CHAPITRE XIII
EFFORTS DE GALILÉE POUR DÉFENDRE AU MOINS HYPOTHÉTIQUEMENT LE SYSTÈME DE COPERNIC. — THÉORIE DES MARÉES. ■ — OBSERVATIONS DF.S SATELLITES DE JUPITER F.N VUE DE LA DÉTERMINATION DE LA LONGITUDE.
Malgré ce premier et grave échec, Galilée ne désespéra pas de la cause et n’abandonna pas son entreprise qu’il ajourna à des temps plus favorables. Il continua à réunir des documents et des études sur la grande question du système de l’univers, dont la préoccupation était chez lui sans cesse entretenue par
(1) Lettre de Picchena à Galilée, 23 mai 1616.
EFFORTS DE GALILÉE POUR DÉFENDRE COPERNIC. 155 la direction de ses travaux ordinaires, et à préparer, sous une forme qu’il se flattait de faire accepter un jour, la publication de l’ouvrage entrepris dès avant
Ces dispositions de Galilée , malgré l’intérêt qu’il avait à les cacher, trouvèrent l’occasion de se laisser entrevoir et même de se révéler entièrement, à plusieurs reprises, dans l’intervalle de temps qui s’écoula entre la condamnation de la doctrine de Copernic et la publication du Dialogue sur les systèmes du monde.
Deux ans après son départ de Rome, il adressa à l’archiduc Léopold une exposition de sa théorie des marées, qu’il avait déjà communiquée au cardinal Orsini, pendant son séjour dans cette capitale.
« Cette théorie, dit Galilée, s’offrit à moi à Rome » au temps où les théologiens agitaient la question » de la prohibition du livre de Copernic, et de l’opi- » nion qui y est soutenue relativement au mouvement » de la terre. J’ai tenu cette opinion pour vraie jus- » qu’au jour où il a convenu à ces messieurs d’inter- » dire le livre et de déclarer l’ opinion fausse et incon- » ciliable avec la sainte Écriture. Aujourd’hui, je suis » trop convaincu de la convenance qu’il y a pour moi » à prêter obéissance et foi aux décisions de mes supé- » rieurs, dont la suprême science dépasse de si loin » la faiblesse de mon intelligence, pour ne pas consi- » dérer comme une fiction, comme un rêve, cette » théorie fondée sur le mouvement de la terre, et
» pour lui attribuer une autre portée en vous l’en- » voyant. Toutefois, à l’instar des poètes qui souvent » se prennent à estimer au plus haut prix les créations » de leur imagination, je ne laisse pas que d’accorder » quelque valeur à cette fantaisie... A l’époque où » j’ai crayonné, un peu à la hâte, cette esquisse, » j’avais, il est vrai , conservé l’espoir que Copernic » ne serait pas, après quatre-vingts ans, convaincu » d’erreur, et j’avais l’intention de donner à ma » théorie de plus amples développements... Mais une » voix venue du ciel m’a tout à coup réveillé, et en » môme temps a anéanti toutes mes confuses rêve- » ries... (1). »
Dès 1610, Galilée avait entrepris une œuvre dont lui-même avait caractérisé les difficultés et les fatigues, en l’assimilant à un travail d’Atlas. C’était une série d’observations des satellites de Jupiter, qui lui permissent de dresser des tables et de calculer des éphémérides de manière à pouvoir prédire toutes les particularités de leurs situations, de leurs relations, de leurs occultations, de leurs éclipses, et à obtenir ainsi le moyen de déterminer, à une heure quelconque de chaque nuit, la longitude du lieu d’observation. Au milieu de tant d’autres occupations et d’obstacles dépendant soit de ses déplacements, soit des altérations fréquentes de sa santé, il persévéra jusqu’en
(1) Lettre à l’archevêque Léopold, 23 mai 1618.
:16H) dans ces pénibles travaux, soutenu par l'importance du but pratique d’application aux choses de la vie, préoccupation incessante qui est un des caractères les plus frappants et les plus honorables de toute sa carrière scientifique.
Les résultats de ces travaux qu’on avait, durant deux siècles, considérés comme perdus au grand détriment de la science, ont été retrouvés dans la bibliothèque du palais Pitti, par E. Alberi, qui, après les avoir révisés et classés, les a publiés dans le cinquième volume des œuvres de Galilée, dont ce savant recommandable a fait, en les éditant, un monument digne du grand homme et de sa patrie.
Quand Galilée se fut mis en mesure de réaliser l’importante application de l’astronomie à la navigation, qu’il avait si laborieusement préparée, il en proposa l’initiative àdivers gouvernements, à Gosme 11 d’abord, puis, du consentement et par l’entremise du grand-duc, au roi d’Espagne. 11 offrait ses tables, ses instructions et même son concours actif. Bien qu’il se montrât fort modéré dans ses prétentions à des avantages personnels, cette entreprise dut être ajournée, et échoua encore quand plus tard il en reprit le projet dans de longues négociations avec le gouvernement de Hollande.
L’ardeur de la persécution contre le système de Copernic et de ses fauteurs ne s’était pas ralentie.
