CHAPITRE XI
Ce qu’on poursuivait, ce qu’on voulait étouffer par la terreur, c’était bien moins une hypothèse astronomique que la liberté de l’examen scientifique. Et ce que Galilée a surtout soutenu, en défendant Copernic
124 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, et lui-même, c’est le droit pour la science de se développer dans toute la plénitude de son indépendance.
Une analyse développée de la lettre à la grandeduchesse Christine est nécessaire pour faire comprendre jusqu’à quel point la postérité doit savoir gré à Galilée de ses efforts pour sauvegarder la condition essentielle du progrès.
La lettre à la grande-duchesse, comme beaucoup d’autres œuvres de Galilée, ne reçut qu’une publicité restreinte, au moyen de manuscrits communiqués à ses amis.
Elle ne fut imprimée pour la première fois qu’en 1636, â Strasbourg.
Bien qu’elle n’ait, pour cette raison, pu tomber directement sous l’incrimination de l’inquisition, elle doit être rattachée au procès de Galilée, car elle n’est que le développement du thème exposé dans la lettre au père Castelli, dénoncée en février 1615 par le père Lorini au saint-office, et visée dans la sentence de condamnation de 1632.
Galilée commence par motiver sa défense. Ses découvertes dans le ciel, par la nouveauté des phénomènes demeurés jusqu’alors invisibles, et par la portée de leurs conséquences qui contredisent diverses propositions physiques communément admises dans les écoles philosophiques, ont soulevé contre lui un grand nombre de professeurs, comme s’il avait lui—
même introduit de sa main ces phénomènes dans le ciel pour bouleverser la nature et la science.
On a d’abord combattu ces découvertes par les plus frivoles raisons, et par des textes empruntés sans discernement aux saintes Ecritures ; puis l’évidence ne permettant plus de les nier, on a essayé de les ensevelir dans un silence obstiné. Enfin on a eu recours, pour le perdre, à la nouvelle tactique.
« S’il ne s’était agi, comme par le passé, que d’at- » taques dirigées contre sa science, il aurait pu, selon » sa coutume, en faire peu de cas, mais les nouvelles » calomnies tendent à lui imprimer une tache qu’il » abhorre plus que la mort. Il ne peut lui suffire » qu’ elles soient considérées comme injustes par ceux » qui connaissent lui-même et ses amis ; il tient à ce » qu’elles soient jugées telles par tout le monde.
» On savait que ses études astronomiques et pliilo- » sophiques l’ont conduit à admettre, relativement à » la constitution des parties du monde, que le soleil. » sans changer de place, demeure au centre des orbes » parcourus par les corps célestes, et que la terre, » tournant sur elle-même, se meut autour de lui. On » savait aussi que, pour justifier cette opinion, non- » seulement il rejette les raisons données par Ptolé- » niée et Aristote, mais encore il invoque beaucoup » d’autres raisons, et notamment plusieurs se ratta- » chant, soit à des faits naturels qui ne se peuvent » expliquer par une autre doctrine, soit à des faits
» astronomiques récemment découverts, qui contre- » disent positivement le système de Ptolémée, et » confirment merveilleusement celui de Copernic.
» Ses adversaires, poussés par la confusion que » leur a causée l’acceptation comme vérités démon- » trées de plusieurs propositions par lui-même afïir- » mées contrairement à la croyance commune, etdé- » sespérant de pouvoir désormais le combattre avec » avantage, en demeurant dans le champ de la phi- » losophie, se sont décidés à faire, à la fausseté de » leurs raisonnements, un bouclier du manteau de la » religion et de l’autorité des saintes Écritures.
