DEUXIEME JOURNEE
Sagredo, en concluant d’un résumé des discussions de la première journée , que l’opinion qui assimile la terreaux autres corps célestes est la plus vraisemblable, provoque de la part de Salviati et de Simplicius des réserves et des restrictions.
Salviati n’a eu pour intention que d’exposer et de discuter les opinions contradictoires sans se prononcer; et Simplicius, tout en reconnaissant que la nouveauté et la force de plusieurs arguments lui ont donné à penser, se sent néanmoins retenu par l’autorité de tant de grands écrivains et en particulier par l’autorité d’Aristote.
Ainsi se trouve remise en question la valeur de l’autorité dans les recherches et les démonstrations scientifiques, et ramenée l’occasion de battre en brèche le péripatétisme.
Sagredo explique le sourire qui lui est venu sor les lèvres, au premier mot de la réclamation de Simplicius en faveur de l’autorité , par le souvenir d’une petite anecdote au sujet de la fameuse controverse sur l’origine des nerfs entre les galénistes et les péripatéticiens. Un anatomiste ayant, par une habile dissection, mis sous les yeux d’un gentilhomme qu’il savait attaché à la philosophie péripatéticienne, la masse des nerfs qui sortent du cerveau pour se répandre dans tout le corps, et qui n’envoie au cœur qu’un seul ‘filet aussi fin qu’un fil, lui demanda s’il était maintenant bien convaincu que les nerfs viennent du cerveau et non du cœur ; le philosophe, après un instant de réflexion, répondit : Vous m’avez
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fait voir la chose d’une manière tellement évidente et tellement sensible, que si elle n'était contredite par le texte d’Aristote qui adirme expressément que les nerfs naissent du cœur, on serait bien forcé de la reconnaître vraie.
Sagredo n’épargne les qualifications de lâcheté, d’extravagance, de folie, ni h la soumission servile qui oppose à toute expérience et à toute raison le pur ipse dixit du maître, ni à la prétention qu’ont les péripatéticiens de retrouver tout ce qui peut se savoir dans Aristote, au moyen de rappro- . chements de textes empruntes à diverses parties des ses œio vies. Il y a, suivant Sagredo, un livre infiniment plus court que l’œuvre d’Aristote, et d’où l’on peut aussi sûrement faire sortir toute science par une méthode analogue; ce livre est l'alphabet, dont les lettres peuvent être combinées de manière à exprimer toute vérité. Il compare à ce sujet les péripatéticiens aux devins, aux tireurs d’horoscopes , qui découvrent et prophétisent surtout le passé; aux alchimistes qui s’imaginent retrouver leurs rêveries cachées sous un voile dans les écrits des plus grands génies et des poètes. Il stigmatise l’audace de ceux qui prétendent, par ce moyen, faire soutenir le pour et le contre à Aristote, et la folie de ceux qui, ne sachant pas cux-inêmes si le maître aQirmc ou nie, lui demandent des réponses comme on demanderait des oracles à une statue de bois.
Salviati, plus modéré dans scs appréciations, accuse néanmoins les péripatéticiens de porter préjudice à la gloire et au crédit de leur maître, par leur obstination à soutenir la vérité de propositions aristotéliques dont la fausseté est évidente.
Et quand Simplicius demande qui l’on prendra pour guide
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eu philosophie, si l’on abandonne Aristote, Salviati répond :
On a besoin d’escorte dans les pays incoamis et sauvages ; mais dans des plaines ouvertes, il n’y a que les aveugles qui aient besoin de guide ; et qui est ainsi, fera bien de rester à la maison. Pour qui a des yeux au-dessous du front et dans l’intelligence, il n’est besoin d’autre guide. Je ne prétends pas pour cela qu’on doive refuser d’écouter Aristote ; j’approuve au contraire qu’on le consulte et l’étudie ; mais ce que je blâme, c’est qu’on se livre à lui comme une proie, et qu’on souscrive en aveugle à toute parole de lui acceptée sans discussion, comme un décret inviolable. C’est là un abus qni entraîne comme conséquence non moins fâcheuse, le renoncement à tout effort pour comprendre la force de ses démonstrations. Quoi de plus honteux dans les discussions publiques sur des questions susceptibles de démonstration , que d’entendre produire à la traverse un texte, souvent écrit à tout autre intention, au moyen duquel on prétend fermer la bouche à son adversaire ! Que ceux qui tiennent à continuer ainsi se dépouillent du nom de philosophes, et s’appellent ou historiens ou docteurs en mémoire ; il ne convient pas que ceux qui s’abstiennent de philosopher usurpent le titre honoré de philosophe.
Salviati ramène le débat où il s’était arrêté quand on avait reconnu que l’assimilation de la terre aux corps célestes n’était pas une proposition tellement exterminée, qu’il ne lui restât quelque vitalité; il juge le moment venu d’examiner ce qu’il y a de probable dans l’affirmation que la terre, considérée quant à sa masse entière, est fixe et tout à fait immobile, et jusqu’à quel point il peut être vraisemblable de lui attribuer de la mobilité, et une mobilité déterminée.
U propose une exposition contradictoire dans laquelle Siuiplicius, qui est résolument avec Aristote pour le parti de l ’immobilité, produira les preuves en faveur de cette opinion, tandis que lui-même, qui conserve des doutes, développera les réponses et les arguments du parti contraire, Sagredo se trouvant ainsi en. mesure de faire connaître ses impressions.
Le premier point à considérer, c’est que tout mouvement à attribuer à la terre doit avoir ce double caractère d’être imperceptible pour ses habitants qui y participent, et d’apparaître comme commun sans exception à tous les autres corps visibles auxquels ce mouvement est réellement étranger. Ces caractères appartiennent au mouvement par lequel le soleil, la lune, les autres planètes, les étoiles fixes et en somme l’univers entier, nous apparaissent se mouvant d’ensemble de l’orient vers l’occident en vingt-quatre heures. Ce mouvement, au premier aperçu, peut également être attribué ou à la terre seule, ou au reste du monde moins la terre. Aussi est-ce contre le mouvement diurne de la terre que portent tous les arguments d’Aristote, de Ptoléméeetde tons ceux qui soutiennent l’opinion de son immobilité.
Salviati, sur cette question, fait d’abord remarquer qu’à raison de l’immensité de la sphère céleste, et de la rapidité de mouvement que supposerait son entière révolution en une nuit et un jour, il est impossible de considérer comme plus raisonnable et plus croyable que ce soit la sphère céleste qui opère le mouvement, la terre restant immobile. Et Sagredo s’empresse de dire que faire mouvoir tout l’univers pour maintenir 1 immobilité de la terre, ce serait plus déraisonnable que d’exiger, pour voir Venise du haut de la
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coupole, qu’on fît mouvoir tout le pays, afin 'de n’avoir pas la peine de tourner la tète.
Salviati énumère diverses considérations qui sont des probabilités en faveur du mouvement de la terre.
Pourquoi la nature, qui n’emploie que les moyens les plus simples, aurait-elle choisi de faire mouvoir un nombre immense de corps énormes, avec une inappréciable rapidité, pour obtenir un résultat qui pouvait être atteint par un mouvement médiocre d’un seul corps autour de son propre centre ? . -
Le mouvement diurne dans le ciel entraînerait des conséquences invraisemblables, qui disparaissent si l’on rapporte le mouvement à la terre : coexistence de deux mouvements contraires dans les corps célestes, l’un d’uue extrême rapidité d’orient en occident commun à tous, l’autre modéré par lequel chacun d’eux, parcourt son orbe propre d’occident en orient.
Trouble dans l’ordre qui règle la durée des révolutions pour chaque corps céleste ; inégalité extrême du mouvement de révolution, pour la Rapidité et l’étendue, daus les diverses étoiles suivant leur éloignement on leur rapprochement du pôle; changements, pour la ..rapidité et l’étendue, dans le mouvement d’une même étoile , suivant les variations de sa situation par rapport à la ligne équinoxiale. Comment imaginer dans le ciel la solidité nécessaire pour suffire au transport de tant de corps, sans que se produise entre eux le moindre dérangement ? Et si, selon toute vraisemblance, le ciel est fluide, comment les étoiles errantes dans c.' ciel peuvent-elles, vues de la terre, paraître comme soudées à une seule sphère?
Enfin, comment la terre seule pourrait-elle résister à cette foi •ce du ciel capable d’entraîner dans une telle révolution l’innombrable multitude des étoiles, dont la masse, pour chacune d’entre elles, dépasse si considérablement celle de la terre ?
Sagredo fait remarquer qu’eu attribuant à la terre le mouvement diurne, on n’a plus besoin de cette sphère sans étoiles que les astronomes ont été obligés d’inventer sous le nom de premier mobile, en lui assignant pour rôle la communication aux corps célestes du mouvement de participation, par soite duquel ces corps paraissent accomplir, par un seul mouvement d’ensemble, chaque révolution diurne.
