PREMIÈRE JOURNÉE
Au début de la première journée, Salvtati définît le but général de la conférence qui est l’examen de toutes les preuves physiques invoquées, pour ou contre leur opinion, par les fauteurs de l'hypothèse d'Aristote et de Ptolémée et par les sectateurs du système de Copernic. Et il pose comme pre-
mier point de discussion l’examen de ce que vaut, contre l’assimilation coperniciennc de la terre h une planète, la preuve péripatéticienne tirée de la nécessité de distinguer dans la nature deux substances ; la céleste et l’élémentaire, l’une impassible et impérissable, l’autre altérable et caduque.
Aristote a développé cette preuve dans les livres du Ciel, en la déduisant par le raisonnement de principes généraux et la confirmant par l’expérience et par des démonstrations particulières.
Salviati se propose d’exposer librement ce qu’il pense de la valeur'dé cette preuve en suivant le même ordre.
ANALYSE DU DIALOGUE
Ainsi, dès le premier pas et sur la plus large échelle, se trouve engagé avec l’aristotélisme un débat qui portera sur les principes généraux et les méthodes démonstratives aussi bien que sur les faits d’observation.
Le premier coup de Salviati est dirigé contre la valeur des preuves pé ripatéticiennes. Il s’étonne qu’Aristole, voulant prouver que le monde forme un tout parfait, parce qu’il n’existe que trois dimensions, longueur, largeur et profondeur, et que le rribnde les a toutes, n’ait pas donné de cette vérité une démonstration nécessaire qui peut s’obtenir facilement et clairement ; d’autant mieux que ses argumentations tirées des prérogatives du nombre trois, vantées comme de magnifiques démonstrations par Simplicius, ne sont que des fleurs de rhétorique.
Après avoir démontré géométriquement qu’on ne peut faire passer par un même point que trois lignes droites qui puissent former des angles droits, et que ces trois lignes, les seules qui puissent être déterminées, déterminent aussi les trois dimensions qui seules peuvent exister, longueur, largeur et hauteur, Salviati, qui reconnaît avec Simplicius qu’on ne peut pas toujours obtenir dans les questions physiques des démonstrations mathématiques, maintient qu’il est toujours nécessaire d’y recourir quand la chose est possible, et que c’est là le genre de preuves que réclament les sciences démonstratives.
Au reste il est prêt à concéder, sans autre démonstration, à Aristote que le monde est un corps, un corps parfait et même très-parfait autant que la plus grande œuvre de Dieu, et, abandonnant la contemplation générale du tout, il arrive à la considération des parties.
Aristote, sortant en quelque sorte du monde sensible pour se renfermer dans le monde idéal, se fonde sur le principe de la diversité des mouvements dans l’espace pour admettre dans le monde deux parties aussi différentes que possible et en quelque sorte contraires, l’une ingénérable, incorruptible, inaltérable, impassible, la céleste; l’autre perpétuellement soumise à l’altération, au changement, l’élémentaire.
Salviati fait voir que toute la conception architectonique de l’univers par Aristote est fondée sur l’idée de perfection qu’il attribue au mouvement circulaire relativement au mouvement rectiligne, d’après des principes abstraits sur le nombre et la nature des mouvements.
I.es mouvements sont de trois sortes, le circulaire, le rectiligne et le mixte, composé des deux autres. Les mouvements circulaires et rectilignes sont les seuls simples, en tant que leur direction est exprimée par les seules lignes qui soient simples et qu’ils s’accomplissent, pour les circulaires autour d’un centre, pour les rectilignes du centre à la circonférence ou de la circonférence au centre. Les mouvements simples appartiennent aux corps simples, le rectiligne de bas en haut ou du centre à la circonférence appartient au feu, le rectiligne de haut en bas ou de la circonférence au centre appartient à la terre. Il est de toute nécessité qu’il y ait une autre nature de corpsà qui convienne le mouvement circulaire, et que ces corps soient d’autant plus parfaits relativement aux autres que le mouvement circulaire l'emporte en perfection sur le mouvement rectiligne. La perfection du mouvement circulaire dérive de la perfection de la ligne courbe, relativement à la ligne droite qui emprunte à sa nature cette double imperfection, à savoir, qu’infinie elle manque de terme et de
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but, finie, elle laisse en dehors d 'elle-même quelque chose vers quoi elle pouvait être prolongée.
Telle est la première pierre, base et fondement du monde d'Aristote, sur laquelle s’appuyent toutes les propriétés par lui attribuées aux corps simples naturellement doués du mouvement circulaire, qui ne sont ni pesants, ni légers, qui sout ingénérables, incorruptibles et exempts de toute mutation autre que le mouvement dans l'espace ; les propriétés contraires appartenant aux corps naturellement douésdu mouvement rectiligne.
S’il se trouve dans ces fondements quelque défaut, dit Salviati, on pourra légitimement douter de la solidité de toutes les autres parties de l'édifice.
Or, suivant Salviati, les défauts abondent dans tome cette doctrine aristotélique sur les mouvements. Salviati les met en évidence et prend de là occasion pour exposer les vues nouvelles de Galilée, sur la nature et les lois du mouvement, soit rectiligne, soit circulaire, soit uniforme, soitaccéléré eu général et dans les conditions de la chute libre des corps, du mouvement sur un plan incliné, du mouvement oscillatoire du pendule, du mouvement ascensionnel du siphon.
Passant de ces vues à leur application au système du monde, il pose en principe que le mouvement rectiligne ne peut avoir d’application dans un monde coordonné, parce que la ligne droite étant infinie et indéterminée entraînerait le changement de lieu et le défaut de but; qu’il n’en est pas de môme du mouvement circulaire qui ne déplace pas le corps, quand il se meut sur lui- même, et qui ne porte aucune perturbation daus les relations, quand le corps est mû circul&irement autour d’uu centre fixe. Et il en conclut qu’il n’y a dans l’ordre
SUR LES SYSTÈMES DU MONDE, du monde que le mouvement circulaire et le repos, le mouvement rectiligne n’étant qu’un moyen de restituer en leur lieu les corps qui s’en trouvent écartés.