» Ils se sont mis à soutenir même que ces propo- » sitions sont contraires aux saintes Ecritures, et con- » séquemment condamnables et hérétiques; ils n’ont » pas eu de peine à trouver quelqu'un qui eût l’ in— » solente audace de les proclamer telles du haut de » la chaire, et d’étendre l’anathème sur les mathé- » matiques entières et sur tous les mathématiciens. » Enfin ils répandent sourdement dans le public que » cette doctrine ne tardera pas à être condamnée par » l’autorité suprême. »
Galilée estime qu’il ne pouvait se dispenser de repousser ces attaques contre lui-même et contre Copernic, dont les travaux méritent une autre récompense que la flétrissure d’une imputation d’hérésie; il croit se montrer animé d’un zèle plus pieux et plus religieux que ses adversaires, en demandant, non
pas qu’on ne condamne pas le livre de Copernic, mais qu’on ne le condamne pas, comme ils le prétendent, sans le comprendre, sans l’entendre, sans le voir; et il proteste contre toute interprétation défavorable d’une discussion dans laquelle son intention est de demeurer soumis à l’autorité de l’Église, et de n’obtenir aucun résultat que ne puisse avouer un pieux catholique.
Galilée abordant franchement et décidément la question, commence par fixer, avec autant de fermeté que de modération, les vrais principes de l’exégêse applicable à l’Écriture sainte.
« Le motif qu’on met en avant pour condamner » l’opinion de la mobilité de la terre et de la fixité du » soleil, c’est qu’on trouve dans les saintes Ecritures » beaucoup de passages où il est dit que le soleil » se meut et que la terre est immobile , et que » l’Écriture ne pouvant jamais ni mentir, ni errer, » il en résulte nécessairement qu’il faut réputer » erronée et condamnable l’opinion qui oserait aflir— » mer que le soleil est par lui-même fixe et la terre » mobile.
» Relativement à cette argumentation, je crois qu’il » faut avant tout considérer qu’il y a en effet piété à » dire et sagesse ù soutenir que l’Écriture sainte ne » peut jamais mentir, mais ;\la condition que son vé- » ritable sens soit connu. Or, qui pourrait nier que » le sens de l’Écriture ne soit fréquemment obscur
» et bien différent de celui que présente la significa- » tion pure des mots?
» 11 s’ensuit que, si l’on voulait toujours s’arrêter » au sens purement grammatical, on pourrait, en se » trompant, faire apparaître dans les Ecritures, non- » seulement des contradictions et des propositions » erronées, mais encore de graves hérésies et des blas- » plièmes. 11 faudrait en effet attribuer à Dieu des » pieds, des mains, des yeux ; des affections corpo- » relies et humaines de colère, de repentir, de haine, » et quelquefois aussi l’oubli du passé et l’ignorance » de l’avenir; propositions qui, sous la dictée du » Saint-Esprit, ont été ainsi énoncées par les écrivains » sacrés, pour s’accommoder à la capacité du vul- » gaire ignorant et illettré.
» Cette doctrine, qui est acceptée par tous les théo- » logiens, doit être à plus forte raison appliquée » aux énonciations qui peuvent se rencontrer dans » l’Écriture sainte, en ce qui touche les questions » naturelles les plus difficiles à résoudre et à com- » prendre.