Mais ce ne sont 15, comme le déclare Salviati, que de simples probabilités fondées sur une plus grande facilité d’explication des faits, probabilités que suffirait à renverser, aussi bien que cent mille autres arguments, une seule expérience, une seule démonstration concluante. Aussi met-il Simplicius en demeure de produire ses réponses et d’invoquer en faveur de l’opinion contraire, ou de plus grandes probabilités ou de meilleures raisons. . ' .
Voici, d’après Simplicius, comment Aristote a réfuté la très-ancienne opinion de la mobilité de la terre.
1° Si la terre se mouvait ou sur elle-même en sc maintenant au centre, ou circulairement étant en dehors du centre, ce serait nécessairement par un mouvement violent ; car un tel mouvement ne lui est pas naturel ; si un tel mouvement lui appartenait, chacune de ses plus petites parties l’éprouverait aussi; or chacune d’elles se meut en ligne droite vers le centre. Ce mouvement étant violent et extra-naturel, il ne pourrait être éternel ; mais l’ordre du monde est éternel, donc, etc.
2° Tous les autres mobilesde mouvement circulaire paraissent rester en arrière et se mouvoir de plus d’un mouvement, à l’exception du premier mobile. La terre devrait nécessairement se mouvoir de deux mouvements, et il en résulterait la nécessité de mutations dans les étoiles fixes, ce qui ne s’observe pas; en effet les mêmes étoiles, sans variation aucune, se lèvent et se couchent constamment aux mêmes lieux.
3° Le mouvement des parties est celui du tout et tend naturellement au centre de l’univers; et c’est pour cela qu’il se maintient en lui-même. Relativement au doute si le mouvement des parties tend naturellement au centre de l’univers ou seulement au centre de la terre, Aristote conclut qu’il tend par son instinct propre au centre de l’univers, et par accident au centre de la terre.
I\.° L’expérience des corps pesants qui, en tombant de haut en bas, gagnent perpendiculairement la surface de la terre ; et celle des projectiles qui, lancés perpendiculairement en haut, retombent perpendiculairement en bas, en suivant les mêmes lignes, lors même qu’ils auraient atteint les plus grandes hauteurs, démontre de la manière la plus concluante que leur mouvement se fait vers le centre de la terre qui, sans se mouvoir, les attend et les reçoit.
Aristote fait allusion aux autres raisons par lesquelles les astronomes confirment l’immobilité de la terre au centre de l’univers, et se contente d’en indiquer une, à savoir : que toutes les apparences produites par les mouvements des étoiles coiTcspondent à la situation de la terre au centre , correspondance qui n’existerait pas s’il en était autrement.
Suivant Salviati, les arguments sur la matière appartiennent à deux genres distincts, selon qu’ils se rapportent aux
accidents terrestres, indépendamment de toute relation avec les étoiles, ce sont ceux dont Aristote s’est principalement servi; ou aux observations et aux apparences fournies par les corps célestes, ce sont ceux auxquels ont eu en outre recours Ptoléméc, Ticon, les autres astronomes et divers philosophes.
Salviati pense qu’il convient d’abord d’examiner les arguments qui se fondent sur l’expérience des choses terrestres, et il les énumère et les précise.
Le plus irréfragable de ces arguments est celui qui est tiré du fait de la chute des corps pesants perpendiculairement à la surface de la terre ; si la terre tournait, une pierre tombant du Inut d’une tour ne parviendrait à la surface que plusieurs Gcnlainesde brasses il l’occident de la tour, celle-ci étant emportée vers l’orient par le tourbillon terrestre. C’est ainsi qu’une balle qu’on laisse tomber du haut du mât d’un navire, atteint le navire au pied du mât, s’il est au repos, et en arrière du mât à une distance égale à celle du déplacement du navire, si le navire se meut. Un projectile lancé perpendiculairement à une grande hauteur, tel qu’un boulet de canon, retomberait à plusieurs milles de distance vers l’occident, pendant que la pièce de tir serait emportée à cette distance par le mouvement de la terre vers l’orient. Une coulevrine, avec la même charge, lancerait une balle dans la direction de l’occident à une pins grande distance que dans la direction de l’orient, le mouvement de la terre s’ajoutant dans le premier cas pour déplacer la pièce de tir, au mouvement de la balle elle-même ; et le contraire ayant lieu dans le second cas.
L'expérience démontre l’égalité dans la portée du tir pour les deux directions, et par conséquent l’immobilité de la pièce d’artillerie, et par conséquent aussi l’immobilité de la terre.
Le mouvement de la terre dérangerait la direction du tir de manière à rendre im|>ossiblc d’atteindre lé but par nous projeté qui arriverait tantôt plus haut, tantôt plus bas, tantôt sur le côté occidental.
Ptolémée invoque le fait du mouvement des nuages et du vol des oiseaux dans toutes les directions, tandis que si la terre, dont ils sont séparés, se mouvait, on les verrait emportés avec une extrême vitesse vers l'occident.
Quand nous courons à cheval, l’air nous frappe violemment le visage ; quel courant d’air venant de l’orient ne devrions-nous pas ressentir, si nous étions si rapidement emportés dans celle direction par le mouvement de la terre !
Le mouvement de la terre devrait avoir pour effet, par le développement de la force centrifuge, de détacher de sa surface les rochers, les maisons, les villes entières, pour les lancer dans l’espace. El comment les hommes et les animaux qui ne sont pas fixés à la terre, pourraient-ils résister à L'impétuosité d’un tel effort? Nous voyons au contraire les corps les plus légers, la poussière, les feuilles, tomber lentement vers la terre et se reposer doucement à sa surface.
Sagredo demande à Simplicius s’il lui paraît que Salviati possède et sache exposer les raisons de Ptolémée et d’Aristote, et Simplicius répond que pour lui cette exposition lui permettrait de se retirer avec toute la plénitude de sa conviction, sans plus rien entendre, de si palpables expériences ne lui paraissant comporter la possibilité d’aucune contradiction.
C’est pourtant cette tâche que Salviati n’hésite pas à entreprendre. Après avoir réfuté les trois premiers arguments «l’Aristote, dans lesquels il signale, outre l’absence de preu-
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ves, diverses erreurs de raisonnement; il aborde le quatrième argument tiré de ce que l’expérience enseigne sur la chute des corps pesants.
A partir de ce moment le développement de la discussion amène successivement la plupart des questions relatives aux lois du mouvement, dont les solutions avaient, à l’époque de la publication des Dialogues, toute l’importance et tout l’attrait de la nouveauté, et qui devenues aujourd’hui, grâce au génie de Galilée, des lieux communs de physique élémentaire, n’offrent plus guère au fond qu’un intérêt historique, mais empruntent le plus souvent à la forme une valeur encore subsistante.
On en peut juger par ce passage où, relativement à la direction perpendiculaire en ligne droite, attribuée au mouvement d’un corps qui tombe, Salviati démontre que la proposition soutenue par Aristote n’est autre chose qu’un paralogisme.
Je demanderai à Simplicius, dit Salviati, comment Ptolémée et Aristote prouveraient, h qui le nierait, que les graves, en tombant librement du haut d’une tour, suivent une ligne droite et perpendiculaire, c’est-à-dire dirigée vers le centre.
Simplicius. — Par le moyen des sens qui nous assurent que la tour est droite et perpendiculaire, et qui nous montrent la pierre la rasant dans sa chute sans fléchir d’un cheveu en un sens quelconque et atteignant son pied juste au-dessous du lieu d’où elle a été abandonnée.
Salviati. — Mais si par hasard le globe terrestre tournait, et entraînait conséquemment la tour dans sa révolution , et si pourtant on voyait encore la pierre raser en tombant le bord de la tour, quel devrait être le mouvement de la pierre?
ANALYSE DU DIALOGUE
Simplicité. — II faudrait dire en ce cas plutôt scs mouvements ; car il y aurait celui de la chute de haut en bas, et de plus un autre pour suivre le déplacement de la tour.
Salviati. — Le mouvement de la pierre serait donc un composé de deux mouvements, celui par lequel elle mesure la tour et celui par lequel elle la suit. De cette composition de mouvement il résulterait que la pierre ne décrirait plus cette simple ligne droite et perpendiculaire dont il s’agit, mais une transversale qui peut-être ne serait pas droite.
Simplicius. — Qu’elle ne fût pas droite, je ne le sais ; mais je comprends parfaitement qu’elle serait nécessairement transversale et différente de cette autre ligne droite et perpendiculaire qu’elle décrirait, si la terre demeurait immobile.
Salviati. — Donc pour cela seulement qu’on voit la pierre raser la tour dans sa chute, vous ne pouvez sûrement affirmer qu’elle décrit une ligne droite et perpendiculaire, qu’à la condition de supposer préalablement la terre immobile.
Simplicius. — Sans aucun doute, puisque si la terre se mouvait, le mouvement de la pierre serait transversal et non perpendiculaire.
Salviati. — Voilà donc mis en pleine évidence et par vous-même découvert le paralogisme d’Aristote et de Ptolémée, qui suppose connu ce qu’il s’agit de démontrer.
Simplicius. — En quelle sorte? Le syllogisme est en bonne forme et je n’y vois pas de pétition de principe.
