniga dans un sens favorable au mouvement de la terre, mais que son interprétation n’était pas communément admise (I).
Le père Lorini , qui devait bientôt dénoncer Galilée à l’inquisition, était mêlé aux machinations de ses adversaires réunis, selon leur propre expression, en une ligue contre lui (2). Le bruit s’était répandu que Lorini avait attaqué Galilée dans un sermon. Il écrivit à Galilée, le 5 novembre 1612, pour démentir le fait. Il reconnaissait pourtant avoir pris part à une conversation où il s’agissait du mouvement de la terre ; mais seulement en deux mots, et pour faire acte de vivant. « J’ai dit, comme je dis, » que cette opinion de cet Ipemic, ou comme on » voudra l’appeler, me paraît contraire à la sainte » Écriture (3). »
Ce brave homme, écrivait Galilée à Cesi, connaît si bien l’auteur de la doctrine, qu’il l’appelle Ipernic. Vous voyez où et par qui est insultée la pauvre philosophie (4).
(1) Lettre du cardinal Conti, 7 juillet 1612.
(2) Lettre de Galilée à Cesi, 5 janvier 1613.
(3) Lettre de Nicolo Lorini, 5 novembre 1612.
(1) Lettre de Galilée, 5 janvier 1613.
Les professeurs de l’université de Pise agissaient vivement dans le même sens que les moines.
Le provéditeur d’Elci avertit Castelli , nommé professeur de mathématiques, qu’il aurait à s’abstenir d’enseigner le mouvement de la terre dans ses cours, et même d’y faire allusion comme à une opinion probable dans quelque digression (1).
On propageait dans les réunions, et l’on répandait dans le public l’accusation d’hérésie contre les fauteurs de la doctrine de Copernic.
Vers la fin de 1613, à la table du grand-duc, le docteur Boscalia, professeur de physique à l’université de Pise, ayant soutenu que l’opinion du mouvement de la terre est contraire aux saintes Ecritures, Castelli fut forcé de prendre la défense théologique de la doctrine, et de résoudre les objections de la grande-duchesse (2) .
Le compte rendu de cette discussion compromettante motiva une réponse de Galilée à Castelli, qui porte la date du 21 décembre 1613, et qui contient en substance et dans des termes presque identiques, les propositions fondamentales que Galilée a depuis exposées et développées dans sa lettre à la grandeduchesse Christine.
La lettre de Galilée fut sans doute communiquée
(1) Lettre de Castelli, 6 novembre 164 3.
(2) Ibid., 14 décembre 1613.
parle père Castelli aux partisans delà nouvelle doctrine. Des copies en furent prises. L’une d’elles tomba entre les mains du père Lorini.
Les adversaires de Galilée se mirent alors à colporter, à commenter cette lettre dans laquelle ils trouvaient matière à accusation de plusieurs hérésies, outre celle du mouvement de la terre, dont on s’efforcait de rendre Galilée exclusivement responsable, comme si Copernic n’eût jamais existé (1).
Il était arrivé à l’évêque de Fiesole, Gherardini, de laisser éclater publiquement son courroux contre Galilée, et de déclarer qu’il aurait à traiter cette affaire avec leurs altesses ; que l’opinion erronée et extravagante de Galilée faisait assez parler à Rome; que pour lui, il faisait son devoir. On ne put l’arrêter qu’en l’avertissant que l’auteur de la doctrine n’était pas un Florentin vivant, mais un Allemand mort, qui l’avait imprimée, il y avait soixante-dix ans, dans un livre dédié au pape (2) .
Galilée crut nécessaire d’aller au-devant de l’abus qui pouvait être fait à Rome de sa lettre, surprise à Florence et peut-être altérée dans son sens par ses ennemis.
Il écrivit à M gr Dini, pour lui rendre compte des circonstances dans lesquelles la lettre au père
(1) Lettre de Galilée à Mgr Dini, 16 février 1614.
(2) Ibid.
Castelli avait été par lui composée, et pour lui envoyer une copie exacte de cette lettre, en le priant de la communiquer au père Griemberger, et même au besoin au cardinal Bellarmin.
Galilée annonçait en outre à ce prélat qu’il avait fait de nombreuses recherches sur le sujet traité dans cette lettre, qu’il avait acquis la certitude de n’avoir rien avancé qui n’eût déjà été soutenu, et qu’il avait discuté la question avec plus de développements dans un écrit dont il lui donnerait communication dès qu’il y aurait mis la dernière main (1).
Il est évident que cet écrit n’était autre chose que la lettre plus tard adressée à la grande-duchesse.
La précaution de Galilée n’était pas inutile; la lettre au père Castelli devait être bientôt dénoncée à l’inquisition, et en attendant, on se préparait à condamner Copernic lui-même.
M <r Dini conseillait à Galilée, au nom du cardinal Barberini, de ne parler qu’avec précaution, et seulement comme professeur de mathématiques.
M* r Dini allait même plus loin, et Galilée avait à se défendre du parti qui lui était suggéré de chercher à apporter des tempéraments au système de Copernic, en ne présentant le mouvement de la terre que comme une hypothèse. Galilée faisait remarquer que tout le système reposait sur le mouve-
(1) Lettre de Galilée à Mgr Dini, 16 février 1614-
ment de la terre, et insistait sur ce que Copernic avait cm à ce mouvement comme à un phénomène réel (4).
La ligue avait enfin trouvé l’homme dont elle avait besoin, et le moment d’agir parut arrivé.
Vers la fin de 1(51 i, lé quatrième dimanche de l’Avent, le père Caccini dirigea, du haut de la chaire de Sainte-Marie -Nouvelle, à Florence, une virulente attaque contre Galilée et la science. Un jeu de mots sur ce passage des Actes des apôtres : « Viri Galilœi, quid statis aspicientes in cœlum » , servit de texte au sermon, qui concluait en affirmant que les mathématiques sont une invention du diable, et en exprimant le vœu que les mathématiciens, en tant qu’ auteurs de toutes les hérésies, fussent bannis de tous les Etats chrétiens.
