‹ GalileeChapitre 23 sur 42 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

CONDAMNATION DES ŒUVRES DE COPERNIC, ZUNIGA, FOSCARI ET KEPLER , ET AVERTISSEMENT DONNÉ A GALILÉE.

Décidé à poursuivre jusqu’au bout son entreprise, Galilée obtint du grand-duc l’autorisation de se rendre à Rome, et des lettres de recommandation. Il y arriva en décembre 1615.

Tout porte à croire que les ennemis de Galilée étaient bien informés en répandant dans le public, à Florence, que ce voyage n’était pas volontaire et avait été rendu indispensable par une citation du saintoffice. Mais leurs insinuations malveillantes à Rome , sur l’abandon de Galilée par le grand-duc , reçurent immédiatement un éclatant démenti.

Galilée eut à Rome sou logement dans le palais de l’ambassadeur de Cosme. 11 continua à entretenir par correspondance d’affectueuses relations avec la famille grand-ducale ; et l’accueil fait à Galilée par les plus grands personnages fut des plus honorables.

Il s’employa tout d’abord, avec la plus énergique ardeur, à réaliser le but de son voyage. Ses efforts pour faire prévaloir la doctrine de Copernic lui procurèrent, dans les réunions chez les plus illustres personnages de Rome, de grands succès personnels qui autorisèrent môme, pendant quelque temps, ses illusions sur la possibilité du triomphe de la bonne cause.

Querenghi écrivait de Rome au cardinal d’Este : « Votre Éminence aurait plaisir à entendre Galilée » tenant tête aux attaques les plus violentes de quinze » ou vingt adversaires à la fois, tantôt dans une mai- » son, tantôt dans une autre. Il se défend de façon à » mettre les rieurs de son côté ; et si la nouveauté de » ses opinions est exclusive d’une entière persuasion, » au moins obtient-il une conviction complète de la » faiblesse de la plupart des arguments qu’on leur » oppose. Il a été surtout admirable lundi chez le sei- » gneur Ghisilieri. Ce qui m’a par-dessus tout charmé, » c’est qu’avant de réfuter les arguments contraires, » il commençait par les développer et les renforcer » au moyen des raisonnements les plus plausibles, et » laissait ainsi , quand il les avait ensuite ruinés de

» fond en comble, ses adversaires dans la plus ridi- » cnle des situations (1). »

Galilée aurait pu se contenter de ce qu’il avait obtenu dans les premiers temps de son séjour à Home, s’il n’y avait été conduit que par son intérêt personnel. Il avait reçu les témoignages les plus flatteurs d’estime pour sa personne, d’admiration pour ses travaux. Il était parvenu à dissiper des préventions habilement semées et profondément enracinées dans l’esprit des personnages les plus considérables de la cour de Rome. Il avait réussi à briser les fils de toutes les trames de calomnies et de mensonges ourdies, selon sa parole, par trois artisans des plus puissants : l’ignorance , l’envie et l’impiété. Il écrivait le 16 février 1616 à son ami Picchena, secrétaire du grand-duc :

« Mon affaire est tout à fait terminée en ce qui » concerne ma personne ; tous les plus éminents per- » sonnages qui ont eu à s’en occuper, me l’ont très- >j nettement et très-affectueusement déclaré, en me » donnant l’assurance qu’on avait été parfaitement » convaincu aussi bien de ma probité et de ma loyauté » que de la méchanceté diabolique et de l’injustice de » mes persécuteurs. Aussi, en ce qui touche ce point, » pourrais-je immédiatement retourner chez moi. Mais » à ma cause se rattache une question qui ne me con- » cerne pas plus moi-même que tous ceux qui depuis

(1) Lcltrc du 20 janvier 1G16.