Dès le IG août 1010, le jésuite Scheiner combattait •
158 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, violemment les partisans du mouvement de la terre, dans une dissertation sur les controverses et les innovations astronomiques.
De sa prison de Naples, Thomas Campanella avait adressé dans la même année, au cardinal Gaétan, une apologie pourGalilée, qui futpubliéeen 1622 àFrancfort. Pour échapper aux poursuites dont il était menacé, il dut désavouer son œuvre (1).
La lecture de Copernic avait , il est vrai , été permise avec des corrections, qui supprimaient les passages les plus vifs de la préface et qui modifiaient quelques mots dans le texte, notamment l’appellation d’étoile donnée à la terre. Mais X Abrégé de l'astronomie de Copernic , publié par Kepler en 1618, avait été prohibé, et Galilée ne pouvait se le procurer à Florence.
En apprenant, le h août 1619, qu’un de ses ouvrages était prohibé comme copernicien, en Italie, Kepler, qui déclarait ouvertement que tous ses ouvrages étaient coperniciens, désira connaître exactement en quels termes la censure était conçue et si elle s’étendait à l’Autriche. Il tenait à savoir s’il lui serait encore possible de trouver des éditeurs, et si, par l’impuissance d’abandonner des convictions dans lesquelles il avait vieilli, il serait forcé de renoncer à l’astronomie, ou de se réfugier dans quelque contrée
(1) Venturi, t. II, p. 1.
où serait tolérée la liberté philosophique. Il était sur le point de publier, dans son Harmonique du monde , les lois astronomiques dont il venait d’achever la découverte. Pour sauvegarder ce chef-d’œuvre , qui ne devait être apprécié que beaucoup plus tard , il dut faire précéder le livre d’un avertissement dans lequel, protestant de son orthodoxie catholique et en attendant une révision d’un jugement dont il appelait et espérait le redressement prochain, il recommandait à ses libraires de ne pas mettre son œuvre publiquement en vente et dé ne la livrer qu’à l’élite des philosophes, des mathématiciens et des métaphysiciens (1).
L’apparition de trois comètes dans le cours de l’année 1018, et principalement de celle qui brilla plus fort et plus longtemps dans le signe du Scorpion, tint en constante activité les méditations des esprits les plus éclairés du temps. Galilée, retenu au lit par une grave maladie , ne put l’observer que très -peu. Il fut néanmoins amené à* exposer ses réflexions sur cet important sujet en présence de plusieurs amis, à la demande de l’archiduc d’Autriche qui était venu le visiter.
Cette conversation de Galilée donna lieu à la publication par l’un de ses élèves, Mario Guiducci, d’un discours sur les comètes qui fut publié à Florence en 1019.
(1) Venturi, Lettre de Kepler , t. II, p, 72-74.
Mario Guiducci, en exposant et discutant dans sou ouvrage les opinions jusqu’alors émises par les philosophes et les astronomes, ne s’abstint pas de critiquer les opinions du jésuite Grassi , mathématicien au collège de Rome, et lui reprocha de n’avoir pas fait mention de Galilée à propos des dernières découvertes astronomiques.
Le père Grassi, dans sa colère, laissa de côté l’élève pour se ruer sur le maître. Sous le pseudonyme de Lotario Sarsi Sigensano, il publia en 1620 un pamphlet intitulé : la Balance astronomique et philosophique, dans lequel Galilée était nominativement mis en cause, où sa participation à l’invention du télescope était contestée, et où une allusion perfide était faite à ses opinions sur le système de Copernic. Galilée ressentit profondément l’injustice et l’injure, et se donna le dangereux plaisir de la vengeance.
A la Balance du prétendu Sarsi il opposa l’Essayeur, il Saggiatore.
Prenant un à un les paragraphes du livre de son adversaire, il les commente, il les discute, il les réfute avec une abondance et une puissance de raisonnement, une verve de line raillerie et d’ironie mordante qui font penser à Pascal et à Voltaire.
Au fond, sur la question des comètes, c’est le père Grassi qui avait raison; car il affirmait, il est vrai sans preuves encore suffisantes, ce dont Galilée croyait devoir encore douter, que les comètes sont des corps
célestes réellement existants dans la région des astres.
Mais, indépendamment de son mérite littéraire, le Saggiatore offre une telle profusion de pensées justes et d’aperçus ingénieux et profonds sur la philosophie des sciences physiques, qu’on ne peut encore aujourd’hui y méconnaître l’un des plus remarquables et des plus intéressants écrits de Galilée. Grassi, par des allusions transparentes aux opinions coperniciennes de Galilée, soit même par des provocations directes, l’avait attiré sur un terrain dangereux, et lui imposait la nécessité de se taire ou de répondre par des explications compromettantes sur la valeur des arguments astronomiques fournis par l’hypothèse du mouvement de la terre.
Sous prétexte de repousser le reproche d’avoir suivi l’autorité de Tycho, Grassi demande s’il aurait dû préférer celle de Ptolémée, qui a été convaincu d’erreur, ou bien celle de Copernic que tout homme pieux doit repousser avec horreur, aussi bien que son hypothèse récemment condamnée (1)..
