PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA PURLICATION
En publiant son Dialogue , Galilée savait qu’il s’exposait à la contradiction la plus vive et aux plus violentes attaques ; il était prêt et décidé à la lutte scientifique, mais il ne croyait pas courir le danger des censures ecclésiastiques, et il était loin de prévoir une accusation, surtout une condamna-' tion.
Il avait été fréquemment pressé par les hommes les plus éminents, par des cardinaux, de mettre enfin au jour ce fruit de ses veilles ; ses amis de Rome, Castelli, Ciampoli, Cesi, parfaitement placés pour juger l’opportunité de la publication, l’avaient appelé à Rome, en lui garantissant le succès de démarches personnelles. Il avait été encouragé par l’appui du Grand-duc, qui avait accepté la dédicace de l’œuvre. Ses espérances avaient été complètement confirmées
PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA PUBLICATION. 201 par la' bienveillance avec laquelle le saint-père avait accueilli ses premières ouvertures, relativement à l’autorisation qu’il venait solliciter. Le livre avait été, sans aucun doute, mis par Galilée sous les yeux du pape, qui, selon la relation de Buonamici, en aurait, de sa propre main, modifié le titre.
Urbain VIII n'avait-il pas, en plusieurs circonstances, avant et depuis son élévation au trône pontifical, exprimé l’opinion, qui était aussi celle d’autres grands dignitaires de l’Église, qu’à la condition de ne pas toucher au côté théologique de la question, il était permis de la discuter comme une hypothèse scientifique ? Et dans la composition de son œuvre, Galilée ne. s’était-il pas conformé à ce programme?
Le maître du sacré palais n’avait accordé l’autorisation d’imprimer qu’après avoir fait examiner scrupuleusement le livre par le père Visconti,. et qu’après l’avoir lu et relu. Toutes les corrections indiquées avaient été acceptées par Galilée. Enfin le manuscrit avait été, en dernier lieu, examiné par l’inquisiteur de Florence.
L’impression n’avait eu lieu qu’ après l’accomplissement de toutes les formalités, et qu’avec le consentement de toutes les autorités.
N’était-il pas raisonnable de se croire à l’abri de
(1) Letlrc üe lioccherini, 31 mai 1630.
(2) Nelli, p. 548.
202 DIALOGUE SUR LES SYSTÈMES DU MONDE, toute poursuite? Mais Galilée n’avait pas prévu qué le principal danger serait dans le succès même de son livre. Le Dialogue fut accueilli avec admiration, avec enthousiasme, par tout ce qu’il y avait de plus élevé dans le monde savant. Les adversaires les plus déclarés de la doctrine ne purent même s’abstenir de reconnaître et de louer le mérite du livre.
Ce succès éclatant exaspéra, jusqu’à la fureur, toutes les inimitiés que n’avaient pu manquer de susciter contre Galilée des luttes scientifiques, dans lesquelles ce vif sentiment du bon droit et la tournure sarcastique de son esprit ne lui avaient pas permis de ménager l’amour-propre de ses adversaires. De profonds ressentiments, que rien n’avait pu effacer, se trouvèrent de nouveau remués et ravivés par une œuvre qui reproduisait, sous une nouvelle forme, toutes les blessures du passé.
Le père Scheiner, celui qui s’était attribué la découverte des taches solaires, se rencontrant dans une boutique de libraire avec un religieux qui disait que le Dialogue était la plus grande œuvre qui eût été jusque-là mise au jour, éprouva une si violente émotion, qu’il dut se retirer, le visage pâle et décomposé, le corps frémissant et les mains tremblantes (1).
