CHAPITRE III
Ce que Calilée rapporta surtout de son dernier voyage à Rome, c’est la conviction, cette fois définitive, qu’il ne parviendrait pas à faire réformer la décision qui avait théologiquement condamné le système de Copernic. Mais la faveur dont il avait été personnellement l’objet, elles dispositions qu’il avait cru reconnaître, lui firent espérer quelque tolérance pour la discussion purement scientifique de la question, à la condition de ne pas heurter de front le jugement de l’Église.
C’est dans cet espoir qu’il se décida sans doute à donner au grand ouvrage qu’il préparait depuis si longtemps, la forme d’un dialogue et le caractère d’une confrontation des deux systèmes qui se partageaient le monde savant. 11 ne doutait pas que de l'exposition complète des deux systèmes et de la supériorité des raisons qui pouvaient être invoquées en faveur de celui de Copernic, ne dût sortir peu à peu pour tous la démonstration de la vérité.
Ayant terminé son œuvre en 1630, il se rendit à Rome pour solliciter l’autorisation de la publier.
On a accusé Galilée (1) d’avoir en quelque sorte surpris la bonne foi des examinateurs de son livre, et d’avoir eu recours à des détours et à des subterfuges pour obtenir l’autorisation de le publier; reproduisant ainsi, sous une forme atténuée, l’imputation qui lui a été faite dans la sentence inquisitoriale, d’avoir extorqué cette autorisation par artifice et par ruse. L’incrimination de ses juges était motivée sur ce qu’il n’avait pas fait connaître, en demandant cette autorisation, la défense qui lui avait été signifiée de soutenir d’une manière quelconque l’opinion condamnée par l’Église. Ceci ne pouvait être un tort qu’aux yeux de l’Inquisition. Galilée s’est chaleureusement défendu d’avoir jamais trompé personne. Et, en effet, l’histoire n’a pas le droit de lui imputer d’avoir, dans cette circonstance, manqué de loyauté.
Sans doute, Galilée mit beaucoup d’habileté dans la conduite de cette délicate et difficile affaire. Mais son principal artifice, qui consistait à avoir trouvé dans la forme même donnée à son œuvre, le moyen de soutenir par toutes ses preuves la vérité du système de Copernic, sans se prononcer ouvertement et positivement en sa faveur, n’avait rien que de très-légitime, et lui était d’ailleurs rigoureusement imposé par la situation. Il fallait recourir à cet artifice ou garder le silence. 11 appartenait au maître du sacré palais
(i) Biot, p.io;
de délivrer la permission d’imprimer. Le poste était occupé par un ancien disciple de Galilée, Niccolo Riccardi, ce père prodige qui dénouait si facilement les difficultés astronomiques par l’intervention des anges,
liiccardi examina le manuscrit et exigea, avant d’en autoriser l’impression, que la doctrine de Copernic qui y était exposée d’une manière absolue avec les arguments pour et contre, fût explicitement ramenée au caractère de simple hypothèse mathématique au moyen d’un exorde et d’une péroraison. La révision du manuscrit fnt confiée au père Raphaël Visconti, collègue de Riccardiet professeur de mathématiques. Non content de ces précautions, Riccardi voulait encore revoir lui -même le manuscrit ; sur les instances de Galilée, il consentit à revoiries feuilles à mesure qu’elles seraient imprimées, et il rendit le manuscrit revêtu de son approbation (1).
La mauvaise saison approchait. Galilée, qui en redoutait l’influence sur sa santé, retourna à Florence. Il se proposait, après avoir complété la dédicace et l’index, de renvoyer l’ouvrage à Rome pour l’y faire imprimer sous la surveillance du prince Cesi. Mais ce projet fut déconcerté par la mort qui frappa prématurément, en août 1030, cet éminent personnage, le plus solide et le plus dévoué de ses protecteurs.