A propos de la cause du mouvement des comètes, il lui semble entendre qu’on se murmure timidement tout bas à l’oreille quelque argument tiré du mouvement de la terre : « Arrière, s’écrie-t-il dans sa sainte » indignation, ces paroles offensantes pour la vérité
(1) Saggiatore, p. 223.
» et pour les oreilles pieuses ! Sans doute on a eu la » prudence de ne pas les prononcer même à voix » basse, et de ne pas proclamer que l’opinion de Ga- » lilée s’appuie sur ce ruineux fondement (1) . » Grassi ne croit pas qu’une telle pensée ait pu venir à Galilée qu’il sait être un pieux catholique. Et pourtant il revient encore à cet argumentdu mouvement de la terre, pour affirmer et démontrer astronomiquement qu’en l’admettant, contrairement à la Vérité et au devoir religieux, on ne pourrait encore s’en servir utilement pour expliquer le mouvement des comètes (2).
Le piège était habilement tendu, car il y avait autant de péril à parler que de honte à se taire.
Galilée, dans sa réponse, sut se tirer d’affaire sans compromettre ni la science, ni son caractère, et en mettant, selon sa coutume, les rieurs de son côté.
Galilée fait remarquer que les systèmes de Ptolémée et de Copernic n’étaient nullement en cause dans la question des comètes , et que les attaques anticoperniciennes de Sarsi ne sont qu’un prétexte pour l’atteindre lui-même (3).
Si l’on admettait qu’il fût trop religieux pour avoir jamais eu la pensée de faire intervenir le mouvement de la terre dans l’explication du mouvement des
(1) Sa'ggiatore, p. 399.
(2) Ibid,, p. 412.
(3) Ibid., p. 223.
EFFORTS DE GALILÉE POUR DÉFENDRE COPERNIC. 163 comètes, pourquoi attacher son nom à une tentative dont on le croyait incapable et s’évertuer à la démontrer impossible (I) ?
« Quant à l’hypothèse copernicienne, je suis par- » faitement convaincu, dit Galilée, que si nous autres » catholiques, ne devions pas à la souveraine sagesse » d'avoir été arrachés à notre erreur, et éclairés dans » notre aveuglement, nous n’aurions jamais eu à » payer la reconnaissance d’un tel bienfait aux rai- » sonnefnents et aux expériences deTycho (2).
» Le reproche fait par Sarsi, au système de Coper- » nie, de son impuissance à expliquer le mouvement » des comètes, n’est rien moins que fondé. Si le » mouvement attribué à la terre, que lui Galilée, en » tant que pieux catholique, juge on ne peut plus » faux et nie parfaitement, rend pourtant raison de » tant d’apparences offertes par les corps célestes, » pourquoi ne pourrait-il pas, tout faux qu’il soit, » rendre compte aussi des apparences offertes par » les comètes? Pour être en droit de nier cette pos- » sibilité, il faudrait avoir à donner des raisons meil- » leures que celles de Sarsi (3). «
Enfin, des motifs de la préférence accordée par Sarsi à l’autorité de Tycho, Galilée prend occasion
(1) Snggiatore , p. 400.
(2) Ibid., p. 331.
(3) Ibid., p. 414.
164 VIE, DÉCOUVERTES ET TRAVAUX DE GALILÉE, pour proclamer les droits de l’indépendance scientifique.
« Il me semble, dit-il, découvrir en Sarsi la ferme » croyance qu’il est indispensable, en philosophant, » de s’appuyer sur l’autorité de quelque auteur » célèbre, comme si notre intelligence, à moins de » se marier au raisonnement d’autrui, devait demeu- » rer entièrement stérile et inféconde ! Peut-être » croit-il que la philosophie est un livre, un produit » de la fantaisie humaine, comme Y Iliade et VOr- » lando fui'ioso, œuvres dans lesquelles ce qui » importe le moins, c’est que ce qui y est écrit soit » vrai. Il n’en est point ainsi, seigneur Sarsi. La » philosophie est écrite dans ce livre immense qui se » tient continuellement ouvert sous nos yeux , l’uni- » vers, veux-je dire, et qui ne se' peut comprendre » si l’on n’a préalablement appris à en comprendre » la langue, et à connaître les caractères employés » pour l’écrire. Ce livre est écrit dans la langue » mathématique; ses caractères sont des triangles, » des cercles, et d’autres figures géométriques, sans » l’intermédiaire desquels il est impossible d’en » comprendre humainement un seul mot (I). »
Ces réponses de Galilée aux attaques personnelles de Grassi se trouvent disséminées dans le texte du Sayf/iatore, qui fut publié, en 1623, par l’Académie
(1) Saggialore , p. 227.
TENTATIVE EN FAVEUR DU SYSTÈME DE COPERNIC. 165 des Lyncei, sous la forme d’une lettre adressée à Virginio Cesarini, membre de cette Académie, et chambellan du souverain pontife.
L’œuvre était dédiée par Galilée au pape Urbain VIII, qui venait de prendre possession de la chaire pontificale.