Salviati. — Voici de quelle sorte. Dites-moi un peu : la démonstration ne suppose-t-elle pas la chose inconnue ?
Simplicius. — Inconnue, car autrement il n’y aurait pas à la démontrer.
Salviati. — Mais le moyen terme ne doit-il pas être connu?
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Simplicius. — Cela est indispensable ; autrement ce serait vouloir prouver l’inconnu par un autre inconnu.
Sulviuti. — La conclusion à démontrer, qui est inconnue, n’est-ce pas l’immobilité de la terre ?
Simpticiue. — Certainement
Salvinti. — Le moyen terme qui doit être connu, n’est-ce pas la chute de la pierre en ligne droite et |>erpendiculaire ?
Simplicius. — En effet.
Saloiati. — Mais ne venons-nous pas de conclure que nous 11e pouvons reconnaître que celte chute est rectiligne et perpendiculaire, qu’à la condition d’avoir préalablement reconnu que la terre est immobile? Donc, dans votre syllogisme, la certitude du moyen terme est subordonnée à l’incertitude de la conclusion. Vous voyez donc qu’il y a paralogisme et à quel degré.
En ce qui se rapporte à l’argument tiré de la différence du lieu où parvient la pierre à la fin de sa chute du haut du mât d’un navire au repos ou en marche, Salviati, après avoir amené Simplicius à reconnaître que si, dans l’un et l'autre cas, ce lieu était le même, il n’y aurait rien à en conclure relativement à la mobilité ou à l’immobilité de la terre, lui demande s’il a jamais fait l’expérience du navire.
Simplicius répond qu’il ne l’a pas faite, mais qu’il est convaincu qu’elle a été soigneusement faite par les auteurs qui la citent, que d’ailleurs la cause de la différence dans les effets se montre assez évidente pour ne donner lieu à aucun doute.
Que ces auteurs aient pu rapporter l’expérience sans l’avoir faite, c’est, dit Salviati, ce dont Simplicius donne lui-même l’exemple, en se reposant sur leur autorité pour la présenter
ANALYSE I)U DIALOGUE
comme certaine sans l’avoir vérifiée. Mais il n’est pas seulement possible, il est certain qu’ils se sont successivement appuyés sur l’autorité les uns des autres, sans qu’on puisse arriver à un auteur qui ait fait réellement l’expérience. Car quiconque la fera trouvera que l’expérience montre précisément le contraire de ce qui a été écrit. L’expérience montrera que la pierre en tombant atteint constamment le même lieu du navire, dans l’état de repos aussi bien que dans l’état de marche d’une rapidité quelconque.
Mais l’expérience n’est pas indispensable pour acquérir la certitude qu’il doit en être ainsi, et Salviati se fait fort d’amener Simplicius à reconnaître que lui-même le sait, bien qu’il feigne ou semble feindre de ne le pas savoir. Et pour cela, il suffit que Simplicius réponde aux questions qui lui seront adressées, ce à quoi il consent, bien assuré qu’il ne peut savoir ce qu’il tient pour faux.
Par une série de questions, Salviati conduit Simplicius à admettre comme choses incontestables : d’abord, qu’une boule métallique parfaitement sphérique posée en liberté sur un plan incliné parfaitement poli, se mettra en mouvement suivant la déclivité du plan, et que le mouvement, si la longueur du plan le comportait, pourrait se continuer à l’infini avec uue accélération d’autant plus grande, que l’inclinaison du plan serait plus forte; puis, qu’elle ne pourrait se mouvoir sur ce plan, en le remontant, que par une impulsion qui lui serait communiquée, et dans un mouvement de plus en plus ralenti ; que, posée sur une surface horizontale, la boule demeurerait immobile et ne se mettrait eu mouvement que si une impulsion lui était donnée, dans une direction quelconque, le mouvement se continuant indéfiniment dans cette
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direction s'il ne rencontrait pas d’obstacle; enfin, que la cause de la spontanéité du mouvement de haut en bas et de la nécessité d’une impulsion pour forcer le mouvement de bas en haut sur un plan incliné est la tendance naturelle des corps pesants vers le centre de la terre, et que la raison de la continuation uniforme du mouvement sous l’influence d’une impulsion sur un plan horizontal dépend du maintien de l’égalité de distance par rapport à ce centre.
Tel est le cas réalisé sur la terre par la surface d’une mer paisible sur laquelle, à la condition de l’absence de tout obstacle, le mouvement imprimé à un mobile se continuerait indéfiniment d’une manière uniforme. D’où il faut conclure que la pierre, à la cime du mât, participe au mouvement du navire le long de la circonférence d’un cercle autour du centre, c’est-à-dire à un mouvement en soi indélébile.
Et Simplicius, mis en demeure de tirer la conséquence de
ces prémisses, reconnaît que la pierre, abandonnée à ellemême, ne se dépouillerait pas de ce mouvement, suivrait le navire et finirait par tomber daus le même lieu que celui qu’elle atteindrait, le navire étant au repos, si aucun obstacle extérieur ne s’opposait au mouvement de la pierre à partir du moment où elle a été mise en liberté.
Mais après cet aveu, Simplicius revient sur une concession qu’il ne peut consentir, et à laquelle se refuse toute l’école péripatéticienne qui,. conformément à la doctrine d’Aristote, conteste absolument qu’un mobile, après qu’il est séparé de la cause motrice, puisse continuer son mouvement par la force virtuelle que cette cause lui a imprimée, ce qui équivaudrait à admettre le passage d’un accident d’un sujet à un autre sujet. Dans celte philosophie, il est admis que le pro-
ANALYSE DU DIALOGUE
jectile est porté par le milieu qui, dans le cas dont il s’agit, serait l’air.
Simplicius insiste sur la négation de l'influence attribuée à la force virtuelle dans le raisonnement de Salviati. Cette force n’existant pas ne peut rien produire, puisque non entium nullœ sunt opérât iones.
Dans les mouvements de projectiles, tout aussi bien que dans tout autre mouvement non naturel, la cause motrice doit être attribuée au milieu;
Cette influence aristotélique du milieu est réfutée au moyen de raisonnements et d’exemples qui démontrent que l’air, par exemple, loin de déterminer la continuation du mouvement, est au contraire ce qui lui porte obstacle, et Salviati ajoute qu’il y a, dans la philosophie naturelle d'Aristote, bien d’autres propositions qui non -seulement sont fausses, mais qui sont fausses de manière que, comme pour le cas présent, la vérité se trouve dans la proposition diamétralement contraire.
Après diverses explications, par l’influence de la force virtuelle, des accidents de mouvement que présentent les projectiles, soit qu’on les laisse tomber on qu’on les lance, pendant qu’on est à l’état de repos ou à l’état de mouvement, à cheval ou en voiture, et dont fournissent des exemples la toupie, le jeu de paume, le jeu de boule, Sagredo pense qu’il est bon de revenir au mouvement de la terre, et qu’on pourrait aborder les autres arguments, si Simplicius se trouve satisfait de ia solution donnée à celui qui se rapporte à la chute verticale des corps pesants. Néanmoins sur la remarque de Salviati que toutes ces digressions ne sont pas sans quelque lien avec le sujet traité, et que d’ailleurs, dans
un dialogue entre trois personnes, on ne peut exiger l’exclusion des vues individuelles que la discussion suggère à chacan, ni s’astreindre à l’unité méthodique d’un traité ex professo sur une matière unique, Sagredo tient à profiter de cette latitude pour demander à Salviati s’il a réfléchi sur ce que doit être la ligne parcourue naturellement par un corps pesant tombant librement du haut d’une tour.
Salviati répond qu’il y a en effet réfléchi, que cette ligne est le résultat composé de deux mouvements, celui du corps descendant vers le centre de la terre, et celui du corps emporté dans le mouvement circulaire de la révolution diurne.
Le premier de ces mouvements est certainement rectiligne, ainsi que le démontre la vue ; car ce que nous voyons seulement, c’est le mouvement simple, attendu que le circulaire, qui nous est commun avec la terre et la tour, demeure imperceptible et comme s’il n’existait pas; tandis que celui de la pierre, auquel nous sommes étrangers, se laisse percevoir et se montre rectiligne, puisqu’il suit parallèlement la \crticale de la tour.
Mais pour connaître tout ce qui concerne la nature de ce mouvement, il faudrait encore savoir si l’accélération dont il est évidemment doué est uniforme et quelle en est la proportion. Problème dont la solution n’a encore été donnée, dit Salviati, par aucun philosophe ou mathématicien, bien que les philosophes, et particulièrement les péripatéticiens, aient écrit beaucoup de gros livres sur le mouvement.
Simplicius répond à cela que les philosophes s’occupent principalement des questions universelles, qu’Aristote s'est contenté de définir excellemment ce qu’est le mouvement considéré universellement, et de démontrer les attributs du
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mouvement local qui est naturel ou violent, simple ou composé, égal ou accéléré ; quant au mouvement accéléré, il s’est contenté de donner la raison de l’accélération, abandonnant au mécanicien et à tout autre artiste inférieur la tâche de rechercher la proportion de l’accélération et l’étude des autres particularités accidentelles.