Les ravages d’une maladie contagieuse en Toscane
(1) Marini, p. 110. Procès , p. 46.
avaient rendu difficiles les communications entre Florence et Rome. Galilée se décida à faire imprimer son Dialogue à Florence. Riccardi insista d’abord pour que le manuscrit fût de nouveau soumis à son examen; puis il se contenta d’en revoir le commencement et la fin.
Galilée était impatient de tous ces délais. Il avait accepté toutes les corrections qu’on lui avait demandées. Il était disposé à consentir à toutes les conditions d’atténuation qu’on pourrait exiger, à donner, si on le voulait, dans son livre, à ses opinions les noms de chimères, de rêveries, de paralogismes, d’illusions. Mais il tenait à connaître de son vivant ce qu’étaient destinés à produire ses longs et pénibles travaux (1).
Le maître du sacré palais consentit enfin, sur les instances de l’ambassadeur de Toscane et de sa femme, avec l’assentiment du pape obtenu par Ciampoli, à ce que Galilée fît imprimer son livre où il voudrait, à la condition d’obtenir la permission de l’inquisiteur général de Florence.
Le 2/i mai 1(>31 , Riccardi écrivit à ce fonctionnaire pour lui remettre le soin de décider la question de l’autorisation à accorder ou à refuser, et pour lui faire connaître les intentions du pape.
L’ouvrage ne doit pas avoir pour titre et pour sujet le flux et le reflux de la mer, mais l’examen ma-
(1) Lettre de Galilée à Cioli, 7 mars 1631<
thématique de l’hypothèse copernicienne relative au mouvement de la terre, en vue de prouver que la révélation divine et la doctrine sacrée étant réservées, cette hypothèse se concilie avec les phénomènes apparents et n’est pas détruite par les arguments contraires qui peuvent être empruntés à l’expérience et à la philosophie péripatéticienne. Le but de l’ouvrage doit être surtout de faire voir qu’on connaît toutes les raisons qui peuvent 'être invoquées en faveur de la doctrine, et que ce n’est pas pour les avoir ignorées qu’a été promulgué à Home le décret auquel l’ouvrage devra se conformer dans son commencement et sa fin, qui seront envoyés à l’inquisiteur après qu’on les aura ajustés à cette intention. Avec ces précautions, le livre ne rencontrera aucun obstacle à Home, et l’inquisiteur peut donner satisfaction à l’auteur et au grand-duc, qui porte à cette affaire un si vif intérêt (1).
Le 19 juillet 1631, Hiccardi écrivit de nouveau à l’inquisiteur ces lignes : « Conformément à l’ordre de » notre seigneur (le pape) , relativement au livre du » sieur Galilée, en sus des instructions que je vous » ai précédemment données relativement au corps de » l’ouvrage, je vous envoie le commencement ou la » préface à placer au premier feuillet, avec la liberté, » pour l’auteur, d’y introduire les changements et les
(1) Mariai, p. 13. Procès, p. 48. — Lettre de Riccardi à l'inquisiteur de Florence, 24 mai 1C31.
» ornements de style qu’il jugera convenables, pourv u » qu’il en conserve la substance. La fin devra être » dans le même sens (1). »
Les formalités d’examen et de permis d’imprimer avaient été remplies à Florence dès les 11 et 12 septembre 1(330, par les autorités locales ; on y joignit les approbations obtenues pour Rome, dans le livre qui fut imprimé en janvier 1632, sous ce titre : « Dialogue par Galileo Galilei, professeur extraordi- » naire de mathématiques à l’université de Pise, pre- » mier mathématicien et philosophe du grand-duc de » Toscane, comprenant quatre journées de confé- » rences dans lesquelles sont discutés les deux prin- » cipaux systèmes du monde de Ptolémée et de Co- » pernic, au moyen d’un exposé impartial des raisons » philosophiques favorables à l’un et à l’autre. »
Par la publication de ce chef-d’œuvre de raison et d’éloquence, Galilée atteignit complètement le but scientifique et philosophique qu’il s’était proposé.