» Aussi me semble-t-il que, dans la discussion des » problèmes naturels, on ne devrait pas prendre pour » point de départ l’autorité des textes de l’Écriture, » mais les expériences sensibles et les démonstrations » nécessaires. En effet, c’est également du Verbe » divin que procèdent l’Écriture sainte et la nature ; » l’une comme dictée du Saint-Esprit, l’autre comme
» exécutrice obéissante des ordres de Dieu. Et les Écri- » tnres contenant, pour s’accommoder à l’entende- » ment du plus grand nombre, beaucoup de choses » qui, par les apparences et quant au sens rigou- » reux des mots, diffèrent de la vérité absolue, tandis » qu’au contraire la nature, inexorable et immuable, » ne franchit jamais les limites des lois qui lui sont » imposées, et ne s’inquiète pas si ses raisons cachées » et ses modes d’opérer sont à la portée de la capa- » cité humaine; il me semble que ce que les effets » naturels ou l’expérience sensible montrent à nos » yeux, ou ce que les démonstrations nécessaires » concluent, ne doit, en aucune sorte, être révoqué » en doute, et à plus forte raison condamné d’après » des passages de l’Écriture, dont le sens littéral » semblerait le contredire. Car toute parole de l’Écri- » turc n’est pas enchaînée à des obligations aussi » sévères que tout effet de la nature. Et Dieu ne se » révèle pas moins excellemment dans les effets » naturels que dans les paroles sacrées des Ecri- » tures. »
Après avoir distingué très-judicieusement les cas dans lesquels l’autorité des Livres saints doit l’emporter sur toute autre autorité ; après avoir invoqué l’opinion de saint Augustin, en ce qui touche l’usage de la raison et de la science dans les questions naturelles, et après avoir cité ces paroles du cardinal Baronius : « L’Esprit saint a voulu nous enseigner
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» comment on va au ciel, et non comment va le ciel» , Galilée termine cette partie (le sa discussion par ces conclusions :
« Deux vérités ne pouvant se contredire, c’est le » devoir des sages interprètes des Ecritures de péné- » trer le sens des passages de son texte, qui ne peut » manquer de s’accorder avec les conclusions sur les » choses naturelles, dont la certitude nous est garan- » tie par le témoignage des sens et par les démons- » trations nécessaires.
» Mais les Écritures offrant beaucoup de passages » dont le sens littéral est fort éloigné du sens vrai, » et les interprétations fort diverses qui en sont » données n’ayant certes pas Jes caractères de » l’inspiration divine, je crois qu’on agirait prudem- » ment en 11e permettant à personne de mettre en » avant des passages des saintes Écritures, et de » s’engager à soutenir, sur les choses de la nature, » la vérité de telle ou telle proposition, que pour- » raient un jopr contredire le témoignage des sens » et l’évidence des preuves nécessaires.
» Qui donc voudrait poser des bornes au génie de » l’homme? Qui oserait afiirmer qu’on a déjà vu et » su tout ce qu’il y a au monde de visible et d’intel- » ligible?... Si nous tenons de la bouche même du » Saint-Esprit, que Dieu a abandonné le monde aux » disputes des hommes ; pourquoi , au mépris de » cette sentence, leur interdire de librement philo-
» soplier sur les choses du monde et de la nature?...
» Je dirais, s’il m’était permis de révéler toute ma » pensée, qu’il serait dans l’intérêt de la dignité et » de la majesté de la sainte Ecriture, de ne pas per- » mettre que les écrivains les plus frivoles et les plus » vulgaires la compromissent, en parsemant leurs » ouvrages de citations interprétées ou plutôt tortu- » rées, de manière à violer le véritable sens des Livres » saints, et à appeler la dérision sur ceux qui ne » cherchent , dans leurs citations, que l’ostentation » d’un vain ornement.
» Je ne citerai que deux exemples de cet abus, qui » se rapportent précisément aux matières astionomi- » ques dont il s’agit.
» Dans les écrits qui furent publiés immédiatement » après ma découverte des planètes médicéennes, on » nia leur existence en s’appuyant sur des textes de » l’Écriture sainte. Aujourd’hui que ces planètes se » font voir à tout le monde, je serais curieux d’ap- » prendre par quelles nouvelles interprétations mes » contradicteurs parviendraient à restituer le sens de » l’Ecriture, et à excuser leur bévue.
» L'autre exemple a été récemment fourni par l’au- » teur d’un livre imprimé, qui, soutenant contre les » astronomes et les philosophes, que la lune ne reçoit » pas sa lumière du soleil, et quelle est lumineuse » par elle-même, s’est imaginé avoir trouvé dans » divers passages de l’Écriture la preuve de la vérité
» de son opinion. Et pourtant l’obscurité propre de » la lune n’est pas moins éclatante que la splendeur » du soleil.