Simplicius, qui avait déjà fait ses réserves relativement à la valeur de raisonnements mathématiques dont il ne pouvait saisir toute la portée, loue Aristote de n’avoir pas présumé, au delà de ce qui convient, des forces de son génie, tout extraordinaire qu'il fût, et d’avoir posé pour principe en philosophie, que les expériences sensibles doivent être mises au-dessus de tout raisonnement humain, déclarant que quiconque nie le témoignage d’un sens mériterait d’en être puni par la privation de ce sens.
Or, qui est assez aveugle pour ne pas voir que les parties de la terre et de l’eau se meuvent naturellement eu bas, c’est-à-dire vers le centre de l’univers, assigné pour terme et pour but par la nature au mouvement rectiligne vers le bas, et pour ne pas voir que le feu et l’air se meuvent, au contraire, directement en haut, vers la concavité de l’orbite lunaire, comme vers le terme naturel du mouvement en fiant? En face de ces faits si manifestes, et avec la conviction que la loi est la môme dans le tout que dans les parties, comment ne pas affirmer comme une proposition vraie et évidente, que le mouvement naturel se fait en droite ligne pour la terre vers le centre, pour le feu à partir du centre?
Salviati conteste qu’on puisse tirer du fait de la chute des parties terrestres toute autre conséquence que celle d’une restitution en lerur Heu des parties déplacées ; il est fort éloigné d’admettre qu’on en puisse conclure quelque chose relativement à la direction du mouvement, qui pourrait être tout antre que rectiligne : et , quant à la
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cause de celte direction, il l’indique dans des termes qui prouvent que Galilée, aussi bien que Kepler, avait comme le pressentiment de cette grande loi de l’attraction universelle dont la démonstration est la gloire de Newton.
Si l’on vous disait, ajouie Salviati, que les parties terrestres se meuvent non pour gagner le centre du monde, mais pour se rejoindre à leur tout ; que c’est pour cela qu elles ont, vers le centre du globe terrestre, une tendance au moyen de laquelle elles concourent à le former et à le conserver; quel autre tout, quel autre centre trouveriez-vous dans le monde auquel le globe terrestre déplacé devrait tendre à se rejoindre, d’après la conformité de la loi, pour le tout et pour les parties? Jamais ni vous, ni Aristote, ne parviendrez à prouver que de fait la terre soit au centre de l’univers; et s’il fallait assigner à l’univers un centre, nous verrons qu’il conviendrait bien plutôt d’y placer le soleil.
Et maintenant, si de ce que toutes les parties de la terre conspirent d’accord à former son tout, il s’ensuit que de toutes parts elles s’y portent avec une égale tendance et s’y adaptent sous la forme sphérique, afin de s’y réunir aussi intimement que possible; pourquoi ne devrions-nous pas croire que la lune, le soleil et les .autres corps du monde, doivent aussi leur forme ronde à cet accord instinctif, à ce concours naturel de toutes leurs parties constituantes? Et, si quelqu’une de ces parties venait à en être détachée par violence, n’est- il pas raisonnable d’admettre qu’elle y retournerait d’elle-mêmc et par une tendance naturelle ?
En faisant porter par Salviati, au représentant du péripatétisme, le défi de prouver que la terre est le centre de l’univers, Galilée se ménageait habilement pour lui-même
une malicieuse jouissance: convaincre Aristote d’avoir violé les lois de la logique; et, pour la cause qu’il défendait, un grand succès: démontrer la faillibilité du maître et l’impuissance scientifique de la méthode syllogistique.
Simplicius, en effet, tout en insistant sur la vérité de toutes les parties de la doctrine aristotélique, en ce qui touche le mouvement rectiligne, s’empresse d’apporter la preuve demandée. Elle est d’Aristote. C’est celte invincible démonstration par l’argument des mouvements contraires. Le mouvement des corps graves est contraire à celui des corps légers; or, on voit le mouvement des corps légers se faire directement en haut, c’est-à-dire vers la circonférence du monde; donc le mouvement des corps graves se fait directement vers le centre du monde ; et par accident, vers le centre de la terre, attendu qu’il se confond avec le centre de l’univers.
Salviati s’étouneque Simplicius ne se soit pas aperçu du paralogisme qu’a fait Aristote dans ce raisonnement, en supposant ce qui est en question.
De grâce, répond Simplicius, parlez d’Aristote avec plus de respect. A qui persuaderez-vous jamais que celui qui a été le premier, l'unique, l’admirable démonstrateur des formes syllogistiques, des règles de la démonstration par le raisonnement, des moyens de reconnaître les sophismes et les paralogismes, que le législateur de la logique ait pu se méprendre au point de supposer connu ce qui est en question? Messieurs, il faut parfaitement comprendre Aristote avant d’essayer de le réfuter.
Voici ce que répond Salviati :
Nous sommes ici, Simplicius, pour rechercher la vérité dans un amical entretien. Je ne trouverais pas mauvais qnc
vous nie fissiez connaître mes erreurs. Si je u ai pas bien saisi le sens d'Aristote, reprenez-moi librement, je vous en saurai gré. Mais permettez-moi aussi d’exposer mes objections et de répondre quelques mots à vos dernières paroles.
La logique est, comme vous le savez fort bien,l instrument, dont on se sert pour philosopher. Mais de même qu on peut exceller à fabriquer des instruments, tout en étant fort peu habile à eu jouer, de même ou peut être un grand logicien et en même temps peu adroit à se servir de la logique. Il y a des personnes qui possèdent à fond toutes les réglés de 1 ai l poétique, et qui seraient incapables de composer un quatrain; d’autres qui sontimbuesde tous les préceptes de Vinci, et qui ne pourraient peindre un escabeau. On ne s adiesseia pas pour apprendre l’orgue à ceux qui savent fabriquer cet instrument, mais à ceux qui savent en jouer. L art de composer des vers s’acquiert par la lecture assidue des poètes ; l’art de peindre, en dessinant et en peignant sans cesse. L’art de démontrer se puise dans les livres qui se composent de démonstrations, dans les livres mathématiques et non dans les traités de logique.