Frappés à mort par les invincibles preuves qu’une argumentation inexorable emprantait à des faits inconnus des anciens et aux démonstrations d’une science nouvelle, le système astronomique de Ptolémée et la physique d'Aristote, qui lui servait d’appui, tombèrent pour ne plus se relever dans le monde savant.
(1) Marini, p. 114. — Lettre de Riccardi à l’inquisiteur de Florence, 19 juin 1631.
by G
Une admirable clarté d’exposition, mettant à la portée de tous des questions qui semblaient ne pouvoir être comprises que des savants de profession, permit à tous les hommes éclairés de se décider par leur propre choix en faveur de la vérité; et cette vulgarisation de la science favorisa merveilleusement, dans toutes les classes de la société, la substitution de notions exactes aux erreurs consacrées sur les grands phénomènes de la nature.
Enfin, la défaite éclatante du péripatétisme, dans la plus grande des questions physiques, ne fut pas obtenue sans que, durant le combat, l’inanité et la frivolité de ses spéculations syllogistiques sur la nature n’eussent été stigmatisées d’une empreinte ineffaçable de ridicule au nom de la raison et du bon sens, mais aussi au nom de la vraie méthode des sciences naturelles désormais fondée, parles découvertes aussi bien que par les enseignements de Galilée, sur ses éternelles bases, l’observation et l’expérimentation fécondées par l’induction et les démonstrations mathématiques.
Mais autant, sous ce point de vue, fut complet, dans le présent et dans l’avenir, le succès de l’œuvre de Galilée, autant fut rapide et entier son mécompte dans l’espérance qu’il avait conçue, de faire échapper à la persécution des ennemis de la vérité et du progrès son livre et sa personne.
Malgré toute l’ingénieuse habileté de la forme
196 DIALOGUE SUR LES SYSTEMES Dll MONDE, adoptée dans ses dialogues pour éviter de fournir un motif d’accusation par une préférence positivement exprimée en faveur du système de Copernic, il dut porter la peine d’une faute qu'il ne pouvait dissimuler et qui ne pouvait être pardonnée, celle de persévérer, malgré la défense de l’Eglise, dans la recherche de la vérité par le libre examen.
C’est à l’œuvre elle-même qu’il peut être encore aujourd’hui, quoi qu’on ait pu dire, intéressant pour les savants et même pour tous, de demander compte de sa valeur. L’analyse développée que j’en ai faite et que je publie à la fin de ce volume, pourra suffire, au point de vue le plus général. Mais il est toutefois nécessaire d’en résumer ici la substance et surtout d’en reproduire la préface, dont la critique historique s’est emparée pour en faire un grief contre Galilée.
La pensée dominante de la préface du Dialogue sur les deux grands systèmes , qui attribue à l’œuvre un motif et un but bien différents de la véritable intention de l'auteur, lui fut expressément imposée, ainsi que le prouve la lettre à l’inquisiteur du 2/j mai I (531 , par le maître du sacré palais, conformément à la volonté du pape. Galilée dut facilement accepter cette obligation de donner pour passe-port à son dialogue une idée qu’il avait déjà employée avec une intention analogue dans sa lettre à Ingoli, et qu’il avait probablement lui-même suggérée à lliccardi. Sauf cette substitution d’un but imaginaire au but réel, com-
mandée par les circonstances et par l’ordre formel de la cour de Rome, la préface donne une idée juste de l’objet et du plan de l’œuvre.
« On a promulgué, il y a quelques années, à Rome, » un édit salutaire qui, pour obvier aux dangereux » scandales de l’âge présent, imposait opportunément » silence à l’opinion pythagoricienne de la mobilité » de la terre. Il s’est rencontré bon nombre de per- » sonnes assez téméraires pour affirmer que ce décret » a été le fruit, non d’un judicieux examen, mais de » la passion insuffisamment informée. On a prétendu » que des juges inexpérimentés dans les questions » astronomiques n’auraient pas dû par une prohibi- » tion précipitée couper les ailes à la spéculation in- » tellectuelle.