C’est fort bien, cher Simplicius, dit Sagredo; mais vous, Salviati, avez-vous consenti quelquefois à descendre du trône de la majesté péripatéticienne pour vous essayer à la recherche de cette proportion de l’accélération du mouvement dans la chute des corps ?
Je n’ai pas eu besoin d’y songer, réplique Salviati, l’académicien, qui est notre ami commun, m’ayant montré un livre où toute cette question est traitée ainsi que beaucoup d’autres. Mais c’est là une digression dans une digression, revenons à la ligne décrite par le corps tombant du haut de la tour.
Sagredo y consent à condition que la question soit réservée pour un autre moment.
Salviati dit que si le mouvement rectiligne vers la terre était uniforme, le mouvement circulaire dans la direction de l’orient étant lui-même uniforme, la ligne décrite serait une spirale ; mais le mouvement rectiligne du corps tombant étant accéléré d’une manière continue, il en résulte que la ligne composée des deux mouvements s’éloigne successivement dans une proportion constamment plus grande de la circonférence du cercle qu’aurait décrit le centre de gravité de la pierre, si elle était restée sur la tour, et cet éloignement doit parcourir tous les degrés de petitesse jusqu’au plus grand écart, comme le mouvement lui-même parcourt tous
les degrés de lenteur qui se trouvent entre le repos du point de départ et la vitesse quelconque au point d’arrivée.
Puis il démontre par une figure géométrique la direction à attribuer à cette ligne, et déduit, en outre de cette démonstration, la réalité de la persistance à tous les moments de la chute, dans le corps qui tombe, d’un mouvement semblable à celui qu’il aurait eu en demeurant au haut du mât, c’està-dire d’un mouvement circulaire, égal et uniforme.
Mais d’après cela, remarque Sagredo, il n’y aurait plus dans la nature de mouvement réellement rectiligne.
Ce serait en effet une conséquence du mouvement circu laire de la terre, si l’on avait le droit de l’affirmer.
Mais, jusqu’alors, il n’a été question que des objections que comporte la preuve contre la mobilité de la terre, tirée de la chute verticale des graves ; avant de passer à l’examen des autres preuves, il serait bon de savoir si Simplicius n’a rien à répliquer.
Simplicius reconnaît qu’il y a dans tout cela des subtilités auxquelles il n’avait pas pensé et auxquelles il ne serait pas en mesure de répondre immédiatement Mais il y a des preuves plus fortes, à ses yeux, que la chute verticale des corps ; par exemple, le tir d’artillerie, surtout dans une direction contraire au mouvement diurne. Et Sagredo avoue que toutes ces preuves le soucient, mais qu’il est surtout embarrassé par le vol des oiseaux, qui se dirigent à leur gré en avant, en arrière, dans tous les sens, et qui, ce qui est encore plus important, se maintiennent suspendus dans l’air durant des heures entières sans être entraînés par le mouvement de la terre, dont la rapidité dépasserait si considérablement la puissance de leur vol.
ANALYSE DU DIALOGUE
.Salviati ne s’étonne pas de ces doutes, et peut-être Copernic lui-même n’a-t-il pas trouvé, pour les lever, d’explication qui le satisfît complètement. Peut-être est-ce par ce motif qu’il n’a rien dit du vol des oiseaux. Au reste, il n’a opposé aux autres arguments que des réponses très-coucises, absorbé sans doute qu’il était par la grandeur de son génie dans de plus hautes contemplations, à la manière du lion, qui ne s’émeut guère de l’aboiement des petits chiens.
Les objections tirées des résultats du tir de l’artillerie contre le mouvement de la terre sont réfutées par Salviati et par Sagredo. Ils expliquent comment les faits d’égalité, de vélocité dans un sens ou dans un autre, et de direction, se maintiennent dans l’hypothèse du mouvement de la terre, à la manière de ce qui a lieu dans la chute des graves; comment la supposition d’un changement dans le mouvement des projectiles produit par l’influence du mouvement de la terre n’a d’autre fondement que la même erreur de raisonnement qui suppose connu ce qui est en question, et qui admet, par exemple, dans le tir d’artillerie, que le boulet part de l’état de repos, tandis qu’il part réellement de l’état de mouvement. Du reste ils font remarquer qu’il n’y a aucun compte à tenir de prétendues expériences qui n’ont jamais été faites, pas plus pour le tir d’artillerie que pour la chute du haut du mât d’un navire.
Après toute cette discussion, Sagredo déclare qu’il se trouve pleinement satisfait et qu’il comprend à merveille que quiconque se gravera bien dans l’imagination la participation commune de toutes les choses terrestres à la révolution diurne, qui leur appartient naturellement à la manière de ce repos autour du centre, qui leur était naturellement attribué
par l’ancienne conception, se trouvera en état de démêler facilement les erreurs et les équivoques qui donnent aux arguments invoqués l’apparence de preuves concluantes. Mais il reproduit ses doutes à propos de l’indépendance du vol des oiseaux par rapport au mouvement de la terre.
, Salviati explique le fait par leur participation au mouvement de la terre au moyen de l’air, qui lui-même, suivant naturellement le tourbillon de la terre, emporte avec lui les oiseaux, aussi bien que les nuages et toute autre chose tenue par lui il l’état de suspension, de telle sorte que, pour suivre la terre, les oiseaux n’ont pas même à y songer, et pourraient fort bien la suivre tout en dormant.
La difficulté apparente dépend de ce que les oiseaux sont vivants et capables de mouvement propre.
Qu’on laisse tomber un oiseau du haut d’une tour, s’il est mort, il se comportera en tombant comme une pierre, c’està-dire qu’il suivra le mouvement général diurne, et en outre le mouvement eu bas, en tant que corps pesant. Mais si l’oiseau est vivant, qui empêche, le mouvement diurne subsistant en lui, que d’un mouvement d’ailes il ne se lance vers un point quelconque de l’horizon, et même vers le sommet de la tour? Ce nouveau mouvement, qui lui est propre et auquel nous ne participons pas, sera pour nous perceptible. Pousser son vol vers l’orient, sera pour l’oiseau retrancher une quantité du mouvement diurne, qu’on peut par exemple évaluer à dix degrés, il lui en restera neuf durant son vol, il en reprendrait dix en se posant à terre ; il en pourra ajouter un pour voler vers le couchant, et se servir des onze pour atteindre le sommet de la tour.
Los effets du vol des oiseaux ne diffèrent de ceux des pro-
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jectiïes qu’en ce que ceux-ci sont mis en mouvement par un moteur externe, et ceux-là par un moteur interne.
Et pour démontrer, en fin de compte, le néant de tous ces prétendus résultats d’observation, Salviati propose une expérience très-facile et très-simple qui permettra de vérifier la réalité des faits.
Renfermez-vous avec un ami dans la plus grande chambre qui soit située au-dessous du pont d’un grand navire ; faites en sorte que se trouvent dans cette chambre des mouches, des papillons, un grand vase d’eau rempli de poissons ; qu’on y suspende un petit seau laissant tomber de l’eau goutte à goutte dans un vase à petite ouverture, placé au-dessous.
Le navire étant à l’état de repos, les petits animaux volants se porteront avec une vitesse égale dans toutes les directions ; les poissons nageront indifféremment de côté et d’autre; les gouttes en tombant s’introduiront dans l’ouverture du vase inférieur. Si vous jetez quelque chose à votre ami, vous n’aurez pas besoin, à distance égale, d’employer plus de force pour une direction que pour une autre, et en sautant à pieds joints, vous franchirez les mômes espaces dans tous les sens.
Tout cela se produira sans que vous ayez eu le moindre doute sur ce qui pouvait arriver.
Après l’avoir néanmoins bien constaté, faites en sorte que le navire se meuve avec une vitesse quelconque; pour peu que le mouvement soit uniforme et sans roulis, vous ne pourrez reconnaître le plus léger changement dans les effets, et d’aucun de ces effets il ne vous sera possible de conclure si le navire marche ou demeure au repos. En sautant, vous franchirez les mômes espaces, et lors même que la vitesse du
navire serait extrême, vous ne feriez pas des sauts plus grands vers la poupe que vers la proue, bien que, pendant que vous seriez en l’air, le plancher du navire se portât audessous de vous dans un sens opposé à la direction de votre saut; ce que vous jetterez à votre ami ne devra pas être lancé avec plus de force pour l’atteindre, lui étant à la proue et vous à la poupe, que dans la situation contraire; les gouttes d’eau s’introduiront comme auparavant dans le vase inférieur, et aucune d’elles ne tombera en dehors, du côté de la poupe, bien que, pendant le trajet de la goutte dans l’air, le navire ait parcouru plusieurs^ palmes ; les poissons nageront dans l’eau du vase d’un effort égal dans tous les sens, ils atteindront avec la même facilité la nourriture placée sur un point quelconque du bord du vase ; enfin, les papillons et les mouches continueront à voler indifféremment dans toutes les directions, et il n’arrivera jamais qu’ils soient entraînés contre le mur qui regarde la poupe, par suite du mouvement en avant du navire qui les laisserait en arrière; ils se maintiendront au contraire éloignés de ce mur. et si vous brûlez un {feu d’encens, vous verrez la fumée monter tout droit en haut et se maintenir dans l’air comme un petit nuage, ou se mouvoir indifféremment daus un sens quelconque.
