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CHAPITRE V

LE DIALOGUE EST DÉFÉRÉ A L’iNQUlSITION ET GALILÉE MANDÉ A ROME.

Les griefs contre Galilée se produisirent d’abord sous la forme de chicanes puériles relativement aux conditions matérielles de la publication : les trois dauphins du frontispice, cachet de l’imprimeur, rappelaient les trois abeilles des armes du pape ; l’introduction avait été imprimée en caractères différents de ceux du texte ; le nom du maître du sacré palais n’aurait pas dû être mentionné sur un livre imprimé à l’étranger. L’accusation vague d’avoir usé de subterfuges pour soutenir une opinion condamnée par l’Eglise, se précisa bientôt d’une manière redoutable dans la bouche du pape, qui accusait positivement Galilée de l’avoir joué en lui faisant aflirmer par Ciampoli qu’il ne s’écarterait en rien de sa volonté, et de n’avoir obtenu que par surprise du maître du sacré palais l’autorisation de publier dont il avait abusé, et qui lui reprochait sa téméraire obstination à se mêler de questions dangereuses pour la foi catholique. . .

L’accusation se résuma définitivement, devant les tribunaux ecclésiastiques, dans l'imputation d’avoir

contrevenu à la défense qui lui avait été personnellement faite en 1(51(5 de soutenir et d’enseigner d’une manière quelconque la doctrine de Copernic.

Dès les premiers temps de l’apparition du Dialogue «à Rome, où Galilée en avait expédié trente exemplaires, les protestations et les accusations se produisirent avec éclat et se propagèrent avec rapidité.

La première hostilité du pouvoir consista dans la défense faite au libraire de distribuer et de vendre le livre.

Dès le mois d’août, les rumeurs de prohibition et de censures imminentes prirent de jour en jour plus de consistance. La nouvelle du danger parvint à Galilée, qui, dès lors, ne partageant pas les illusions de ses amis, en reconnut toute la gravité et réclama, pour le conjurer, la protection et l’intervention du grand-duc.

Le pape avait chargé de l’examen du livre de Galilée une congrégation de théologiens, dont il avait donné la présidence à son neveu, le cardinal Barberino, qu’il avait composée d’adversaires déclarés de Galilée, et où il était question d’appeler de Pise le mathématicien Chiaramonti, dont l’hostilité était notoire.

En vain l’ambassadeur de Toscane avait demandé l’introduction de quelques hommes impartiaux dans cette congrégation, et la levée de l’interdiction de vendre un livre régulièrement autorisé.

Parmi les hommes compétents qu’on aurait désirés et qui s’offraient, Campanella, fut invité à se taire en tant que personnellement compromis dans la question, et Castelli fut éloigné de Rome.

Lorsque, conformément aux instructions du ministre Cioli, l’ambassadeur de Toscane exprima officiellement au pape l’étonnement du grand-duc, de ce q u’ après deux ans, on interdit la vente d’un livre « qui » avait été présenté par l’auteur lui-même à l’auto- » rité suprême de Home, qui avait été lu et relu avec » la plus grande attention, auquel il avait été fait, du » consentement de l’auteur, et même sur ses instan- » ces, toutes les corrections, changements, additions » et retranchements jugés convenables par les supé- » rieurs, qui avait été de nouveau examiné à Florence, » conformément aux ordres de la cour de Rome, et » dont la publication avait été autorisée à Rome aussi » bien qu’à Florence (L) , » et lorsqu’il réclama « ce qui » ne se refuse en aucun pays, par aucun tribunal » , la possibilité pour l’auteur de se défendre sur une signification par écrit des accusations et des censures dirigées contre l’ouvrage; le pape, dès les premiers mots, entra dans une violente colère, et s’écria : « Votre Galilée a eu la témérité de pénétrer où il ne » devait pas, et dans les questions les plus graves et

(l) Lettre de Cioli à Niccolini, 24 août 1632,

» les plus dangereuses qui se puissent soulever en ce » temps (1)» » '

Dans toute la durée de la conférence, Urbain VIII ne cessa de repousser avec emportement toutes les observations et toutes les réclamations de l’ambassadeur.

Quant à l’autorisation d’imprimer, Galilée et Ciampoli l'avaient joué. Ciampoli n’avait-il pas osé lui dire que Galilée, était disposé à se conformer en tout à la volonté de Sa Sainteté, et que tout allait bien. C’était là tout ce qu’il avait su de cette affaire, n’ayant jamais vu ni lu l’ouvrage. On avait joué aussi le maître du palais, en lui soutirant, à l’aide de belles paroles, une autorisation qu’il n’avait pas le droit de donner pour imprimer hors de Rome.