11 était revenu de son trouble, mais n’avait rien perdu de sa colère, quand il écrivait six mois plus
(1) Lettre de Castelli, 19 juin 1632.
premières conséquences DE LA PUBLICATION. 203 tard à Gassendi : « Dans ces dialogues écrits en faveur » de l’hypothèse de Copernic et contre l’école péri- » patéticienne, on déchire mes recherches mathéma- » tiques, on porte une main violente sur ma liosa » Ursina , et sur ma découverte du mouvement annuel » des taches solaires et du Soleil... Je me prépare à » défendre moi-même et la vérité (1) . »
Les corporations universitaires et monastiques étaient généralement hostiles à Galilée. Parmi les universités, celle de Pise s’était signalée par l’animosité et la persévérance de la contradiction, et avait étendu la persécution jusqu’à la personne de Galilée, en essayant de le priver de son traitement.
Parmi les moines, les jésuites et les dominicains s’étaient constamment montrés les plus ardents à la poursuite de la nouvelle doctrine de Galilée.
Les jésuites ambitionnaient le monopole de l’enseignement et le premier rang dans le monde savant. Au moment où Galilée prenait possession de sa chaire à Padoue, ils venaient d’avoir le dessous dans leur rivalité avec l’université de cette ville. Galilée n’avait pu dissimuler sa satisfaction de leur expulsion de la république de Venise, en 1606. Son ancienne amitié avec le père Clavio avait souffert de ces hostilités ; au moins la correspondance épistolaire avait-elle cessé.
(1) Lettre de Scheiner à Gassendi, 23 février 1633.
C’est parmi les professeurs des collèges de jésuites que Galilée rencontrait nécessairement les principaux adversaires de ses découvertes. Les attaques les plus violentes contre sa personne ou ses écrits ont eu pour auteurs, pendant tout le cours de sa vie, ou des jésuites, ou des écrivains poussés, encouragés par des jésuites.
Le cardinal Bellarmin, qui, en 161G, avait eu la principale part dans la condamnation du livre de Copernic, appartenait à l’ordre des jésuites, et il paraît constant qu’il avait eu pour but particulier de mettre obstacle, par cette condamnation, à la propagation de la doctrine nouvelle parmi les professeurs des collèges de son ordre.
C’est par des dominicains que Galilée avait été insulté du haut de la chaire en 46lü, dénoncé à l’Inquisition en 4615.
Les inimitiés personnelles trouvaient dans l’esprit de corps une excitation et un appui. Elles provoquèrent, elles entretinrent, elles dirigèrent le mouvement de persécution, et elles s’employèrent habilement et énergiquement à en assurer l’efficacité.
Galilée avait pour adversaires plus modérés, mais non moins dangereux, les ecclésiastiques politiques : ceux qui redoutaient, comme funeste au catholicisme, toute innovation, même scientifique; ceux qui voulaient, soustraire absolument les livres saints à l’interprétation laïque; ceux que frappait cette cir-
PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA PUBLICATION. 205 constance, en effet remarquable, que les luthériens adhéraient généralement au système de Copernic, et • qui étaient persuadés qu’on devait faire des exemples
pour effrayer les novateurs.
Il n’est pas permis de douter que la plupart des ecclésiastiques appelés à se foire une opinion sur la valeur et la portée de la doctrine du mouvement de la terre, n’aient été dans l’impuissance de comprendre son côté scientifique, et parfaitement de bonne foi en la considérant comme réellement inconciliable avec les textes de l’Écriture, et par suite comme dangereuse et impie.
Dans ces circonstances, il eût été peut-être difficile au pape lui-même de sauvegarder entièrement Galilée. Mais par une fatalité qui décida et précipita la perte du philosophe florentin, les dispositions bienveillantes du pape pour son ancien ami s’étaient tout à coup transformées en une animosité passionnée.
Urbain VIII avait des prétentions excessives. Il aspirait à continuer Léon X. Il se croyait apte à donner des lois à l’universalité des sciences. Il était d’ailleurs poëte et péripatéticien, et se flattait d’avoir des opinions à lui sur la question du système du monde. Dans ses entretiens avec Galilée sur ce sujet, il lui avait opposé des arguments, parmi lesquels il en était un qu’il jugeait invincible, à savoir : qu’on ne peut imposer des nécessités à Dieu.