Tout cet accord d’effets dépend de ce que le mouvement du navire est commun à toutes les choses qu’il contient.
Sagredo se déclarant convaincu désire qu’on en vienne à l’argument tiré de l’influence que devrait avoir la rapide révolution de la terre pour lancer dans l’espace les animaux, les pierres et même les constructions, qu’aucune fondation et aucun ciment ne sauraient préserver des effets de disper-
ANALYSE DU DIALOGUE
sion des matériaux qui les constituent, produits sous nos yeux par les machines qu’on fait tourner avec une grande rapidité.
Salviati, avant de résoudre cette difficulté, tient à signaler ce qu’il y a de plaisant dans la forme donnée à l’argument Ne semble-t-il pas que tous ceux qui contestent la mobilité de la terre s’accordent à croire que ceux qui l’admettent ne la font dater que du jour où cette conception a été par eux accueillie ? Si Ptolémée et Aristote n’étaient pas tombés euxmêmes dans cette puérilité, ils n’auraient pas réfuté l’opinion pour la première fois soutenue par Pythagore, en disant que le mouvement attribué à la terre aurait pour effet de démolir les constructions et de lancer dans l’espace leurs débris, ainsi que les animaux, etc. , ce qui suppose nécessairement que les constructions aient pu se faire et les animaux être placés à la surface de la terre, c’est-à-dire, suivant eux, que la terre ait été immobile ; ils l’auraient réfutée en soutenant que, si la terre avait été dès sa première création à l’état de mouvement, il aurait été impossible d’y placer ni animaux, ni hommes, ni pierres, d’y constftiire des édifices, d’y fonder des villes, etc.
Simplicius demande qu’on n’abuse pas de cette méprise échappée à Ptolémée et qu’on aborde sérieusement la question.
La solution, suivant Salviati, dépend de certaines connaissances dont Simplicius est en possession aussi bien que luimême. Sans avoir à vous les enseigner, dit Salviati, puisque vous les possédez, il me suffira de vous les rappeler pour que vous-même résolviez la difficulté.
Simplicius. — Yotre manière de raisonner m’a souvent
porté à croire que vous inclinez vers cette opinion de Platon que notre science n’est que réminiscence; veuillez à ce sujet me faire connaître nettement votre sentiment
Saluiati. — Ce que je pense de l’opinion de Platon, je puis vous le démontrer par des paroles et par des faits. Déjà dans mes raisonnements les faits ont plus d’une fois dévoilé ma pensée. Je me conformerai à celte méthode en ce qui se rapporte au sujet particulier que nous avons sous la main, et je m’en servirai comme d’un exemple pour faire plus facilement comprendre comment je conçois que s’acquiert la science. Il nous reste du temps, et peut-être Sagredo ne s’opposera pas à cette digression.
Sagredo. — Bien au contraire, car je me rappelle que, quand j’étudiais la logique, je n’ai jamais pu comprendre la démonstration si vantée d’Aristote.
Saluiati. — Poursuivons donc, et que Simplicius me dise quel est le mouvement de la pierre dans la coche du roseau, quand l’enfant le meut pour la lancer au loin.
Simplicius. — Le mouvement de la pierre tant qu’elle est dans la coche est circulaire; c’est-à-dire elle parcourt un arc de cercle dont le centre fixe est l’articulation de l’épaule, et le demi-diamètre le roseau plus le bras.
Saluiati. — Et quand la pierre s’échappe du roseau, quel est son mouvement? Continue-t-elle à suivre son mouvement circulaire ou prend-elle une autre direction?
Simplicius. — Elle ne continue pas à se mouvoir eu cercle, car dans ce cas elle demeurerait à la même distance de l’épaule de qui l’a lancée, tandis que nous la voyons s’en éloigner considérablement.
Saluiati. — Quel est donc son mouvement ?
ANALYSE DU DIALOGUE
Simplicius. — Permettez que j’y réfléchisse un peu, car je u’y ai pas jusqu’alors songé.
Salviati. — Sagredo, je vous le dis à l’oreille, voilà ce quoddam reminisci comme il faut le comprendre. Vous réfléchissez bien longtemps, Simplicius.
Simplicius. — Selon moi, le mouvement au sortir de la coche du roseau ne peut-être conçu qu’en droite ligne ; il doit même nécessairement se faire en droite ligne, en tenant compte purement de l’impulsion accidentelle. Ce qui m’embarrassait un peu, c’était de lui voir décrire un arc ; mais cet arc s’infléchissant toujours en bas et non dans toute autre direction, je comprends que cette inclinaison est due à la pesanteur de la pierre, qui naturellement l’attire en bas. L’impulsion imprimée est évidemment en ligne droite.
Salviuti. — Mais suivant quelle ligne droite? car on peut en mener une infinité de la coche du roseau et du point où la pierre s’en détache.
Simplicius. ■ — Elle se meut par la ligne qui continue la direction du mouvement que la pierre a fait avec le roseau.
Salviati. — Vous avez (lit que le mouvement de la pierre, quand elle était dans la coche, était circulaire ; il y a incompatibilité entre un mouvement circulaire et un mouvement rectiligne ; car une ligne circulaire ne contient aucune partie en ligne droite.
Simplicius. — Je n’entends pas dire que le mouvement de projection soit en ligne droite avec le circulaire, mais avec le point extrême où se termine le mouvement circulaire. Je m’entends bien moi-même, mais je ne puis clairement expliquer ma pensée.
Salviati. — Je m’aperçois bien que vous concevez la
chose, mais que vous manquez de termes pour l'exprimer ; or ces termes, je peux vous les enseigner, c’est-à-dire vous enseigner des paroles, mais non des vérités qui sont des choses. Et pour vous faire toucher de la main ce fait que vous savez la chose et qu’il ne vous manque que des mots pour l’exprimer, dites-moi : quand vous lancez une balle avec une arquebuse, dans quel sens subit-elle l’impulsion ?
Simplicius. — Dans le sens de la ligne droite qui continue celle du tuyau de l’arquebuse, c’est-à-dire sans déviation ni à droite, ni à gauche, ni en haut, ni en bas.
Salviati. — Ce qui équivaut en somme à dire que la direction suivie ne comporte aucun angle par rapport à la ligne du mouvement rectiligne fait par le tuyau.
Simplicius. — C’est ce que j’ai voulu dire.
Salviati. — Si la ligne du mouvement du projectile doit se continuer sans produire un angle quelconque avec la ligne circulaire par loi décrite pendant qu’il n’était pas séparé de qui le lance, et s’il doit passer de ce mouvement circulaire à un mouvement rectiligne, quelle devra donc être la ligne droite à parcourir ? f. ;
Simplicius. — Ce ne pourra être que celle qui touche le cercle au point même de la séparation ; car toutes les autres, en se prolongeant, couperaient la circonférence de manière à former avec elle un angle quelconque.
Sulviati. — Parfaitement raisonné, et vous vous montrez à moitié géomètre. Gardez bien dans votre mémoire que votre conception réelle se formule dans ces paroles : le projectile acquiert la force de se mouvoir par la tangente de l’arc décrit par le mouvement de qui le lance, au point même où le projectile se sépare de qui le lance.
ANALYSE DU DIALOGUE
Simplieius. — Je comprends à merveille et c’est précisément ce que je voulais dire.
Salviati. — D’une ligne droite qui touche un cercle, quel est le point le plus rapproché du centre ?
Simplieius. — Le point de contact, sans aucun doute ; car ce point est sur la circonférence du cercle et tous les autres en dehors, et les [joints de la circonférence sont tous à égale distance du centre.
Salviati. — Un mobile qui part du contact et qui se meut par la droite tangente s’éloigne donc incessamment du point de contact et par suite du centre du cercle.
Simplieius. — Oui, certainement.
Salviati. — Maintenant, si vous avez présentes à la pensée les propositions que vous m’avez formulées, rejoignez-les ensemble et dites-moi ce qui résulte de leur rapprochement.
Simplieius. — Je ne crois pas être si dépourvu de mémoire que je ne puisse me les rappeler. De ce qui a été dit il résulte que le projectile, mû rapidement en cercle par qui le lance, retient au moment de la séparation la force de continuer son mouvement suivant la ligne droite qui touche le cercle décrit par le moteur au point même de la séparation, ei que parce mouvement le projectile s’éloigne incessamment du centre du cercle décrit par le mouvement du moteur.
Salviati. — Vous savez donc jusque-là pourquoi les corps pesants adhérents à la surface d’une roue mue rapidement, sont chassés de cette surface et lancés en dehors de sa circonférence de plus en plus loin de son centre.
Simplieius. — 11 me semble que je comprends cela parfaitement ; mais cette connaissance augmente plutôt qu’elle ne diminue mon incrédulité, relativement à la possibilité du
mouvement de la terre sans expulsion vers le ciel des pierres, des animaux, etc.