Revenant à la question, je dis que ce qu’Arislote voit, à propos des mouvements des corps légers, c’est que le feu, ayant pour point de départ un lieu quelconque de la surface du globe terrestre, s’en écarte en se portant directement en haut. C’est là, en effet, se mouvoir vers une circonférence plus grande que celle de la terre; et Aristote dit que c est se mouvoir vers la concavité de la lune. Mais que cette circonférence soit celle du monde ou lui soit concentrique, de telle sorte que se mouvoir vers cette circonférence, ce soit se
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SUR LES SYSTÈMES DU MONDE, mouvoir vers la circonférence du monde, on 11e peut l’affirmer à moins de supposer que le centre de la terre, d’où nous voyons s’éloigner les corps légers dans leur ascension, ne soit le même que le centre du monde, ce qui revient à dire, que le globe terrestre est placé au centre du monde. Et c'est là précisément ce dont nous doutons et ce qu’Aristotc entend prouver. Direz- vous que ce n’est pas là un paralogisme des plus manifestes?
Salviati, aidé de Sagredo, continue à démolir de fond en comble la doctrine aristotélique sur la nature des mouvements dans leurs rapports avec l’ordre du monde.
Après que Salviati a soutenu qu’Aristote dérive toutes les propriétés par lui attribuées aux corps célestes, de la propriété exclusive qu’ils auraient, suivant lui, d’être doués du mouvement circulaire, et qu’il en a conclu qu’affirmer, comme on le peut et le doit, que le mouvement circulaire appartient à tous les corps mobiles, c’est renverser toute la doctrine des attributs spéciaux assignés par Aristote aux corps célestes, Simplicius s’écrie :
Cette manière de philosopher tend à la subversion de toute la philosophie naturelle, et à l’introduction du désordre et du bouleversement dans le ciel, la terre et l’univers entier. Heureusement les fondements du péripatétisme sont trop solides pour qu’on puisse craindre de voir, sur leurs ruines, s’élever une nouvelle science.
Ne prenez donc souci, réplique aussitôt Salviati, ni du ciel, ni de la terre, et ne redoutez la subversion ni du ciel, ni de la philosophie. Que pouvez -vous craindre pour le ciel', qui, selon vous, est inaltérable et impassible? Quant à la terre, ne tendons-nous pas à l’ennoblir et à la perfectionner en
ANALYSE DI' DIALOtilE
nous efforçant de l’assimiler aux corps célestes et de lui donner une place dans ce ciel d’où vos philosophes l’ont bannie?
Pour la philosophie, elle ne peut que tirer profit de nos discussions. Si nos opinions se vérifient, ce seront des acquisitions nouvelles ; si elles sont fausses, leur réfutation confirmera les anciennes doctrines. Prenez plutôt souci de vos philosophes, et avisez à leur venir en aide et aies soutenir. La science, elle, ne peut que progresser.
Naturellement Simplicins ne croit pas qu'Aristole ail besoin de secours, et pour prouver que le maître se tient debout ferme cl inébranlable, il entend accabler Salviati sous le poids d’un vigoureux syllogisme qui, de la condition essentielle de la génération et de la corruption, à savoir : dépendre des contraires et n’appartenir qu’aux contraires, condition inadmissible dans les corps célestes doués exclusivement du mouvement circulaire, lequel n’a pas de contraire, conclut à l’ingénérabilité et à l’incorruptibilité des corps célestes.
Salviati, sans se préoccuper de la forme, va au fond de la question et réfute sérieusement la doctrine de l'incorruptibilité des cieux.
Il me semble, dit-il, qu’il est plus facile de s’assurer sien effet, la terre, corps très-volumineux que nous touchons, est le siège d’un mouvement très- considérable, comme le serait sa rotation sur elle-même en vingt-quatre heures, que de cherchera comprendre et à vérifier si la génération et la corruption s’effectuent parles contraires; si même la corruption, la génération et les contraires existent réellement dans la nature.
Si vous pouviez m’enseigner, Simplicius, comment opère la nature dans la génération presque instantanée de cent
SI R LES SYSTEMES I)l ! MONDE.
mille! moucherons a» moyeu de la vapenr d’un peu de vin doux ; si vous me faisiez, voir dans ce cas où soûl les contraires et où la corruption, j’aurais pour vous encore plus de considération que je n’en professe; car j’avoue ne rien comprendre k tout cela.
Je ne serais pas fâché non plus de vous entendre m'expliquer comment et pourquoi ces contraires corrupteurs se montrent si bénins envers les corneilles et si rigoureux pour les colombes, si tolérants à l’égard des cerfs et si impatients k l’égard des chevaux, accordant aux uns plus d’années de \ ie, c’est-à-dire, d’incorruptibilité, quedesemaines aux autres.
Les pêchers et les oliviers tiennent par leurs racines au même sol, ils sont exposés aux mêmes variations de chaud et de froid, aux mêmes pluies, aux mêmes vents, en un mot aux mêmes actions contraires, et pourtant les uns périssent en peu de temps, les autres vivent plusieurs ceniainesd’années. De plus, je n’ai jamais pu me rendre bien compte de cette transformation substantielle, comprise, bien entendu, dans les limites naturelles, par suite de laquelle une matière se trouve tellement clnngée, qu’on doive nécessairement admettre quelle ait été entièrement détruite, qu’il ne lui reste rien de sa première nature, et qu’il en soit sorti un autre corps on ne peut plus différent. Il ne me paraît pas impossible de me représenter un corps se manifestant sous un aspect, puis sous un autre aspect très-différent, par suite d’un simple déplacement de parties, sans qu’il y ait eu corruption ni génération de rien de nouveau ; nous voyons de telles métamorphoses k chaque instant du jour.