» Si un tel abus des saintes Écritures venait à » prendre pied et autorité, il 11e se passerait pas » beaucoup de temps sans qu’on fût forcé d’interdire » toutes les sciences spéculatives. »
Après avoir soutenu les droits de la science à la libre recherche, Galilée en défend la dignité contre les prétentions de la théologie.
« Certaines personnes qu’il respecte, mais dont il » 11e peut partager les vues, veulent forcer les autres » à se soumettre, dans les questions naturelles, à » l’autorité de l’Écriture sainte, et 11e se croient pas » obligées à résoudre elles-mêmes les difficultés qui » résultent des raisons et des expériences contraires » à ce qui leur paraît être le sens des Livres sacrés.
» Ils prétendent que la théologie, étant la reine » de toutes les sciences, ne doit, en aucune sorte, » s’abaisser jusqu’à s’accommoder aux dogmes des » autres sciences moins nobles et ses inférieures, et » que c’est à celles-ci de se soumettre à la théologie » comme à leur impératrice, et de modifier leurs con- » clusions conformément aux décrets et aux statuts » théologiques. Ils affirment qu’il ne convient pas » à la dignité de la théologie de se ravaler jusqu’à » rechercher en quoi se trompent les sciences, ses » sujettes; qu’il lui suffit de fixer la vérité de toute
» conclusion avec l’autorité absolue et la certitude » de son infaillibilité.
» Ces décisions me suggèrent quelques considéra- » tions particulières que je tiens à exposer, afin de » m’assurer si elles pourraient être acceptées par les » personnes, plus versées que moi dans ces matières, » au jugement desquelles j’ai pour habitude de me » soumettre.
» Je soupçonne d’abord qu’il pourrait bien s’y être » glissé quelquè équivoque, à raison de ce qu’on » n’aurait pas suffisamment défini les prééminences » auxquelles la théologie sacrée doit justement son » titre de reine.
» Elle pourrait y avoir droit, ou parce que tout ce » qui est enseigné par les autres sciences se trouverait » contenu et démontré en elle d’une manière plus » excellente, et avec une doctrine plus sublime, » comme, par exemple, les règles de l’arpentage et » du calcul sont plus éminemment contenues dans » l’arithmétique et la géométrie d’Euclide, que dans » la pratique des arpenteurs et des calculateurs ; ou » bien parce que le sujet dont traite la théologie » l’emporte en dignité sur tous les sujets qui forment » la matière des sciences, et encore aussi parce que » les procédés de son enseignement ont un caractère » plus élevé.
» Que le titre et l’autorité de reine conviennent à » la théologie dans le premier sens, je ne crois pas
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» que cela puisse être tenu pour vrai par ceux des » théologiens qui ont quelque pratique des sciences.
» Aucun d’eux, je suppose, ne dirait que la géométrie, »> l’astronomie, la musique et la médecine, sont con- » tenues plus excellemment et plus exactement dans » les Livres sacrés que dans Archimède, Ptolémée,
» Boëce et Galien. Il semble donc que la prééminence » royale n’appartienne à la théologie que dans le » second sens, c’est-à-dire à raison de la sublimité » de son sujet, et de la perfection de son enseigne- » ment sur les révélations diverses, dans des conclu- » sions qui ne pourraient, par d’autres moyens, se » faire comprendre aux hommes, et qui, en somme,
» ont pour but l’obtention de la béatitude éternelle.