11 ne pouvait manquer de se sentir un peu per-
206 Dialogué sur les systèmes du monde. ' sonnellement battu dans la victoire que Galilée remportait sur le péripatétisme. Pour les savants de profession qui se faisaient honneur de mettre le pape
dans leur camp, ce fut œuvre facile que d’irriter la sourde blessure de sa vanité, en lui persuadant que Galilée l’avait réellement mis en cause sous le personnage de l’un des interlocuteurs du dialogue, à qui n’étaient pas épargnées les défaites. Ils insinuèrent, ils affirmèrent que, dans la pensée de l’auteur, Simplicius n’était autre que le pape lui-même. Galilée n’avait-il pas mis dans la bouche de Simplicius des paroles d’Urbain VIII !
L’orgueil du péripatéticien couronné se précipita aveuglément sur cet appât habilement préparé par la calomnie, et dès lors Urbain VIII prit l’initiative de la persécution contre Galilée, avec des emportements de colère qui débordèrent jusque dans ses paroles, aux dépens de sa dignité de juge et de pontife.
Il y a lieu de s’étonner que le reproche fait à Galilée d’avoir volontairement offensé un pape, son bienfaiteur et son ami, au moment même où sa protection lui était si indispensable, ait survécu aux passions intéressées qui en ont fait, contrairement à toute vraisemblance et à toute vérité, le principal instrument de sa ruine.
Pour prouver que dans l’intention et en fait, Simplicius n’était pas la personnification du pape, il
PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA PUBLICATION. 207 suffît de remarquer qu’en reproduisant l’argument d’Urbain VIII, sur l’impossibilité d’imposer des nécessités à Dieu, Simplicius déclare positivement qu’il tient cette doctrine d’une personne très-docte et très-éminente. Et il est à remarquer que, dans le dialogue, cette doctrine est acceptée sans discussion par Salviati comme admirable et vraiment angélique.
Mais, de plus, Galilée était trop grand artiste pour donner, dans son œuvre, au rôle de Simplicius, les caractères que la malveillance et l’inattention lui ont attribués. Dans le dialogue, le ridicule et la raillerie ne s’attaquent qu’aux arguments de l’école, dont Simplicius se constitue le rapporteur, et s’arrêtent à sa personne, qui demeure sérieuse et digne.
Quant à l’inconvenance d’avoir reproduit des objections qui avaient passé par la bouche du pape, ceux qui l’auraient le plus vivement reprochée à Galilée, n’auraient pas manqué de l’accuser de partialité déloyale, s’il avait laissé de côté des arguments qui, pour avoir été approuvés par Urbain VIII, n’avaient pas cessé de compter au nombre des preuves invoquées contre le système de Copernic.
On avait, en effet, commencé par articuler contre Galilée le grief d’avoir supprimé dans sa discussion des arguments invincibles du pape; mais on trouva un autre mensonge moins facile à démasquer et plus propre à intéresser à la perte de Galilée l’amour-
propre d’un souverain aveuglé par l’orgueil et la colère (1).
L’appui de la cour de Toscane, sur lequel Galilée avait dû compter, ne lui manqua pas complètement. Mais le prince Ferdinand, jeune, faible et entouré de conseillers dont la politique servile consistait à maintenir à tout prix la bonne harmonie avec la cour de Rome, se laissa promptement intimider par les menaces du saint-père. L’ambassadeur Niccolini persista seul dans son rôle de défenseur dévoué de Galilée, jusqu’au point de ne pas l’abandonner per-^ sonnellement au moment même des plus grandes faiblesses de son gouvernement. Ne fut-il pas obligé de déclarer au secrétaire du grand-duc, Cioli, qui prétendait exonérer la caisse de son souverain de la dépense occasionnée par la prolongation du séjour de Galilée à Piome au delà, d’un mois, qu’il prendrait personnellement à sa charge cette misérable dépense de quelques écus ! Mais si la courageuse générosité de Niccolini était sans bornes, il n’en était malheureusement pas de même de son pouvoir.
(1) Nelli, p. 517. Lettre de Malagotti.