Alors intervient Sagredoqui, reprenant la donnée syllogistique d’Aristote sur la nature des contraires, annonce la
ANALYSE DU DIALOGUE
prétention d’en faire sertir une conclusion diamétralement
opposée à celle d'Aristote, c’est-à-dire la corruptibilité des
deux, et qui y parvient d’une manière très-plaisante, malgré les efforts de Simplicius ; le tout aboutissant à une interminable querelle de mots d’où Salviali demande à sortir, en abandonnant les généralités pour l’examen des observations, expériences et démonstrations particulières de part et d’autre invoquées en faveur de leur opinion, par les sectateurs d’Aristote et de Ptolémée et les partisans de Copernic.
La discussion se rétablit, en ce qui concerne la différence qui sépare la terre des corps célestes, sur deux points de fait qui sont présentés comme démontrés par Simplicius, savoir: l’inaltérabilité et la propriété de resplendir qui appartient aux corps célestes et qui fait défaut dans la terre, altérable et non lumineuse.
C’est au développement de la preuve contraire qu’est consacrée la fin de la première journée.
Par quelques judicieuses et fines critiques de Salviati et de Sagredo, sur la manière de raisonner trop peu scientifique qui est en usage chez les péripatéticiens, Simplicius se trouve amené à justifier le procédé scientifique dont s’est servi Aristote, et à provoquer une distinction importante de Salviati, sur le rôle et la portée des méthodes.
Aristote, dit Simplicius, a pris pour base principale de sa doctrine le raisonnement à priori , en démontrant la nécessité de l’inaltérabilité du ciel par des principes physiques clairs et évidents ; et il l’a confirmée ensuite à posteriori, par le témoignage des sens et par la tradition des anciens.
Ce que vous dites, répond Salviali, s’applique à la méthode qu’ Aristote a employée pour exposer sa doctrine, mais non,
à mon âvis, à celle dont il s’est servi pour la découvrir. Je tiens pour certain qu’il s’est d’abord appliqué à s’assurer autant que possible de l’exactitude de sa conclusion par la voie des sens.de l’expérience et de l’observation, et qu 'ensuite il a cherché les moyens d’en démontrer la vérité.
- C’est ainsi qu’on procède le plus ordinairement dans les sciences démonstratives ; par cette raison que quand la conclusion est vraie, en se servant de la méthode analytique (metodo résolut ivo), on parvient facilement à rencontrer quelque proposition déjà démontrée, ou l’on arrive à quelque principe évident en soi (per se moto). Mais si la conclusion est fausse, on pourrait s’avancer jusqu’à l’infini, sans jamais rencontrer aucune vérité connue, lors même qu’on ne tomberait pas sur quelque proposition impossible ou évidemment absurde.
Ne mettez pas en doute que Pythagore, bien longtemps avant d’avoir trouvé la démonstration pour laquelle il fit une hécatombe, n’eût acquis la certitude que le carré du côté opposé à l’angle droit, dans un triangle rectangle, est égal aux carrés des deux autres côtés. La certitude de la conclusion n’est pas d’un faible secours pour la découverte de la démonstration , dans les sciences démonstratives, bien entendu.
Salviati énumère les faits récemment observés, qui démontrent qu’il se produit dans les corps célestes des changements analogues à ceux qu’Aristote considère en ce qui touche la terre comme des faits de génération et de corruption : l’apparition et la disparition de nombreuses comètes, des étoiles nouvelles de 1572 et de 160A, la production et la dissolution, à la surface du soleil, de matière denses et obscures, semblables aux nuages de la terre.
A Simplicius, qui conteste l’exactitude ou la portée de ces
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faits, et qui compte, pour suppléer à l’insuffisance des raisons que lui-même est en état de donner, sur celles que pourraient fournir de plus puissants génies, Salviati répond qu’il n’y a pas lieu d’espérer que de plus habiles puissent, en dépit des lois de la nature, faire devenir vrai ce qui est faux.
Si l’objet de la discussion était quelque point de droit ou de quelque autre de ces sciences humaines dans lesquelles ' il n’y a absolument ni vérité, ni fausseté, on pourrait, en effet, mettre sa confiance dans la subtilité du génie, dans l’habileté de la parole, dans une connaissance plus étendue des autorités, et espérer que celui qui l'emporterait en ce genre de ressources, pourrait parvenir à faire prévaloir son raisonnement. Mais dans les sciences physiques, dont les conclusions sont vraies et nécessaires et où il n’y a pas place pour l’arbitraire, il faut bien se garder d’entreprendre la défense de ce qui est faux. Mille Démosthènes et mille Aristotes succomberaient devant le plus médiocre génie qui aurait eu la chance de s’attacher à la vérité.
Salviati fait remarquer que, grâce h l’invention du télescope qui permet aux sens d’atteindre ce qui auparavant était au delà de leur portée, on est actuellement plus en état de raisonner exactement sur le ciel que ne le pouvait faire Aristote ; il exprime l’op : nion que, si Aristote avait pu constater les faits observés dans le siècle présent, il aurait certainement modifié ses opinions, lui qui professe qu’on doit préférer le témoignage des sens au raisonnemenL
C’est à propos de toutes ces preuves, si nouvelles et si inattendues, que Sagredo exprime, un peu ironiquement, sa sympathie pour la situation fâcheuse qui est faite à Simplicius par les progrès de la science.