Saiviati. — De la même manière que vous saviez ce que nous venons de dire, vous saurez, ou plutôt vous savez encore le reste, et en y réfléchissant bien, vous arriveriez de vous même à vous le rappeler ; tuais, pour abréger, je vous aiderai.
Alors Saiviati, après avoir résumé ce que Simplicius est parvenu à savoir par lui-même, l’amène à reconnaître que le projectile, en se séparant suivant la tangente, commence par ne s’éloigner du point de contact, et par conséquent du centre, que d’une quantité très-petite, presque insensible ; que sa pesanteur, qui l’attire en bas, commence à agir dès le premier moment de la séparation au point de contact du cercle ; qu’il résulterait de là que si la pierre, qui se détache de la roue en mouvement, avait pour se mouvoir vers le centre de la roue, la tendance naturelle qui la porte vers le centre de la terre, il lui serait facile de retourner à la surface de la roue ou plutôt de ne s’en pas détacher; puisque l’extrême petitesse de l’éloignement au tournent de la séparation, représenté par l’angle extrêmement aigu de la tangente par rapport au point de contact, se trouverait facilement contrebalancée par la plus petite tendance à sc diriger vers le centre de la roue. Il lui fait avouer enfin que la terre en mouvement réalise le cas de cette roue, c’est-à-dire que les pierres, les animaux et les corps pesants ne peuvent se détacher de sa surface, parce que la tendance de ces corps vers son centre est bien des mille fois plus forte que l’extrêmement petite tendance à s’en détacher qui pourrait se produire au premier moment d’un tel mouvement.
ANALYSE du dialogue
La discussion se continue sur diverses particularités du mouvement se rattachant à la force centrifuge. Salviati et Sagredo y trouvent occasion de relever diverses erreurs d’Aristote, de démontrer plusieurs vérités nouvelles ou méconnues, et d’insister sur la nécessité de recourir à la géométrie pour l'élucidation des questions physiques, et sur la possibilité d'appliquer aux faits concrets les déductions abstraites des mathématiques.
A l’objection de Simplicius qu’ou ne peut pas conclure de démonstrations sur la sphère abstraite aux sphères matérielles, à raison de la nature de la matière qui ne comporte pas la réalisation de ces sphères parfaites, de ces plans parfaits, auxquels les lois mathématiques seraient applicables, Salviati répond :
De même que pour obtenir des calculs exacts sur la valeur du sucre, de la soie et de la laine, il est indispensable de tenir compte de la tare des caisses, des enveloppes, etc. , de même quand un philosophe géomètre veut vérifier au concret les effets assignés par des démonstrations abstraites, il faut qu’il se débarrasse des défectuosités de la matière, et s’il sait y parvenir, ses conclusions seront aussi certaines que les résultats des comptes arithmétiques. Les erreurs en géométrie et en physique ne proviennent ni du concret, ni de l’abstrait, mais de ce que le calculateur ne compte pas juste.
Salviati constate comme résultat obtenu par toute celle discussion sur les arguments tirés de la chute des graves, du tir des projectiles, etc. , non jjas que la terre se meut en effet, mais que l’opinion qui lui attribue un mouvement de révolution diurne n’est pas aussi ridicule et aussi insensée que le prétend le bataillon des philosophes vulgaires. Simpli-
3âi
cius avoue que son ancienne incrédulité s’en est trouvée quelque peu ébranlée ; mais des objections plus fortes se présentent à sa pensée, et celles-là, il doute que Salviati puisse parvenir à les détruire. Ce sont celles que deux auteurs ont dirigées ex professa contre l’opinion de Copernic; les premières se trouvent dans un petit livre de conclusions physiques ; les autres ont été consignées par un grand philosophe et mathématicien dans un traité en faveur de la doctrine d’Aristote sur l’incorruptibilité du ciel, traité dans lequel il soutient que les comètes et les étoiles nouvelles ne se meuvent pas au-dessous de la sphère des planètes, mais au-dessous de la sphère lunaire, et démontre le fait contre Tycho, Kepler et beaucoup d’autres astronomes, les mettant à bas au moyen de leurs propres armes, c’est-à-dire par le moyen des parallaxes. Simplicius commence son exposition de ces objections par celles que contieut le livre des conclusions physiques.
L’auteur, à l’aide d’un calcul ingénieux et profond, démontre qu’un boulet, s’il était miraculeusement transporté, par la puissance divine ou par quelque ange, à la concavité de l’orbe lunaire, et là, abandonné en liberté, ne mettrait pas moins de six jours à tomber sur la terre; et il en conclut qu’il serait tout à fait incroyable que le boulet pût parcourir les trajets nécessaires pour suivre le mouvement de la terre durant tant de jours. Il confirme cette improbabilité par de nombreuses objections produites sous la forme de questions impossibles à résoudre par les sectateurs de Copernic.
Salviati fait voir que le mode de calcul employé par l’auteur atteste la plus parfaite ignorance des plus simples connaissances de la géométrie, et qu’à supposer, comme il le prétend, que le corps tombât avec une vitesse égale à celle
ANALYSE DU DIALOGUE -
de la sphère lunaire, le temps de la chute ne dépasserait pas quatre heures. Mais c’est tout autrement qne le calcul doit être fait.
En effet, l’auteur admet que le mouvement dans la chute serait uniforme, tandis qu’il serait réellement accéléré, comme celui de tous les corps pesants, connaissance qui au reste serait sans profit, si la proportion de l’accélération n’était pas connue. C’est à l’académicien notre ami qu’appartient le mérite d’avoir le premier déterminé cette proportion, avant lui demeurée inconnue, ainsi qu’il l’a fait dans des écrits non encore livrés à la publicité, mais par lui communiqués à des amis.
Il y démontre que l’accélération du mouvement rectiligne des graves se fait suivant les nombres impairs à partir de l’unité; c’est-à-dire qu’en notant des temps égaux de nombre quelconque, si, durant le premier temps en partant du repos, le mobile a parcouru un espace déterminé il en parcourra trois durant le second temps, cinq durant le troisième, sept durant le quatrième et ainsi de suite ; ce qui revient à dire eu somme que les espaces parcourus par le mobile, en partant du repos, ont entre eux un rapport double de celui qu’ont les temps durant lesquels les espaces sont mesurés, et en définitive que les espaces parcourus sont entre eux comme les carrés des temps.
En procédant par une méthode plus sûre à un calcul plus vrai, qui le conduit en définitive à évaluer à 3 h. 22' U" le temps que le boulet mettrait à tomber de la sphère de la lune sur la terre, Salviati trouve occasion de réfuter l’erreur d’Aristote sur le rapport généralement admis, pour les corps pesants, entre leur poids et la rapidité de leur
chute, et de signaler une des nombreuses vérités démontrées par l'académicien leur ami, à savoir: que pour un corps qui tombe avec l’accélération de mouvement dont la proportion a été déterminée, la vitesse acquise à un moment quelconque de sa chute est telle, qu’en continuant à se mouvoir uniformément sans accélération, il parcourait dans un temps égal un espace double.
Salviati expose quelques particularités relatives aux mouvements du pendule, et signale notamment la cause qui, indépendamment de la résistance de l’air, met obstacle à ce que ces mouvements se perpétuent indéfiniment, à savoir: que les parties plus rapprochées du point d’attache, par leur tendance à osciller plus rapidement, retardent les parties les plus éloignées et retranchent incessamment quelque chose aux oscillations du poids. Puis les livres des deux auteurs invoqués par Simplicius sont apportés, et il devient possible de leur emprunter textuellement les objections à examiner.
Les diverses questions soumises par l’auteur du livre des questions physiques aux copernicicns sont successivement résolues par Salviati de manière à cesser d’être des objections valables contre le mouvement de la terre. Et dans les solutions données se trouve la réfutation de l’erreur péripatéticienne qui consiste à nier la possibilité du mouvement naturel par une cause interne. Salviati estime que la tendance naturelle des corps pesants à se mouvoir de haut en bas vers le centre de la terre, qu’on appelle pesanteur sans connaître sa nature, n’est pas essentiellement différente de celle qu'aurait ce même corps dans une direction de bas en haut, en continuant son mouvement au delà du
ANALYSE DU DIALOGUE
MA
centre de la terre après l’avoir atteint, ni de la cause qui fait mouvoir la terre elle-même aussi bien que Mars et Jupiter, tendance interne qui peut être rapportée, pour tous ces mouvements, à un principe virtuel ( virtu impressa ).
Le débat s’ouvre sur les objections anticoperniciennes développées dans le traité sur les trois étoiles, dont Simplicius présente l’auteur, à qui est dû aussi \'An(i-t icône, comme un philosophe consommé et un grand mathématicien.
Si m plifies pense qu’il serait superflu de lire entièrement le livre, qui est prolixe, et qu’il suffira de lui emprunter les textes qui sont comme le nerf de la démonstration.