» Mon zèle n’a pu garder le silence au bruit de ces » plaintes téméraires. J’ai pensé que, pleinement in- » struit de tout ce qui se rapporte à cette prudente » décision, il me convenait de me produire publique- » ment sur la scène du monde pour y rendre témoi- » gnage de la vérité.
» J’étais alors présent à Rome ; j’y ai obtenu des » audiences et même des applaudissements chez les » prélats les plus éminents de la cour papale; et » ce n’est qu’ après une sorte d’information faite » par moi - même qu’est survenue la publication du » décret. »
L'intention de ce travail est de montrer aux nations
198 DIALOGUE SUR LES SYSTÈMES DU MONDE, étrangères qu’on en sait sur ces matières, en Italie et particulièrement à Rome, tout autant qu’a pu en imaginer la pénétration ultramontaine.
« En réunissant en un corps toutes mes spécula- » tions sur le système de Copernic, j’ai voulu faire » savoir qu’ elles étaient toutes connues avant la cen- » sure romaine, et qu’il sort de notre pays non-seule- » ment des dogmes pour le salut de l’ame, mais eu- » core d’ingénieuses découvertes pour les jouissances » de l’esprit.
» C’est dans ce but que j’ai raisonné en faveur de » l’opinion copernicienne , considérée comme une » pure hypothèse mathématique, et que j’ai eu re- » cours à toutes les ressources de l’art pour la' pré- » senter comme supérieure, non pas absolument à la » doctrine de l’immobilité de la terre, mais à cette » doctrine telle qu’elle est soutenue par certains péri- » patéticiens de profession qui, ne gardant de la secte » que le nom, se complaisent, sans faire un pas, dans » l’ adoration de fantômes, et se servent pour philoso- » pher, non pas de leur propre jugement, mais de la » mémoire qu’ils ont gardée de quatre principes mal » compris. »
Galilée rapporte à trois chefs principaux l’objet de son œuvre. 11 commencera par faire voir que toutes les expériences praticables sur la terre ne peuvent suffire à prouver la mobilité de la terre, mais qu’elles peuvent s’appliquer aussi bien à la terre en mouve-
ment quà la terre en repos. L’examen des phénomènes célestes lui servira ensuite à renforcer l’hypothèse copernicienne, comme si elle devait demeurer victorieuse. Enfin il développera une vue ingénieuse dont il veut s’assurer la propriété, une théorie des marées qui devrait être considérée comme probable dans l’hypothèse du mouvement de la terre.
Galilée s’est décidé à adopter la forme du dialogue, parce quelle se prête à des digressions souvent non moins curieuses que la question principale.
Il a choisi pour interlocuteurs trois personnages avec lesquels il avait eu fréquemment à Venise l’occasion de discourir sur ces matières. L’un d’eux, philosophe péripatéticien, semblait n’avoir pas de plus forte raison pour résister à l’évidence de la vérité que la renommée qu’il s’était acquise par ses travaux sur Aristote. Sa prédilection pour les commentaires de Simplicius a conduit Galilée, qui ne voulait pas 1e faire connaître, à lui donner le nom de cet écrivain respecté. * f
En choisissant pour interlocuteurs Giovan Francesco Sagredo de Venise et Filipo Salviati de Florence, Galilée a voulu perpétuer après leur mort, autant qu’il était en lui, la mémoire de deux amis aussi illustres par la naissance qu’éminents par l’intelligence.
« Que ces deux grandes âmes, à jamais vénérables » pour mon cœur, agréent, dit-il, ce public hommage
» de mon impérissable amour ; et que le souvenir de ~» leur éloquence m’aide à développer ces spéculations » pour la postérité. »