SUR LES SYSTÈMES' DU MONDE. 2ft7
Je pénètre dans la pensée de Simplicius, et je vois qu’il sc sent ébranlé par la force de ces raisonnements si concluants. Mais considérant d’autre part l’iihmense autorité qu’Aristote s’est universellement acquise, le nombre des interprètes fameux qui se sont consacrés à l’explication de ses opinions; et reconnaissant que tant de sciences si utiles, si indispensables au bien public, ont, pour principal fondement de l’estime qui en est faite, le crédit d’Aristote, il sc sent saisi de confusion et d’épouvante. 11 me semble l’entendre s’écrier: à qui devons-nous désormais recourir pour terminer nos controverses, si Aristote est dépossédé de sa chaire; quel autre auteur devra-t-on suivre dans les écoles, dans les académies, dans les études ? Quel autre philosophe a exposé et coordonné toutes les parties de la philosophie naturelle, sues laisser en arrière une seule question particulière? Il doit doue être ruiné ce monument qui donnait abri à tant de voyageurs! Il doit être détruit cet asile, ce prytauée où se réunissaient si commodément tant d’amis de la science; où, sans s’exposer aux injures du temps, ils n’avaient qu’à feuilleter quelques pages pour acquérir la connaissance de tous les secrets de la nature ! Elle doit être rasée celte forteresse où l’on trouvait sécurité contre toute attaque ennemie ! Je inc sens pris de compassion comme pour ce seigneur qui ayant, à force de temps et de dépenses et avec le concours de nombreux artistes, construit le plus magnifique des palais, le voit menacer ruine parce que les fondations n’ont pas été solides; et qui, pour échapper à l’amer chagrin de voir s’effondrer les murailles ornées de tant de belles peintures, et se -précipiter les colonnes, soutiens de si superbes portiques, avec les balcons dorés, les pilastres, les frontons et
ANALYSE DU DIALOGUE
les corniches de marbres précieux, s’efforce de prévenir leur ruine, en employant et multipliant les chaînes, les étais, les contreforts. • .
Bien que Salviaii prétende, non moins ironiquement, que le péripatétisme pourra être sauvé à moins de frais et qu’il suffira, non pas même de la plume de tant de grands philosophes pour étouffer le bruit d’une ou deux voix, mais seulement de leur silence pour vouer les novateurs au mépris de tous, il n’en continue pas moins l’œuvre de démolition qu’il a entreprise.
Sagredo lui prête une efficace assistauce en saisissant dans le cours de la discussion toutes les occasions de combattre les préjugés régnants.
Ainsi, il s’élève contre l'opinion qui attribue la perfection à l’impassibilité, à l’immutabilité, à l’inaltérabilité ; il considère la terre comme très-noble, précisément à cause de tous les changements qui se produisent 5 sa surface et sans lesquels elle ne serait que le corps le plus inutileet le plus méprisable.
Plus j’approfondis les opinions populaires, s’écrie-t-il, et plus je suis frappé de leur vanité et de leur stupidité. Quelle plus grande folie se pourrait imaginer que celle qui nomme choses précieuses les pierreries, l’argent et l’or, et choses viles, la terre et la boue ? Comment ne vient-il pas à l’esprit de ceux qui admettent de telles chimères que , si la terre devenait aussi rare que les pierreries et les métaux les plus précieux, il n’y aurait pas de prince qui ne dépensât une charge de diamants et de rubis et quatre charretées d’or pour obtenir, de terre, seulement ce qu’il en faudrait pour permettre de planter dans un petit vase uu jasmin, ou d’y
semer un oranger de la Chine, afin de se donner la joie de le voir naître, croître et se couvrir de ses feuilles si belles, de ses fleurs si embaumées, de ses fruils si gracieux.
Une occasion de combattre celui de ces préjugés qui met exclusivement l’univers au service de la terre, est offerte par Simplicius à Sagredo, qui en profite pour émettre, sur c'“ qui se passe dans la lune, des conjectures reprises depuis par Fonlenelle, et de nos jours même par des spéculateurs encore plus hardis.
Simplicius. • — Il n’y a pas de doute que la terre ne soit beaucoup plus parfaite par son altérabilité et sa mutabilité, qu’elle ne le serait si elle était constituée par une masse pierreuse et même par le diamant le plus dur et le plus inaltérable. Mais ces conditions qui font la noblesse de la terre, rendraient les corps célestes imparfaits en raison même de leur inutilité. Les corps célestes, le soleil, la lune et les autres étoiles n’étant ordonnés que pour le service de la terre, n’ont pas besoin pour atteindre leur fin d’autre chose que de mouvement et de lumière.
Sagredo. — A ce compte, la nature n’aurait donc produit et coordonné cette multitude de corps célestes si vastes, si parfaits, si nobles, inaltérables, immortels et divins, pour aucun autre usage que d’être au service de la terre muable, caduque et mortelle ? au service de ce que vous appelez la lie du monde et la sentinc de toutes les immondices? A quoi bou rendre ces corps immortels pour les mettre au service d’un corps périssable ? Mais si vous retranchez ce service prêté à la terre, toute l’innombrable cohorte des corps célestes devient inutile et superflue, puisqu’ils ne peuvent avoir les uns sur les autres aucune action réciproque ii raison de leur inaltéra-
ANALYSE DU DIALOGUE
bilité, de leur immortalité, de leur impassibilité. Si vous considérez la lune comme impassible, quelle action pourrait
exercer sur elle le soleil ou toute autre étoile? Sans doute une action beaucoup moindre que celle de qui voudrait, par le regard ou par la pensée, liquéfier une masse d’or. Mais si les corps célestes concourent aux phénomènes de génération et d’altération qui s’accomplissent sur la terre, ne doivent-ils pas nécessairement être eux-mêmes altérables? Autrement je ne comprendrais pas que rattacher la lune ou le soleil à la terre pour l’accomplissement des générations fût autre chose que de mettre aux côtés de l'épouse une statue de marbre, en comptant sur la fécondité d’une telle union.
Simplicius dit que la mutabilité se borne dans la terre à ses parties externes, et ne s’étend pas à la totalité de sa masse, qui est tout aussi éternelle que celle du soleil ou de la lune; et à l’observation faite par Sagrcdo qu’il en pourrait être de même pour les corps célestes, il réplique que cela ne pourrait être, puisque les générations et mutations qui se produiraient, par exemple, dans la lune, seraient inutiles et vaines, et que la nature ne fait rien en vain.