» quatre-vingts ans ontsoutenuen publicou en particu- » lier, dans leurs paroles, leurs écrits ou leurs livres, » une opinion qu’on se prépare en ce moment à juger. » Convaincu que je puis être de quelque secours dans » la partie de la discussion qui se rattache à la con- » naissance des vérités démontrées par la science » que je professe, je ne puis ni ne dois m’ abstenir » d’y prendre part suivant les inspirations de ma » conscience de chrétien et de zélé catholique (l). »

Pendant que Galilée continuait ouvertement son rôle dangereux de défenseur des droits de la science et de la doctrine de Copernic , à l’appui de laquelle il développait, dans une lettre au cardinal Orsini, un nouvel argument emprunté à une théorie des marées, la condamnation de l’opinion du mouvement de la terre était secrètement poursuivie.

Elle était accomplie , lorsque le 12 mars Galilée, reçu en audience par le pape Paul V, eut avec Sa Sainteté un entretien de près d’une heure , à la fin duquel le pape lui donna l’assurance que la congrégation n’était pas disposée à prêter une oreille favorable aux calomnies dirigées contre lui, et que tant qu’il occuperait le siège pontifical, Galilée pouvait se considérer comme à l’abri de tout danger (2).

Le 5 mars 1(31(5, la congrégation de l’Index avait

(1) Lettre à Picchena, 16 février 1616.

(2) Venturi, 1. 1, p. 271.

rendu un décret qui, se fondant sur ce que « la doctrine pythagoricienne qui admet faussement et contrairement à la sainte Écriture la mobilité de la terre et l’immobilité du soleil, enseignées par Nicolas Copernic dans ses Révolutions des corps célestes , et par Diego Zunica dans son Livre de Job , tend à se divulguer et se propager, ainsi que le prouve une lettre dans laquelle le père Foscarini s’efforce de prouver que cette doctrine de l’immobilité du soleil au centre du monde, et de la mobilité de la terre, est conforme à la vérité et n’est pas contraire à l’Écriture sainte ; pour empêcher qu’à l’avenir ne se répande cette opinion subversive de la vérité catholique, est d’avis que les livres sus-mentionnés de Copernic et de Zunica doivent être suspendus jusqu’à correction, et que le livre du père Foscarini doit être prohibé et condamné, ainsi que tous les livres enseignant la même doctrine. »

Diego Zunica (de Salamanque) avait adopté, dès 158â , le système de Copernic ; il avait affirmé que cette doctrine n’est pas contredite par l’Écriture sainte, et fait justice de l’argument tant de fois emprunté à ce passage de l’Ecclésiaste : « Terra in œternum stat »; en montrant que le sens de ces paroles ne s’appliquait pas au mouvement de la terre elle-même, mais aux phénomènes naturels qui se manifestent à sa surface.

Le père Foscarini, del’ ordre des Carmes, dans une

148 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, lettre écrite, le 6 janvier 1615, à son général Sebastiano Fantone, avait cru pouvoir prendre la défense du système de • Copernic. Il avait admis comme preuves de la vérité de ce système les découvertes récentes de Galilée, et entrepris de démontrer que ce système pouvait très -bien se concilier avec les saintes Écritures, convenablement interprétées. Il se flattait que son œuvre , la première en ce genre qui selon lui eût été tentée, serait agréable à Galilée, à Kepler et à l’Académie du Lynx.

En posant six règles fondamentales pour l’interprétation de l’Écriture sainte en général, et en les appliquant à la conciliation des textes avec les propositions du système de Copernic, il ne pouvait manquer de se heurter contre la doctrine de l’infaillibilité de l’Église. L’un des motifs qui rendirent sa condamnation inévitable pourrait bien avoir été ce passage de sa dissertation :

« La sainte Église, avec son chef visible qui est le » souverain pontife, ayant l’assistance du Saint-Es- » prit, ne peut errer, il est vrai, dans les questions de » foi; mais elle peut errer dans les jugements prati- » ques et dans les spéculations philosophiques et autres » doctrines, qui ne se rapportent pas à notre salut. »

Parmi les auteurs que le décret de la congrégation atteignait sans les nommer, se trouvait, outre Galilée lui-même, un de ses plus chers amis, l’astronome Kepler. v

Kepler n’avait pas encore découvert et publié ses immortelles lois ; mais il avait adopté et enseigné le système de Copernic, et avait trouvé, dans un traité sur Mars, l’occasion d’examiner l'autorité des textes de l’Écriture sainte dans les discussions scientifiques. 11 avait, avec beaucoup de justesse et de profondeur, fait ressortir comment le langage de l’Écriture se conforme, à propos des faits naturels, au témoignage des sens et aux opinions communes, comment elle revêt souvent un caractère poétique.