» Dès lors, si la théologie, tout occupée de ses » hautes conceptions sur Dieu , et se maintenant » assise, par dignité, sur le trône royal que lui assigne » justement sa suprême autorité, ne daigne pas des- » cendre jusqu’aux basses et humbles spéculations » des sciences inférieures; si même, comme on l’a » plus haut déclaré, elle les dédaigne absolument en » tant qu’étrangères à la béatitude, ses professeurs » ne devraient pas s’arroger le droit de rendre des » arrêts sur des professions qu’ils n exercent pas, et » qu’ils n’ont pas étudiées. Ce serait, en effet, comme » si un prince absolu, sachant qu’il peut, à son gré, » commander et obtenir l’obéissance, s’avisait, n’étant » ni médecin, ni architecte, d’exiger quon se confor-
» mât à sa volonté en se médicamentant et en » construisant, au risque de la mort pour les mal- » heureux malades et d’une raine inévitable pour » les édifices. »
Galilée démontre ensuite qu’il est tout à fait inadmissible d’imposer aux professeurs d’astronomie l’obligation de subordonner les conclusions de leur science aux textes de l’Écriture ; il insiste sur la différence qui existe entre les doctrines d’opinion et les doctrines de démonstration ; il dit que dans les sciences démonstratives on n’est pas maître de changer d’opinion à volonté, et qu’on ne commande pas la conviction à un mathématicien et à un philosophe sur les phénomènes de la nature et du ciel, comme à un marchand et à un légiste, sur ce qui est licite dans un échange ou un contrat. Il soutient qu’avant de condamner une proposition physique, il faut montrer qu’elle n’est pas prouvée par des démonstrations nécessaires, et que l’obligation de le faire appartient, non pas à ceux qui tiennent cette proposition pour vraie, mais à ceux qui l’estiment fausse.
En ce qui touche le système de Copernic, il rappelle ce qu’a produit un tel examen chez ce mathématicien de Pise qui, sur ses vieux jours, cherchant dans le livre de Copernic les moyens de le réfuter victorieusement, n’y trouva que la conviction de la vérité de ce système, et chez d’autres mathématiciens qui, depuis ses découvertes, ont reconnu qu’il y a
130 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, nécessité d’abandonner les anciennes conceptions sur la constitution du monde.
« Si, pour faire disparaître du monde cette opi- » nion et cette doctrine, il suffisait de fermer la bou- » che à un seul homme, comme se le persuadent » peut-être ceux qui, mesurant le jugement des autres » au leur, croient qu’il est impossible qu’une telle » opinion puisse se maintenir et se propager, il n’y » aurait rien de plus facile. Mais les choses marchent » autrement.
» Pour obtenir un tel résultat, il serait nécessaire, » non pas seulement de prohiber le livre de Coper- » nie et les écrits de ses partisans, il faudrait encore » interdire sur la terre toute science astronomique, » et en outre défendre aux hommes de regarder le » ciel, afin qu’ils ne pussent pas voir Mars et Vénus, » tantôt plus rapprochés, tantôt plus éloignés de la » terre, pour une différence de distance si considé- » rable que la surface de ces astres paraît plus grande » de quarante diamètres pour Vénus, de soixante » pour Mars ; afin aussi qu’ils ne pussent pas consta- » ter que la forme de Vénus est tantôt ronde, tantôt » en croissant avec des cornes extrêmement ténues, » et beaucoup d’autres faits qui ne se peuvent en » aucune sorte expliquer dans le système de Ptolé- » mée, et qui sont les preuves les plus solides de la » vérité du système de Copernic.
» Mais prohiber le système de Copernic, aujour-
» d’hui que ses propositions et sa doctrine se véri- » fient et se propagent de plus en plus par la multi- » plicité des observations nouvelles et par l’extension » de la lecture du livre dans le inonde lettré, après » l’avoir accepté pendant tant d’années, aiors qu’il » était moins suivi et moins sûr, ce serait à mon avis » se mettre en opposition avec la vérité, et faire » d’autant plus d’efforts pour la cacher et l’éteindre, » qu’elle se manifeste plus évidente et plus écla- » tante.
» Renoncer à abolir l’ouvrage tout entier pour con- » damner seulement comme erronée l’opinion parti - » eulière sur le mouvement de la terre, ce serait, si » je ne me trompe, porter aux âmes un dommage » encore plus grand, car on laisserait ainsi la » possibilité de se convaincre de la vérité d’une » proposition à laquelle on ne pourrait croire sans » péché.