Mais pourquoi seraient-ellc inutiles et vaines, demande Sagredo ?
Simplicius. — Parce que nous voyons clairement, comme si nous le touchions avec la main, que les générations, mutations etc., qui se font sur la terre, toutes, médiatement ou immédiatement, ont pour but l’usage, l’avantage, le bénéfice de l’homme: c’est pour l’avantage de l’homme que naissent les chevaux, que la terre produit le foin qui les, nourrit, et que les nuages l’arrosent; c’est pour l’avantage de l’homme, pour lui servir de nourriture, que naissent les plantes, les
fruits, les animaux, les oiseaux, les poissons. Somme toute, un examen attentif et approfondi nous ferait connaître que toutes choses n’ont définitivement pour but que les besoins, l’utilité, l’avantage, le plaisir des hommes. Or, de quel usage pourraient être pour les hommes les générations qui se feraient dans la lune ou toute autre planète? A moins que vous ne prétendiez qu’il n’y eût aussi dans la lune des hommes pour jouir de ses produits: imagination fabuleuse ou impie.
Sagredo. — Que dans la lune ou tout autre planète, il s’engendre de l’herbe, des plantes ou des animaux semblables aux nôtres, qu’il y pleuve, vente ou tonne comme sur la * terre, je n’en sais vraiment rien et je n’y crois pas; et bien moins encore qu’elle soit habitée par des hommes. Mais je n’admets pas qu’à l’exception des choses tout à fait semblables aux nôtres, il ne puisse de toute nécessité s’y produire aucune sorte d’altération, ni qu’il ne puisse y exister une multitude de choses soumises au changement, à la génération, à la dissolution, non-seulement di lté rentes des nôtres, mais encore tout à fait différentes dece que nous pouvons imaginer ou comprendre. Et de même que je suis certain que, qui ' aurait été élevé dans une forêt au milieu des bêtes et des oiseaux sans avoir aucune connaissance de l’eau, ne pourrait parvenir à imaginer l’existence d’un autre monde tout rempli d’animaux qui, sans jambes et sans ailes, le parcourent en tout sens, à la surface, dans ses plus grandes profondeurs, et même y demeurent immobiles, ce que ne peuvent faire les oiseaux dans l’air ; et que de plus ce monde est habité par des hommes qui y construisent des palais et qui, sans fatigue aucune, y transportent au loin leurs familles, leurs maisons et des villes entières; de même, je le repète, qu’il y aurait pour
galités analogues aux montagnes ; elle est à sa surface constituée par deux parties distinctes à ia manière de nos terres et de nos mers ; elle est obscure et opaque et apte à réfléchir la lumière; elle a des phases lumineuses identiques avec celle qu’offrirait la terre vue de la lune ; elle est lumineuse par la réflexion des rayons solaires; elle réfléchit aussi la lumière qui lui vieut de la terre ; enfin, elle s’éclipse comme la terre.
Le développement des considérations propres à démontrer la réalité de ces conformités entre la lune et la terre, donne à Salviati l’occasion d’exposer les principaux résultats dus aux travaux de Galilée.
Les propriétés lumineuses de la lune le conduisent à reproduire les principes sur la réflexion de la lumière, qui avaient déjà été exposés dans le Saggiatore.
Parmi les découvertes obtenues au moyen du télescope, il en signale une qui se rapporte a la libration de la lune, dont Galilée a le premier constaté la réalité, eu observant les changements de position offerts par deux taches principales sur la face constamment la même que la lune nous présente ; changements qui démontrent que nous voyons de cette face tantôt plus, tantôt moins, en sens opposé, du bord supérieur au bord Inférieur, et du bord oriental au bord occidental. •
Quant aux différences qui existent entre la terre et la lune, Salviati s’attache à les faire ressortir, complétant ainsi l'ensemble des connaissances jusqu’alors acquises sur la lune. .
Sagredoavait déjà remarqué qu'une de ces différences consiste en ce que la lune ne présente jamais à la terre que la même moitié de sa sphère, tandis que la terre se montre succes-
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vemoiil tout entière à la lune; et il avait rapporté la cotise de cette différence à l’absence dans la lune du mouvement de rotation sur elle-même qui appartient à la terre. Salviali remarque que la cause du fait pourrait être au contraire la rotation de la lune sur elle même, si elle existait ; il accepte néanmoins l’opinion de l’absence d’un tel mouvement dans la lune.
L’indication des autres différences est provoquée par cette question de Sagredo :
Salviali croit-il que les grandes taches qui se voient sur la face de la lune soient des mers, et les autres parties plus éclairées une terre ou quelque chose d’analogue ?
A celle question se rattachent, suivant Salviali, les différences que la lune présente réellement par rapport à la terre.
Si, dans la nature, deux surfaces éclairées par le soleil ne pouvaient se montrer inégalement brillantes qu’à la condition d être constituées l’une par de la terre cl l’autre par de l’eau, on en devrait nécessairement conclure que des terres et de l’eau forment, en effet, la surface de la lune. Mais le même effet peut être produit par diverses causes de nous parfaitement connues, et pourrait l’être par des causes que nous ignorons. Je n’oserais donc rien affirmer, de positif à ce sujet. . .
Ce qui se voit manifestement dans la lune, c’est que les parties les plus obscures sont toutes des plaines, offrant à peine quelques inégalités; que les parties plus claires sont au contraire, toutes remplies de rochers, de montagnes arrondies ou de formes variées, et qu’au pourtour des taches se développent principalement des chaînes de montagnes. One les taches soient des surfaces planes, c’est ce que démon-
tre la différence offerte par la ligue de séparation entre les parties éclairées et les parties obscures : le tranchant de cette ligne est égal quand elle traverse les taches, et au contraire anfractueux et crénelé dans toutes les parties claires...