Il avait clos cette discussion par ces conclusions : * « Je supplie mon lecteur de ne pas perdre de vue » les bienfaits de la bonté divine envers les hommes, » bienfaits que le Psalmiste a surtout pour intention » de recommander à leur reconnaissance. Si, au sortir » du temple, il entre dans une école astronomique, que » ce soit pour louer et célébrer avec moi la sagesse et » la grandeur du Créateur, que je lui rends compré- » hensible par l’explication approfondie de la forme » du monde, par la recherche des causes, par la dé- » monstration des erreurs des sens, lui apprenant » ainsi non-seulement à reconnaître la bonté de Dieu » dans la solidité et la stabilité de la terre, qui assu- » rent la conservation de tout ce qui vit à sa surface , » mais encore la sagesse divine dans les merveilles de » son mouvement caché. Quant à celui qui serait trop » inintelligent pour pouvoir comprendre les vérités « astronomiques, ou trop pusillanime pour ne pas

» craindre d’offenser la religion en prêtant foi à » Copernic , je lui conseille d’abandonner l’école » des astronomes, de condamner même, s’il le veut,

» toute la philosophie, et de renoncer à ses péré- » grinations dans l’ univers pour aller cultiver son » champ. Là , quand il lèvera vers le ciel ses yeux,

» qui sont tous ses moyens de voir, qu’il se répande » de tout son cœur en actions de grâces et en » louanges adressées au Dieu créateur ! 11 rendra » ainsi, qu’il n’en doute pas, à Dieu un hommage » aussi méritoire que celui de l’astronome, à qui Dieu » a accordé la faveur de voir plus profondément,

» avec le regard de l’intelligence, ce qu’il a la puis- » sance et la volonté de célébrer dans les œuvres de » Dieu.

» Voilà pour l’autorité des saintes Écritures. Quant » aux opinions des saints sur les questions physiques, » je n’ai qu’un mot à dire.

» Ce qui est décisif en théologie , c’est l’autorité ; » en philosophie, c’est la valeur des preuves.

» Saint fut Lactance qui nia la sphéricité de la terre ; » saint fut Augustin qui, concédant la sphéricité, nia » les antipodes ; saint aussi l’Office des modernes, qui, • » admettant l’exiguïté de la terre, en nia pourtant le » mouvement. Mais bien plus sainte pour moi est la » vérité, par laquelle la sphéricité de la terre, la réalité » de ses antipodes habités, l’exiguïté méprisable de » son volume et son mouvement à travers les astres.

» sauf le respect dû aux docteurs de l’Église, sont ^philosophiquement démontrés. »

Galilée avait couru un danger plus grand qu’il ne le supposait, ainsi que le prouve le texte de sa condamnation ultérieure, qui rappelle la dénonciation reçue en 1615 par l’inquisition, et l’indulgence dont on avait usé en se contentant d’un avertissement et d’une défense.

Tout porte à croire que si l’on avait pu se procurer l’original de la lettre à Castelli, dont Gaccini avait envoyé copie au cardinal de Sainte-Cécile, le 5 février 1615, et que Lorini avait dénoncée à l’inquisition, Galilée n’aurait pas échappé , dès ce temps , à une condamnation personnelle (1).