A la demande d’obtenir communication des griefs invoqués contre l’ouvrage et possibilité de se défendre, le pape répondit : « Le saint-office se borne à » censurer et à imposer des rétractations. Jamais il » ne fait connaître les accusations à l’avance. Ce n’est » pas l’usage. Il ne tient qu’à Galilée, s’il le veut » bien, de savoir parfaitement en quoi consistent les „ » difficultés. Je m’en suis entretenu avec lui et il les ® a toutes entendues de ma bouche. »

L’ambassadeur essaya de donner pour sauvegarde au livre le nom du grand-duc qui en avait accepté la

(1) Lellre de Nic<Jolini, 5 septembre 1632.

dédicace. «J’ai prohibé des livres, répondit le pape, » qui portaient mon nom sur le frontispice. Dans des » matières semblables, où il s’agit des plus grands » et des plus détestables préjudices qui puissent être » portés à la religion, le devoir du grand-duc, en sa » qualité de prince chrétien, est de concourir à leur » répression. Écrivez nettement au grand-duc qu’il » ne se mêle pas de cette affaire, comme on l’a fait » pour celle d’Alidosi (1), car il n’en sortirait pas avec » honneur. »

Le pape ajouta que la prohibition du livre était le moindre mal qui pût arriver à Galilée ; qu’il y avait

lieu de souhaiter pour lui qu'il ne fût pas appelé devant le saint-office. « En ne renvoyant pas l’affaire à » l’Inquisition, et en chargeant une commission spé- » ciale de l’examen du livre, j'ai usé envers lui de » procédés meilleurs que les siens, lui qui n’a pas » craint de se jouer de moi. »

Enfin le pape chargea de nouveau expressément l’ambassadeur de recommander au grand-duc qu’il eût à s’abstenir, et de lui signifier qu’il eût à garder sur toute cette affaire le secret le plus absolu.

Ces dispositions du pape aussi défavorables que possible, suivant l’appréciation de l’ambassadeur, ne s’améliorèrent pas avec le temps.

(1) Gentilhomme florentin dont on avait voulu confisquer les bien3 pour cause d’hérésie.

On n’avait pas eu de peine à retrouver dans les archives du saint-office les traces de l’enquête qui, en 4610, avait abouti, en ce qui concernait Galilée, à une défense expresse d’enseigner la doctrine de Copernic.

Le 15 septembre 1632, le pape fit signifier par un de ses secrétaires à l’ambassadeur de Toscane, que, par déférence pour le grand-duc, il voulait bien lui faire savoir, sous la condition du plus absolu secret, qu’il n’avait pu se dispenser, conformément à l’avis de la congrégation spéciale, de déférer le livre de Galilée au jugement de la sainte Inquisition.

L'ordre de se transporter en personne à Rome et de s’y présenter au commissaire du saint-office, dans le courant du mois d’octobre, fut signifié à Galilée.

Tous ses efforts et ceux de ses amis tendirent dès lors à obtenir d’abord que l’affaire fût suivie à Florence, puis que l’époque de la comparution à Rome fût ajournée à raison de la rigueur de la saison et du mauvais état de la santé de Galilée.

Les instances les plus pressantes, les supplications les plus touchantes furent employées par paroles et par lettres auprès des cardinaux du saint-office, auprès du neveu du pape, auprès du pape lui-même, par Galilée, par ses amis, par le grand-duc, par l’ambassadeur.

Tous furent inflexibles, les inquisiteurs demeurant impassibles et muets selon leur coutume, le pape

ajoutant la dureté des paroles à la rigueur des refus.

Quand l’ambassadeur cherchait à émouvoir le pape en lui parlant de son affection et de sa vénération pour le pauvre vieillard, quand il lui rappelait la lettre suppliante adressée au cardinal Barberino, quand il lui exprimait la crainte qu’à raison de son grand âge, de ses infirmités et de ses chagrins, l’infortuné ne perdit la vie en route , le pape répondait : « Je ne » puis le dispenser de venir à Rome ; qu’il vienne à » petites journées, en litière, à son aise. 11 faut qu’il » soit examiné (1). Et que Dieu lui pardonne de s’è- » tre jeté de nouveau dans cet embarras, après en » avoir été une première fois délivré par moi, quand » je n’étais que cardinal. »

11 faut qu’il vienne ! Voilà ce que tous répondent à toutes les sollicitations, môme en face des certificats de médecins qui l’en déclarent incapable.

L’inquisiteur de Florence avait pris sur lui d’accorder un délai d’un mois ; il en fut blâmé sévèrement.

11 faut qu’il vienne, s’il ne veut pas qu’on prenne contre lui quelque résolution extrême ; ce fut le dernier mot de l’assesseur du saint-office en janvier

Il faut partir, lui écrivit enfin, au nom du grandduc, le secrétaire Cioli, le 11 janvier 1633. 11 faut obéir aux tribunaux supérieurs ; Son Altesse est fà-

(1) Lettre de Niccolini, 13 novembre 1632.

216 DIALOGUE SUR LES SYSTÈMES DU MONDE, chée de ne pouvoir empêcher le départ; tout ce quelle peut faire, c’est de rendre le voyage moins pénible en mettant à sa disposition une de ses litières.

Galilée dut partir le 15 janvier de Florence. Il arriva en cinq jours à la frontière des Etats-Romains, où il fut forcé de faire une quarantaine qu’on ne consentit, sur les instances de l’ambassadeur, à abréger que de deux jours. 11 quitta le lazaret, où il avait dû passer vingt j ours, le 1 0 février, et arriva à Rome le 1 3 .

Le grand-duc lui avait assigné son logement à l’ambassade, où il fut reçu et traité par Niccolini, sa famille et toute sa maison, avec une affectueuse bienveillance qui ne se démentit à aucune des périodes du long procès qui allait commencer.

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