Mais ce qui constitue pour la lune, par rapport à la terre, une différence principale, c’est que, sans admettre que la lune soit réellement vouée à l’inaction et à la mort, on ne peut affirmer pourtant qu’elle contienne le mouvement et la vie, et à plus forte raison rien de semblable à nos générations terrestres de plantes et d'animaux. Si quelque chose de ce genre s’y produit, ce ne peut être que dans des conditions de dissemblance extrême et dépassant notre imagination.
En effet, certaines conditions propres à la lune ne comportent pas la possibilité des faits de génération et d’altération qui se manifestent sur la terre. La matière de la lune ne peut être assimilée ni à l’eau, ni à la terre. Les relations d'influence solaire y diffèrent considérablement de ce qui a lieu pour la terre. Les alternatives de jour et de nuit qui ont lieu sur la terre en vingt-quatre heures, ne s’accomplissent qu’en un mois dans la lune. La succession des saisons, dépendant de l’abaissement et de l’élévation du soleil, annuelle pour la terre est mensuelle pour la lune. Ces différences qui atteignent /i7 degrés relativement à la terre, ne dépassent guère 10 degrés relativement à la lune. Il ne pleut pas sur la lune; le télescope ne permet d’y découvrir de nuages nulle part et en aucun temps.
Ce sont là toutes choses incompatibles avec ce que nécessitent les phénomènes qui s’accomplissenl sur la terre.
Et si l’on me demandait, conclut Salviati, -ce que la vraisemblance fondée sur le simple raisonnement me porterait à
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penser relativement à la similitude ou à la dissemblance des phénomènes qui peuvent se réaliser dans la lune, je persisterais à conclure à une dissemblance énorme et tout à fait inimaginable : ce qui serait d’ailleurs en parfaite harmonie avec ce qu’on doit attendre de la richesse de la nature et de la toute-puissance du Créateur,
Et ainsi se trouvent amenées les considérations philosophiques sur la portée et les bornes de l’intelligence humaine, quj terminent magnifiquement cette première journée.
Sagredo. — J’ai toujours jHgé qu’il y a une exorbitante témérité à vouloir faire de la capacité humaine la mesure de ce que peut et sait opérer la nature ; et cela d’autant mieux qu’il n’y a pas dans la nature un effet, tant minime soit-il, dont l'entière connaissance puisse être obtenue, même par le génie le plus subtil. Cette vaiue présomption de tout comprendre ne petit provenir que de ce qu’on n’a jamais rien compris. Car celui qui auraitune seule fois essayé de comprendre parfaitement une seule chose et qui aurait vraiment goûté comment est fait le savoir, reconnaîtrait bien que dans une infinité d’autres questions il ne sait réellement rien.
Salviati. — Rien de plus juste que cette conclusion. Chaque jour elle se confirme par l’expérience de ceux qui, comprenant ou ayant compris quelque chose, se montrent d’autant plus sages qu’ils «e reconnaissent moins savants. Le plus sage des Grecs, au témoignage de l’oracle, ne déclaraitil pas ouvertement ne rien savoir?
Simplicins. — Il faut donc accuser de mensonge ou l’oracle qui proclamait la sagesse de Socrate, ou Socrate lui-même qui protestait de son ignorance?
Saloiati. — Non, car les deux déclarations peuvent être
vraies. L’oracle juge Socrate pins sage que les autres hommes dont la sagesse est limitée; Socrate reconnaît ne rien savoir eu égard à l’absolue sagesse qui est infinie...
Sagredo. — Je crois parfaitement saisir cette distinction. La puissance d’agir appartient à tous les hommes, mais ne leur est pas également répartie. La puissance d’un empereur est sans doute plus grande que celle d’un simple particulier ; mais elle n'est rien en face de l’omnipotence divine. 11 y a des personnes qui s’entendent mieux que d’autres en agriculture. Mais savoir planter convenablement un sarment de vigne, qu’est-ce en comparaison de savoir faire que ce sarment attire la nourriture, choisisse celle qui convient pour les feuilles, pour les grappes, pour les raisins, pour les vrilles ; c’est-à-dire faire tout ce qu’opère si admirablement le savoir de la nature. Ce n’est pourtant là qu’une seule de ses œuvres innombrables, et en cette seule œuvre se révèle une sagesse infinie; aussi, peut-on en conclure que le savoir divin se montre une infinité de fois infini.
Salviati . — En voici un autre exemple : ne reconnaissonsnous pas que savoir faire sortir du marbre une magnifique statue, a élevé le génie de Buonarotti au-dessus de tous les autres génies humains? Et pourtant une telle œuvre n’est que l’imitation d’une attitude et de la disposition extérieure et superficielle des membres d’un homme immobile. Qu’est cela en comparaison d’un homme fait par la nature, c’est-à-dire d’un composé de tant de membres intérieurs et extérieurs, de tant de muscles, de tendons, de nerfs, d’os, instruments de tant de mouvements variés ? Et que dire des sens, des facultés de l'àme et enfin de l’intelligence? Ne pouvons-nous
ANALYSE DU DIALOGUE
pas avouer qu’il y a de la .sculpture d'uue statue. un intervalle infini b la formation d’un homme vivant, et même à la formation du plus vil vermisseau!
Sagredo. — C’est la différence que nous devons admettre entre la colombe d’Archytas et une colombe déjà nature.
Smplwius. — Ou je ue suis pas du nombre de ceux qui comprennent, ou il y a dans votre proposition une contradiction manifeste. Parmi les prérogatives de l’homme et au premier rang de toutes, vous mettez l’intelligence, et tout à l’heure vous faisiez dire à Socrate que l’intelligence de L’homme n’est rien. Il faudrait pourtant admettre que la nature a su le moyen de faire une intelligence qui comprenne.
.Salviati. — L’objection a de la portée, et, pour y répondre, il est nécessaire de recourir à une distinction philosophique.