» Interdire toute la science astronomique, que se- » rait-ce, sinon condamner cent passages de l’Écri- » ture sainte, qui nous enseignent comment la gloire « et la grandeur du Dieu tout-puissant se révèlent » merveilleusement dans toute la création, et se lisent » divinement dans le livre ouvert du ciel?
» Et qu’on ne croie pas que la lecture des grandes » pensées écrites sur ces pages s’arrête à la contem- » plation de la splendeur du soleil et des étoiles, de » leur lever et de leur coucher ; c’est le terme au delà
» duquel ne peuvent pénétrer les regards des ani- » maux et du vulgaire. Il y a là des mystères si pro- » fonds, des conceptions si sublimes, que les veilles et » les travaux des plus subtils génies, par centaines, » n’ont pu encore parvenir à les pénétrer entièrement, » malgré des investigations continuées pendant des » milliers d’années.
« Il faut que les ignorants l’apprennent.
» De même que ce que leurs yeux embrassent dans » l’aspect extérieur du corps humain est bien peu de » chose, en comparaison des admirables artifices que » savent y découvrir un habile anatomiste et un phi— » losophe, quand ils s’enquièrent de l’usage de tant » de muscles, de tendons, de nerfs et d’os ; quand ils » examinent l’action du cœur et des autres organes » principaux ; quand ils recherchent le siège des fa- » cultés vitales, observent la pierveilleuse structure » des organes des sens, et contemplent, sans se lasser » d’admirer et d’interroger, les réceptacles de l’ima- » gination, de la mémoire, de l’intelligence.
» De même ce qui tombe purement sous le sens de » la vue n’est rien pour ainsi dire en proportion des » profondes merveilles qu’au prix de longues et soi- » gneuses observations, le génie de ceux qui savent » peut découvrir dans le ciel. »
Galilée combat ensuite cette décision de certains théologiens, d’après laquelle, même dans les questions physiques, il ne serait pas permis d’interpréter
les Écritures, quand le sens des mots est partout le même, et quand les Pères de l’Église s’accordent à l'entendre au propre.
Il insiste de nouveau sur la distinction à faire entre les questions physiques : « II en est, dit-il, à propos » desquelles toute la science humaine et le raisonne- » ment ne peuvent conduire qu’à une opinion proba- » ble, à une conjecture vraisemblable et non à une » connaissance certaine et démontrée : telle est, par » exemple, la question de savoir si les étoiles sont » animées? Mais il en est d’autres sur lesquelles on » obtient ou l’on peut fermement croire possible d’ob- » tenir par l’expérience, par l'observation, par les » démonstrations nécessaires, une indubitable certi- » tude. Par exemple, est-ce la terre ou le ciel qui » se meut? Le ciel est-il sphérique ou non? Quant » aux premières, je ne doute pas que là où la raison » humaine ne peut atteindre, et où conséquemment » il ne peut y avoir science, mais seulement opinion » et croyance, il ne soit parfaitement convenable de » se conformer absolument au sens purement littéral » des Écritures; mais quant aux autres, je crois, » connue je l’ai déjà dit, qu’il y a d’abord lieu de » s’assurer du fait, et qu’ alors seulement se décou- » vrira le véritable sens des Écritures qui devra se' » trouver conforme au fait démontré, car deux véri- » tés ne peuvent se contredire. »
11 conteste la réalité de cet accord en ce qui touche la question du mouvement de la terre.
lâO VIE, DECOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILEE.
11 revient avec insistance sur la nécessité d’un examen préalable avant tout jugement. Il est disposé à accepter l’arrêt que l’inspiration divine dictera, mais après qu’on aura débattu et discuté minutieusement les raisons de l’un et de l’autre parti, et qu’on aura pu ainsi arriver à une certitude de fait. Il affirme que « ceux qui, se soumettant absolument aux déci- » sions de l’Église, demandent, non pas quelle » prohibe telle ou telle opinion, mais seulement qu’on » puisse lui soumettre les considérations propres à « donner à son jugement plus de certitude, désirent » plus sincèrement et plus respectueusement le main- » tien de son autorité et de sa dignité que ceux qui, » aveuglés par des intérêts privés, et stimulés par » des passions malfaisantes , vont partout prêchant » que l’Église doit faire immédiatement flamboyer le » glaive, puisqu’elle en a le pouvoir. Comme s’il était » toujours utile de faire tout ce qu’on peut !