Le premier argument est celui-ci : si l’opinion de Copernic était admise, le critérium de la philosophie naturelle serait sinon complètement détruit au moins considérablement affaibli ; ce critérium repose sur l'opinion commune à tous les philosophes qui fait des sens et de l’expérience le guide de toute philosophie. Or l’hypothèse de Copernic supposerait que les sens nous trompent énormément, en nous faisant voir parfaitement rectiligne un mouvement qui serait un composé de ligue droite et de ligne circulaire.
Salviati répond que c’est là l’argument déjà réfuté d’Aristote et de Ptolémée, et fournit quelques exemples qui démontrent combien il a peu de portée.
L’auteur du livre ajoute que l’opinion de Copernic impliquerait une autre déception des sens; car nous ne sentons en aucune sorte le mouvement de l’air, qui, dans l'hypothèse, serait pourtant entraîné avec la terre par un mouvement plus rapide que celui du vent le plus violent. Ce philosophe croit donc, répond Salviati, que la terre que Copernic fait tourner avec l’air ambiant, n’est pas celle que
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Sl'K LES SYSTÈMES DU MONDE.
nous habitons, mais une autre. Celle que nous habitons nous emporte nous-mêmes avec sa propre vitesse aussi bien que l’air. Comment pourrions-nous nous sentir frappés par l’air dont la même partie ne cesse pas de nous toucher?
Et sur cette exclamation de l’auteur: d’après cette opinion il faudrait se défier du témoignage de nos sens en tant que fondamentalement illusoire et incapable de nous faire juger des choses sensibles même les plus rapprochées ; quel espoir nous resterait dès lors d’atteindre la vérité au moyen d’une faculté si trompeuse !
Salviati pense que ce qu’il y aurait légitimement à conclure, c’est qu’on doit se montrer circonspect dans la croyance à prêter tout d’abord aux apparences offertes par les sens, qui peuvent facilement nous tromper. Sagredo, à ce sujet, cite l’illusion que pourraient se faire, si le raisonnement ne la redressait, ceux qui, marchant la nuit dans une rue, croient voir la lune les suivre pas à pas à la manière d'un chat le long du bord des toits.
Simplicius, laissant de côté les illusions des sens dont il admet l’existence, aborde les arguments que l’auteur du livre emprunte à la nature même des choses. Voici le premier : la terre ne peut de sa nature se mouvoir de trois mouvements très-différents. Pour l’admettre il faudrait réfuter plusieurs vérités évidentes : d’abord que tout effet dépend d’une cause, puisque aucune chose ne se produit elle-même, ce qui exclut l’identité du moteur et de la chose mue ; enfin que dans les phénomènes sensibles, ce qui est un, en tant qu’un, ne peut produire qu’une seule chose; si par exemple l’âme dans l’animal accomplit diverses opérations, c’est au moyen d’organes divers. En somme, dans les choses sensibles les opérations
ANALYSE DU DIALOGUE
différentes proviennent d’une différence dans la cause»
Il est donc évident qu’un corps simple, tel qu’est la terre, ne peut se mouvoir de trois mouvements essentiellement différents, car il faudrait distinguer en elle trois principes pour les trois mouvements; or contenant en elle trois principes de mouvement naturel cnoutre de la chose mue, elle ne serait pas un corps simple, mais un composé de trois principes moteurs et de la chose mue.
Salviati aurait beaucoup à dire, mais, pour abréger, sc contente de la réponse que l’auteur fournit lui-même d’avance. De même que dans l’animal un seul principe produit des opérations différentes, dans la terre les mouvements divers proviennent d’un seul principe.
■Simpiicius réplique aussitôt que la nature n’offre dans les choses nécessaires ni moins ni plus qu’il ne faut, et que si les animaux sont capables de divers mouvements, c’est que la nature les a doués de nombreuses articulations. Si la terre, corps un et continu et absolument dépourvu d’articulations, était capable de mouvements divers, il en résulterait que la nature a inutilement doué les animaux d’articulations.
. Salviati conteste que la nature ait donné aux animaux des articulations pour les rendre capables de mouvements divers; les articulations ont pour usage de reudre possibles des mouvements partiels, le reste du corps demeurant immobile; tous ces mouvements partiels sont circulaires. Les mouvements de déplacement de i’animal tout entier, comme dans la course, le saut, etc. , sont des mouvements secondaires, dépendant de ceux qui s’accomplissent au moyen des articulations. Par suite des mouvements de flexion des jambes aux genoux, des cuisses aux hanches, qui sont des raouve-
menu partiels circulaires, se produisent le saut ou la course qui sont des mouvements de tout le corps et qui peuvent n’être pas circulaires. La terre, qui n’a pas à mouvoir une partie sur une partie immobile, mais a se mouvoir dans sa totalité, n’a pas besoin d’articulations.
A propos d’une autre objection tirée de la direction des trois mouvements, Salviati démontre que l’auteur n’a pas compris Copernic et lui attribue ce qu’il n’a ni dit ni conçu.
Simplicius relève d’après le môme auteur ce qu’il y aurait d'absurde h admettre que les mômes mouvements peuvent s’accommoder à des natures essentiellement différentes, contrairement à ce que nous montre l’expérience.
La raison ne nous enseigne- t-el le pas que nous ne pourrions avoir prise sur la .connaissance des natures diverses, si elles n’avaient des mouvements et des opérations propres à nous permettre la distinction des substances ?
A cela, Sagredo répond:
J’ai déjà trois fois observé que l’auteur, pour prouver qu’une chose est de telle ou telle manière, a recours à ces formules: c’est de cette manière que la chose s’accommode à la portée de notre intelligence; autrement nous n’aurions pas accès à la connaissance de telle ou telle particularité, ou le critérium de la philosophie serait altéré ; comme si la nature avait d’abord fait le cerveau des hommes et s’était ensuite arrangée pour disposer les choses conformément à la capacité de leur intelligence. Je crois bien plutôt que la htiture a d’abord fait les choses à son gré et a ensuite rendu possible pour l’intelligence humaine, à la condition de grands efforts, la connaissance de quelques-uns de ses secrets.
ANALYSE DU DIALOGUE
Quant au foud de l'argument, Salviati fait voir que la diversité de nature dans les divers éléments, l’eau, la terre, l’air, n’est pas révélée par celles de leurs opérations qui leur sont communes, mais bien au contraire par celles qui leur appartiennent en propre; et que si, d’après Aristote, Ptolémée et tous leurs sectateurs, l’immobilité autour du centre est attribuée à la terre, à l’eau et à l’air, sans que l’état commun de repos s’oppose à la connaissance de la diversité de leur nature, il ne voit pas comment il en serait autrement de la communauté de mouvement qui leur est attribuée par Copernic, tout en leur laissant leurs différences de pesanteur, de mobilité, de densité et de qualités, en ce qui touche le chaud, le froid, le sec, l’humide et le reste.
Simplicius invoque une nouvelle objection fondée sur ce que les corps du même genre persistent dans le même genre pour l’état de mouvement comme pour l’état de repos. Suivant l’hypothèse de Copernic, des corps du même genre et aussi semblables que possible différeraient énormément par leur mouvement, puisque les six plauètes seraient perpétuellement en révolution, tandis que le soleil et toutes les étoiles fixes demeureraient perpétuellement immobiles.
Il suSit à Salviati, pour démontrer le néant de l’objection, de retourner l’argument. L’éclat le plus splendide et l'absence de lumière sont des conditions différentielles tout aussi importantes que le mouvement et le repos. La terre est privée de lumière et le soleil est par lui-même resplendissant aussi bien que les étoiles fixes. Les six planètes mobiles sont totalement privées de lumière non moins que la terre; leur essence se rapporte donc à celle de la terre et, autant qu’elle, diffère de celles du soleil et des étoiles fixes ; donc
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la terre est mobile, et immobiles sont le soleil et la sphère étoilée.
Simplicius dit que l’auteur ne se rendrait pas à ce raisonnement. Il ne concéderait pas que les planètes soient obscures; il soutiendrait que les planètes, le soleil et les étoiles diffèrent de la terre autrement que par les conditions de splendeur ou d’obscurité.
Quelle confusion et quelle perturbation, dit-il, en effet, ne jetterait pas dans le système de l’univers l’hypothèse de Copernic! Parmi les corps célestes immuables et incorruptibles selon Aristote, Ticon et tant d’autres; parmi ces corps, dont la noblesse est avouée de tous et de Copernic lui-même ; qui offrent, pour l’ordre et la disposition, la plus excellente constitution et ne comportent aucune altération d’essence ; parmi ces corps si purs, tels par exemple que Vénus et Mars, comment placer la sentine de toutes les corruptions, c’est-à-dire la terre, l’eau, l’air et tous les mixtes?
Combien n’est-ce pas une distribution mieux appropriée à la nature et plus digne du divin architecte, que de séparer le pur de l’impur, le mortel et l’immortel, ainsi que le font toutes les écoles qui nous enseignent comment toutes ces choses impures et périssables se trouvent renfermées dans l’étroite concavité de l’orbe lunaire, au-dessus de laquelle s'élèvent, dans un ordre imperturbable, les choses célestes.
Il est vrai, répond Salviati, que le système de Copernic jette la perturbation dans l’univers d’Aristote; mais c’est de notre univers, de l’univers réel qu’il s’agit.