L’intelligence peut être considérée sous deux modes, l’intensité et l’extension. Quant à l’extension, c’est-à-dire à la multitude des choses intelligibles qui sont iufiuies, l’intelligence humaine est comme nulle; quand bien même elle atteindrait mille propositions; mille par rapport à l’infini est comme zéro.
Mais si l’on considère l’intelligence au point de vue de l’intensité, dont le dernier terme est de comprendre parfaitement une proposition particulière, je dis que l’intelligence humaine en comprend quelques-unes aussi parfaitement et avec uue certitude aussi grande que la nature elle-même, et j’en donne pour preuves les sciences mathématiques, savoir, la géométrie et l’arithmétique. Sans contredit l’intelligence divine possède, dans ces sciences, infiniment plus de solutions, puisqu’elle les possède toutes ; mais pour le petit nombre de celles que l'intelligence humaine a pu saisir, je crois
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que sa connaissance égale la divine en certitude objective, puisqu’elle arrive à en comprendre la nécessité, qui est le degré le plus élevé de la certitude.
Simplicius. — Ce sont là, ce me semble, des paroles bien fortes et bien hardies.
Salviati. — Tout au contraire, ce sont des propositions fort ordinaires, qui n’offrent même pas l’ombre de la témérité et de la hardiesse, et qui importent pas plus atteinte à la majesté de la divine sagesse, que ne tendrait à diminuer sa toute-puissance l’allirmation que Dieu ne peut faire que tout ce qui est fait ne soit pas fait. Jlais je soupçonne, Simplicius, que vous n’avez pris ombrage de mes paroles que pour les avoir prises dans un sens équivoque. Je tiens à m’expliquer clairement. Je dis que la vérité dont nous donnent connaissance les démonstrations mathématiques est la même que celle qui est connue par la sagesse divine. Mais je vous accorderai facilement que la manière dont Dieu connaît l’infinité de solutions dont nous n’avons pu atteindre qu’un petit nombre, est souverainement plus excellente que la nôtre. Nous procédons par raisonnements en passant d’une conclusion à une autre. Dieu connaît par simple intuition. Taudis que nous, par exemple, pour atteindre la science de quelques-unes des propriétés du cercle, dont le nombre est infini, nous commençons par l’une des plus simples, et la prenant pour définition, nous passons par le raisonnement à une autre, et de celle-là à une troisième, puis à une quatrième, etc. ; l’intelligence divine, par la simple compréhension de son essence, saisit, sans succession de raisonnement, l’infinité de toutes ces propriétés, qui se trouvent en fait virtuellement comprises dans les définitions de toutes choses, et qui en tant
analysé du dialogué
qu’infinies ne sont peut -être qu’une seule chose dans leur essence aussi bien que dans la pensée divine.
(l’est là ce qui n’échappe pas complètement à l’intelligence humaine, et ce que, malgré le voile épais et profond qui l’en sépare, elle peut entrevoir, quand nous nous sommes rendus maîtres de quelques conclusions inébranlablement démontrées, et si complètement possédées par nous que nous |x>uvons les parcourir rapidement Qu’est-cc en effet que l’égalité entre le carré opposé à l’angle droit d’un triangle et les carrés des deux autres côtés, sinon l’égalité des parallélogrammes ayant une base commune et compris entre des parallèles? Et cela même, n’est-cc pas enfin l’égalité de deux surfaces qui rapprochées ne se surpassent pas et se renferment dans les mêmes limites?
Or ces transitions que l’intelligence humaine effectue successivement et pas à pas, l’intelligence divine les franchit comme la lumière en un instant, ce qui équivaut à dire qu’elle les a toutes présentes.
Je conclus donc que notre intelligence, et quant au mode et quant à la quantité des choses comprises, est infiniment au-dessous de l’intelligence divine ; mais je ne l’avilis pas au point de la réduire à néant. Et quand je considère combien de choses merveilleuses ont été conquises, découvertes et faites par les hommes, je reconnais avec la plus entière évidence, que la pensée humaine est l’œuvre de Dieu et l’une des plus excellentes.
Sayredo. — Bien souvent il m’est arrivé, abordant en moi -même le sujet que vous venez de traiter, de reconnaître combien est grande la pénétration du génie humain. Quand après avoir passé en revue tant de merveilleuses inventions
des hommes dans les ails cl dans les lettres, je fais un retour sur moi-même et je vois que mon propre savoir est si loin, non-seulement de me promettre quelque nouvelle découverte, mais même de me mettre en possession de tout ce qui a été trouvé, je me sens plein de confusion et de désespoir et bien près de méjuger malheureux. Si je regarde quelqu’une de nos plus excellentes statues, je me demande si je saurais jamais soulever l’écorce d’un bloc de marbre et en faire sortir la belle figure qui y est cachée. Saurais-je jamais mêler et étendre sur une toile ou sur un mur des couleurs, de manière il y représenter tous les objets visibles comme un Michel-Ange, un Raphaël, un Titien ? Si j’examiue ce qu’un a fait pour coordonner les intervalles musicaux et pour établir les règles et les principes au moyen desquels il est possible de charmer nos oreilles, je suis saisi d etonueinent. Que dire de tant d’iustruments de toute sorte? De quelle admiration ne se sent-ou pas pénétré quand la lecture des poètes excellents nous révèle les beautés de l’invention et de l’expression ? Que dirons-nous de l’architecture et de la navigation ? Mais toutes ces prodigieuses inventions n’ontelles pas été surpassées par la sublimité du génie qui imagina le moyen de communiquer scs plus secrètes pensées à une personne quelconque, malgré les plus immenses intervalles de lieu et de temps? Parler à ceux qui sont dans les Indes ; parler à ceux qui ne sont pas encore nés, et qui ne le seront pas dans mille, dans dix mille ans! Et cela, avec quelle facilité, par la Combinaison de quelques caractères sur un morceau de papier. Que ce soit là le sceau de toutes les merveilles inventées par rhomino, et la clôture de nos discussions de cette journée!
ANALYSE DU DIALOGtt