On ne négligea rien pour se mettre en possession de cette pièce. L’archevêque de Pise ne dédaigna pas de recourir à la ruse pour l’obtenir du père Castelli. Il chercha à faire croire au disciple de Galilée qu’il n’avait, en demandant la lettre, qu’un motif de curiosité et qu’il était leur ami. Le prélat se vantait de s’y être pris si adroitement, se conformant en cela aux recommandations de l’inquisition, qu’il était convaincu que Castelli n’avait pu pénétrer ses véritables intentions, et avait dit la vérité en affirmant que la lettre avait été rendue à Galilée, et en promettant de la lui redemander. L’archevêque était d’avis que le

(1) Marini, p. 84.

152 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, moyen le plus sûr et le plus expéditif serait de se la faire donner par Galilée lui-même. Castelli s’ôtait, en effet, laissé prendre au piège tendu par l’archevêque, et il demanda la lettre à Galilée , qui fut assez prudent pour ne s’en pas dessaisir (1).

On dut se restreindre aux écrits authentiques. Les lettres sur les taches du soleil furent signalées le 25 novembre 1615 comme méritant d’être examinées. Les deux propositions qu’elles contiennent sur l’immobilité du soleil et le mouvement de la terre furent censurées le 25 février 1616, et qualifiées insensées et absurdes en philosophie et hérétiques (2) . Et dès le lendemain, il fut enjoint à Galilée, au nom de l’inquisition et devant témoins, par le cardinal Bellarmin, « d’abandonner complètement l’opinion que le » soleil est immobile au centre du monde et que la » terre se meut, et de s’abstenir de soutenir, ensei- » gner, ou défendre cette opinion, d’une manière quel- » conque, par paroles ou par écrits (3) . »

Bien que Galilée n’eût pas été nommé dans le décret du 5 mars, on répandit en Toscane le bruit de sa condamnation. Il demanda au cardinal Bellarmin une attestation de la fausseté de ce fait. Il l’obtint dans

(1) Lettre de l’archevêque de Pise, 8 et 28 mars 1G15. — Marini, p. 84. Procès, p. 8, 17. — Lettre de Castelli, 18 mars 1615. — Marini, p. 92. Procès, p. 33.

(2) Marini, p. 92. Procès, p. 35.

(3) Marini, p. 93.

une déclaration écrite, à la date du 46 mai 1616, qui affirmait qu’on lui avait simplement signifié la décision du pape et de la congrégation, d’après laquelle « la doctrine attribuée à Copernic que la terre se meut » autour du soleil, et que le soleil se maintient immo- » bile au centre du monde sans se mouvoir d’orient » en occident, est contraire aux saintes Écritures, et » par conséquent ne peut être professée ni défen- » due (1). »

Galilée ne pouvait se résoudre à abandonner la partie et persistait à braver les dangers qu’il pouvait encore courir à Rome.

On a pu juger, par la lettre de Guicciardini, dans quelles circonstances défavorables se déployait une persévérance qui aurait mérité plutôt l’éloge que le blâme. Cet ambassadeur insista de nouveau pour le rappel de Galilée dans une lettre du 13 mai, où il dit k qu’il est d’humeur à lutter d’opiniâtreté avec les » moines et à combattre qui on ne peut attaquer sans » se perdre ; et que bientôt on .apprendra à Florence » qu’il est follement tombé dans quelque préci- » pice (2) . »

Galilée se décida enfin à quitter Rome après avoir reçu de Florence celte lettre que lui adressait, le 23 mai, au nom du grand-duc, son ami Picchena :

(1) Venturi, t. I, p. 273.

(2) Lettre de Guicciardini au grand-duc, 13 mai 1616.

« Votre Seigneurie, qui a tâté des persécutions » des moines, en connaît le goût. Leurs altesses crai- » gnent que la prolongation de votre séjour Rome » ne vous amène quelque disgrâce. Elles approuve- » raient que, l’affaire étant finie avec honneur, on « n’éveillât pas le chien qui dort et qu’on revînt le » plus vite au logis. 11 se répand des bruits fâcheux, » et les moines sont tout-puissants. Votre serviteur » n’a pu se dispenser de vous donner cet avis et de » vous faire connaître la pensée de leurs altesses. Il » vous baise les mains (1) . »

Page 1