»• Qu’ils s’appliquent à réfuter les raisonnements » de Copernic et des autres, et qu’ils laissent à qui » de droit la tâche de condamner sa doctrine en tant » qu’erronée et hérétique, mais qu’ils n’espèrent pas » que l’habileté et la prudence des Pères de l’Église » et l’absolue sagesse de celui qui ne peut errer se » prêtent à ces résolutions soudaines, auxquelles eux- » mêmes se laisseraient entraîner par passion et par » intérêt!
» Sur toutes les propositions qui ne relèvent pas » directement de la foi, nul ne doute que le souve-
» rain pontife n’ait, même en tout cas, le pouvoir » absolu de les approuver ou de les condamner, mais » il n’est au pouvoir d’aucune créature humaine de « les rendre vraies ou fausses, et autres qu’elles ne » sont pas leur nature et en fait. »
La lettre à la grande-duchesse de Toscane se termine par un rapide essai d’interprétation du texte du livre de Josué.
Galilée démontre que le texte de Josué doit, en toute hypothèse, être interprété, et que son sens littéral ne peut être vrai dans le système de Ptolémée. Le miracle de la prolongation du jour implique en tout cas que le mouvement tout entier des révolutions célestes ait été arrêté.
Le système de Copernic se prêterait mieux à l’explication du sens littéral.
Il croit avoir démontré, dans ses lettres sur les taches solaires, que le soleil fait sur lui-même une révolution en un mois.
Attribuer à l’action du soleil, déjà si générale en ce qui concerne la lune, la terre et les planètes, au point de vue de la lumière , une influence par son mouvement propre de rotation sur les autres mouvements, à la manière de l’action du cœur chez les animaux, ce ne serait pas s’éloigner d’une bonne manière de philosopher.
Le soleil étant à la fois une source de lumière et un principe de mouvement. Dieu voulant qu’au com-
142 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, mandement de Josué tout le système du monde demeurât immobile pendant plusieurs heures, il eût suffi d’arrêter le soleil dont le repos, entraînant la cessation de tous les autres mouvements, eût maintenu la terre, la lune et les autres planètes dans leur situation actuelle. Pendant tout ce temps, le jour n’eût pas décliné vers la nuit et se fût prolongé miraculeusement.
Il ne donne au reste ces explications que sous toutes réserves. Il ne tient pas tellement à leur valeur qu’il ne soit disposé à en accepter de meilleures et de plus conformes au vrai sens des Écritures, si l’on peut en trouver. Et il ne doute pas que, si le système de Copernic était reconnu vrai, il ne fût facile aux théologiens, qui le jugent faux aujourd’hui, de faire concorder par interprétation le sens des textes sacrés avec ce système, pour peu qu’ils fussent versés dans les sciences astronomiques.
Voilà ce que contenait cette lettre apologétique plus citée que connue.
Voilà ce qu’au siècle de Galilée il n’était pas permis de dire, au nom de la raison, pour défendre la vérité et pour maintenir les droits de la science à la liberté et au progrès.
Voilà ce que nul n’avait osé dire avant lui, et ce que nul n’a dit depuis lui avec plus de fermeté dans la modération et de grandeur dans l’éloquence.
C’était sans doute une imprudence de le dire. Les
persécutions dont Galilée a été victime ne l’ont que trop prouvé.
Noble et généreuse imprudence ! Est-ce à nous , qui lui devons l’affranchissement de la science, de trouver, en la jugeant, autre chose que des paroles d’ admiration et de respect !