Galilée ressentit vivement l’injure, et ne méconnut pas la portée de l’attaque.
Il adressa immédiatement une plainte au général des dominicains Luigi Maraffi. 11 n’obtint d'autre satisfaction qu’une réponse à la date du 10 janvier 4015, dans laquelle le chef de l’ordre se contente d’exprimer le déplaisir que lui a causé le scandale, et le regret d’avoir à porter la responsabilité des brutalités de trente ou quarante mille moines.
Luigi Maraffi avoue qu’il n’aurait pu croire à un tel
(1) Lettre de Galilée, 23 mars 1614.
120 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, excès de folie, bien qu’il connût la condition de la personne qui avait peut-être conseillé l’action, et le caractère de son auteur qui, à Bologne, pour une pareille incartade en chaire, avait dû chanter la palinodie sous la pression des sbires et par l’ordre du cardinal Giustiniano.
Galilée consulta le prince Cesi sur la conduite qu’il avait à tenir pour obtenir satisfaction de l’outrage de Caccini.
Le prince lui répondit (1) que les ennemis de la science qui ont entrepris de le troubler dans ses héroïques et utiles travaux, sont de ces êtres pleins de perfidie et de rage qu’on ne peut apaiser, et que le meilleur moyen d’en triompher, c’est de s’appliquer, sans tenir compte de leurs attaques, à achever son œuvre et à la livrer au monde en dépit de leurs efforts. Il joignit à sa lettre une sorte de consultation, dans laquelle, examinant ce qui pourrait être fait pour obtenir la punition du coupable, il insiste sur la nécessité de mettre entièrement hors de cause la doctrine de Copernic et le mouvement de la terre, que Bellarmin, chef des congrégations romaines, suivant la déclaration qu’il lui a faite à lui-même, considère comme hérétiques et contraires aux saintes Écritures. Toute tentative qui poserait la question du système de Copernic ne pouvait, suivant l’opinion de Cesi,
(1) Lettre de Cesi, 12 janvier 1615.
aboutir qu’à la prohibition ou à la suppression de son livre.
Non-seulement le père Caccini ne fut pas puni, mais il fut appelé à Rome, en qualité de directeur du couvent de Sainte-Marie de Minerve, sans doute pour y jouer de plus près, avec le père Lorini, le rôle qui leur était destiné dans le procès qu’on s’était décidé à entamer.
Dans le cours de février 1615, le père Lorini dénonça et livra à l’Inquisition la copie de la lettre de Galilée au père Castelli, et, le 20 mars suivant, le père Caccini vint appuyer, de sa déposition devant le saint-office , l’accusation d’hérésie dirigée contre Galilée et les galiléistes (1).
En ce moment même, où il fallait se défendre contre cette redoutable accusation, les conseils de prudence et d’abstention ne manquèrent pas à Galilée.
Le cardinal Barberini faisait dire à Galilée par Ciampoli qu’il serait plus sûr de ne pas aller au delà des raisons données par Ptolémée et Copernic, et de ne pas sortir des limites physiques et mathématiques, parce que les théologiens prétendent que c’est à eux seuls qu’il appartient d’éclairer les Ecritures (2).
C’était aussi l’opinion du cardinal Bellannin, et
(1) Marin, Dépositions de Lorini et de Caccini.
(2) Lettre de Ciampoli, 28 février 4 G 1 5.
M* r Dini, qui l’avait déjà dit à Galilée, le lui répétait d’une manière fort expressive en ces termes : « Les » théologiens admettront la discussion mathémati- » que, comme s’il s’agissait d’une simple hypothèse, » et comme ils prétendent que l’a fait Copernic. On » aura cette liberté, pourvu qu’on n’entre pas dans » la sacristie (1). »
De tels tempéraments eussent été acceptables, si l’on avait laissé la question dans le pur domaine de la science.
Mais c’est au nom de l’Écriture sainte et de la foi catholique que l’on combattait le système de Copernic, et qu’on accusait Galilée. On voulait combattre, accuser, et sans doute aussi condamner, sans qu’il y eût de défense. On voulait faire céder la science. L’archevêque de Pise n’exhortait-il pas charitablement le père Castelli à abandonner ses opinions extravagantes sur le mouvement de la terre ; ne lui disaitil pas qu’en le faisant, il travaillerait pour son bien, et, en ne le faisant pas, pour sa ruine, ces opinions n’étant pas seulement insensées, mais dangereuses, scandaleuses et témérairement contraires à l’Écriture sainte (2).
Galilée était réellement et gravement menacé à Florence et à Rome, et dans la nécessité absolue de
(1) Lettre de Mgr Dini, 2 mai 1615.
(2) Lettre de Castelli, 12 mars 1615.
se défendre. ïl était même, sans le savoir, déjà dénoncé à l’inquisition.
Il aurait pu, sans doute, comme tant d’autres l’avaient fait et le firent depuis, acheter la sécurité par la dissimulation et le silence. Mais dissimuler et se taire, ce n’était pas seulement s’abandonner soimême, c’était aussi sacrifier à un intérêt privé la cause de la science et du progrès.
Galilée avait des partisans et des amis. Il avait foi dans l’ascendant de la vérité et du génie. Il crut à la possibilité du succès; il se décida à faire tête à l’ennemi. Avant d’aller le chercher jusqu’à Rome, il crut devoir affermir la situation à Florence en adressant, dans le cours de l’année 1615, un mémoire justificatif à la grande-duchesse Christine, aïeule du duc régnant.