Quand, à la suite d’Aristote, l’auteur se fonde sur la corruptibilité de la terre et l’incorruptibilité des corps célestes, pour en conclure une différence d’essence motivant la mobi-
ANALYSE DU DIALOGUE
lité des corps célestes et l’immobilité de la terre, il se jette dans le paralogisme en supposant ce qui est en question. En effet, Aristote déduit l'incorruptibilité des corps célestes du fait même du mouvement, à propos duquel on débat à qui de ces corps ou de la terre il appartient. Nous en avons assez dit sur l’inanité de tous ces arguments de rhétorique. N’est-il pas insensé de dire que la terre et les éléments sont séparés des sphères célestes et confinés au dedans de l’orbe lunaire ? Iist-ce que l’orbe lunaire n’est pas une des sphères célestes, de leur aveu comprise au nombre de toutes les autres? C’est un procédé nouveau, pour séparer les purs des impurs et les malades des valides, que de donner pour habitation à ceux qui sont infectés le cœur de la cité ; je croyais qu’on devait en écarter le plus possible le lazaret. Ce que Copernic -admire dans l’ordre de l’univers, c’est que Dieu ait placé au centre du temple le grand luminaire qui doit l’éclairer de toute sa splendeur. Nous aurons à revenir sur la place assignée au globe terrestre entre Mars et Vénus, et vous-même, pour complaire à l’auteur, vous essayerez de l’en retirer. Mais de grâce n’entrelaçons pas ces fleurettes de rhétorique dans les nœuds solides de nos démonstrations; laissons-les aux orateurs ou plutôt aux poètes, qui peuvent faire servir leurs agréments à ennoblir les choses les plus viles et quelquefois les plus pernicieuses.
Le sixième et dernier argument de l’auteur du livre des conclusions physiques est produit par Simplicius. 11 consiste dans la complète invraisemblance d'un mouvement perpétuel et régulier accompli par un corps corruptible et périssable tel que la terre. On a la preuve qu’il n’en peut être ainsi par l’exemple des animaux, qui, doués d’un mou-
veinent naturel, ont besoin de repos pour réparer leurs forces, et périraient s’ils s’obstinaient dans un incessant effort. . •
Et pour n’avoir plus à reprendre le rôle de contradicteur, au nom de cet auteur, Simplicius rapporte la réfutation qu’il a faite d’un argument de Kepler en faveur du système de Copernic.
Kepler dit : < Il est plus difficile d’étendre l’accident au » delà du mode de sujet, que d’augmenter le sujet sans ac- » cident. Copernic agit donc avec plus de vraisemblance en » augmentant l'orbe des étoiles fixes sans mouvement, que » Plolémée qui augmente d’une rapidité immense le mouve- » meut des étoiles fixes. »
L’auteur des conclusions s’étonne que Kepler ait commis l’erreur d’admettre que, dans l’hypothèse de Ptolémée, le mouvement soit accru au deià du mode du sujet. Le mouvement ne s’accroît au contraire que conformément à ce mode, et c’est cet accroissement qui produit l’augmentation de rapidité dans le mouvement, il en donne pour preuve l’exemple d’une machine se mouvant en vingt-quatre heures, c’est-à-dire d’un mouvement très-lent, dont le demi-diamètre, s’il était prolongé jusqu’à la distance du soleil ou des éLoiles fixes, aurait à son extrémité a rapidité du mouvement du soleil et des étoiles fixes. En appliquant à la sphère stellaire cette considération, on trouverait, comme dans la machine, sur son demi-diamètre, au voisinage du centre, un point où Je môme mouvement, si rapide dans la sphère stellaire, serait en effet très-lent. C’est la grandeur du corps qui de très-lent le fait devenir très-rapide bien qu’il continue à être le même. La rapidité ne s’accroît donc pas au delà du mode de sujet.
ANALYSE Dü DIALOGUE
elle s’accroît conformément à ce mode et tout autrement que ne le croit Kepler.
Salviati ne croit pas que l’auteur ait pu méconnaître et abaisser Kepler, jusqu’à se persuader qu’il ait pu lui échapper que l’extrémité d’une ligne menée du centre à l’orbe stellaire doive se mouvoir plus rapidement qu’un point voisin du centre. Il faut qu’il comprenne que la conception de Kepler a été tout autre qu’il s’imagine, et que l’intention de Kepler a été de dire qu’il y avait moins d’inconvénient à augmenter considérablement la grandeur d’un corps immobile, qu’à attribuer une extrême rapidité à un corps immense, eu égard au mode, c’est-à-dire à la règle et à l’exemple des autres corps naturels, pour lesquels on voit que la rapidité du mouvement diminue à mesure qu’augmente la distance au centre, c’est-à-dire que leurs révolutions s’accomplissent dans des périodes de temps plus longues. Mais, dans l’état de repos, qui ne comporte pas le plus ou le moins, la - grandeur ou la petitesse du corps n’apporte aucune différence. De sorte que la réfutation de l’auteur, pour atteindre l’argument de Kepler, impliquerait chez l’auteur l’opinion que ce serait pour le principe moteur la même chose de mouvoir, dans un même temps, un corps très-petit ou un corj>s immense, et que l’augmentation de la vitesse coïnciderait avec l’augmentation de la masse. Mais cela est en opposition avec les règles architectoniques de la nature, qui, pour Jes petites sphères et très-sensiblement pour les étoiles raédicéennes, emploie le mode qui consiste à faire circuler les petits orbes dans des temps plus courts; ainsi que l’atteste le temps de la révolution de Saturne qui, atteignant trente années, est plus longue que la durée totale de toutes les autres
petites sphères. Passer (le cette révolution à une sphère beaucoup plus grande et la faire mouvoir eu vingt-quatre heures, c’est, on peut très-raisonnablement le dire, sortir des règles du mode. D'où il résulte que la réfutation de l'auteur ne porte pas sur le sens vrai de l’argument mais sur les mots qui l’expriment. L’auteur, c’est un tort grave, ne pourrait nier qu’il a sciemment altéré le sens de* paroles, pour imputer à Kepler un acte d’ignorance. Mais l’imposture est trop grossière pour qu’elle ait pu rien diminuer de l’opinion sur sa valeur scientifique, que Kepler a gravée dans l’esprit des lettrés.
Quant à l’argument tiré de la nécessité du repos pour la terre à la manière des animaux. . . .
Sagredo interrompt Salviati pour dire qu’il lui semble entendre Kepler répondre qu’il va des animaux qui se refont de la fatigue en se roulant à terre, et qu’il n’y a dès lors à craindre aucune fatigue pour le globe terrestre, qui, on pourrait le dire, jouit d’un repos éternel, en se maintenant dans une perpétuelle révolution sur lui-même.
Après avoir montré qu’il n’y a aucune parité dans les mouvements des animaux et le mouvement attribué à la terre, et avoir .expliqué comment la fatigue se produit chez les animaux par suite de conditions qui leur sont propres, Sagredo fait remarquer que l’argument tournerait aussi bien contre le système de Ptolémée que contre le système de Copernic. Car le repos dont on prétend que la terre aurait besoin, combien ne serait-il pas encore plus nécessaire au premier mobile qui aurait à entraîner tant de sphères !
Salviati insiste à son tour et plus sérieusement sur le même ordre de raisonnements, et, jugeant qu’il convient de renvoyer à un autre jour l’examen des arguments à l’aide des-
quels l'auteur des conclusions a entrepris la tâche difficile de prouver que les étoiles nouvelles de 1572 et de 160îi appartiennent à la région sublunaire et non aux régions célestes, il demande à Simplicius s’il lui reste quelque chose à ajouter relativement au mouvement diurne, qui a été jusque-là si longuement débattu.
Simplicius répond qu’il reconnaît que dans toutes ces justifications du système de Copernic il y a beaucoup de pensées ingénieuses et profondes ; mais qu’il ne se sent pas convaincu , parce que, en définitive, tout ce qui a été dit n’aboutit qu’à conclure qu’il n’y a pas de raisons nécessaires en faveur de la stabilité de la terre ; et parce qu’on n’a pu d’autre part produire aucune démonstration convaincante et réellement concluante relativement à sa mobilité.
Aussi, réplique immédiatement Salviati, n’ai-je jamais eu, eigneur Simplicius, la prétention de vous faire changer d’opinion, et n’aurais-je pas la hardiesse de me prononcer définitivement sur un si grand débat. Mais mon intention a été ce qu’elle continuera à être dans la suite de nos discussions, de vous prouver que ceux qui ont attribué ce mouvement si rapide en vingt-quatre heures, à la terre seule plutôt qu’à l’ univers tout entier moins la terre, ne s’étaient pas abandonnés, comme à l'aveugle, à cette opinion ; qu’ils avaient au contraire très-bien vu, compris et examiné toutes les raisons alléguées par les partisans de l’opinion contraire, et que leurs réponses ne manquaient pas de gravité.
Puis d’un commun accord est renvoyé au lendemain l’examen de la grande et noble question du mouvement annuel attribué à la terre très-anciennement par Arislarque de Samos, et récemment par Copernic.