CHAPITRE VI
Effet de la publication du dialogue. — Saisie du livre. — Procès de Galilée devant l’inquisition romaine; sa condamnation, son abjuration. (1652 à 1635.)
Le succès de cet important ouvrage réalisa toutes les espérances de l’auteur pour le triomphe de la vérité qu’il défendait; mais ce succès lui fut bien funeste à lui-même; car son intention devint manifeste par l’effet du livre, par les applaudissements des amis de l’auteur et des partisans de son système, comme par la colère et les dénonciations de tous les adversaires et ennemis qu’il avait dans les universités, dans le clergé et dans les couvents, surtout chez les jésuites et les dominicains, qui, sauf d’honorables exceptions, étaient alors des défenseurs obstinés du péripatétisme. Tout le monde avait vu clair, excepté les examinateurs, qui avaient lu et approuvé le livre sans en comprendre la portée en faveur d’une doctrine dont on voulait maintenir la condamnation. La préface, justement soupçonnée d’ironie de la part de Galilée, qui l’avait inspirée d’abord et acceptée ensuite, était vraiment trop naïve de la part de ceux qui la lui avaient imposée comme leur œuvre. Ils devaient sentir le ridicule
de la situation qu'ils s’étaient faite, et Urbain VIII pouvait craindre d’avoir sa part de ce ridicule.
En mai 1632, deux exemplaires du dialogue étaient arrivés de Florence à Rome, et l’un d’eux avait été offert au cardinal neveu Francesco Barberini, qui l’avait prêté au P. Castelli; celui-ci, dans une lettre du 29 mai, exprimait à Galilée son admiration. Les envois de librairie de Toscane à Rome étaient difficiles, à cause des mesures sanitaires motivées par la peste, qui sévissait en Toscane. Cependant quelques autres exemplaires furent introduits à Rome. Le comte Filippo Magalotti en apporta huit, dont un était pour lui, et les sept autres furent distribués de la part de Galilée au cardinal (Antonio) Barberini, à Mgr Serristori, consulteur du saint office, au P. Riccardi et à quatre autres personnages importants1. Le 5 août, le P. Campanella, dans une lettre, félicitait Galilée d’avoir, par son dialogue, surpassé Copernic pour le fond et égalé Platon pour la perfection de la forme. Mais il ajoutait que, pour ne pas compromettre l’auteur, il feignait de trouver le livre d'accord avec la préface. Le 14 août. 1652, Fra Fui genzio Micanzio transmettait à Galilée l’expression de l’admiration de Mgr Contarini , procurateur de Saint- Marc de Venise, pour son nouvel ouvrage, et de leur indignation commune contre la- saisie qui venait d’en être opérée. Le 29 septembre, Mgr Piccolomini, archevêque de Sienne, écrivait à Galilée pour lui exprimer avec énergie les mêmes sentiments.
Mais Galilée ne pouvait pas espérer de trouver chez tous les lecteurs des sentiments semblables. En 1652, le P. Scliei-
1 Suppl., 519.
11er n’était plus à Ingolstadt, mais à Rome. Le 19 juin 1652, le P. Castelli, dans une lettre à Galilée, décrit la colère muette que le P. Scheiner a éprouvée en entendant un religieux faire l’éloge du dialogue nouvellement publié, dans lequel Galilée avait maintenu ses droits de priorité contre des prétentions de ce père. Il faut voir comment celui-ci, dans une lettre du 25 février 1655 à Gassendi, exhale son courroux contre le dialogue et son animosité personnelle contre l’auteur1, alors traduit devant l’inquisition. Dès le mois de juillet 1652, le P. Riccardi, examinateur du livre, était très** inquiet pour lui-même. À la fin de juillet et pendant le mois d’août, dans deux entretiens avec Magalotti, ami de Galilée et allié à la famille Barberini, le P. Riccardi, malgré la discrétion qui lui était imposée, laissait entrevoir la situation. En parlant de Galilée, ces mots lui avaient échappé : « Les jésuites le poursuivront violemment. » Il aurait voulu retirer des mains de Magalotti les huit exemplaires que celui-ci avait apportés à Rome2; mais il n’était plus temps.
Les ennemis de Galilée tâchaient de trouver quelque différence entre l’ouvrage imprimé et le manuscrit approuvé. D’abord, on dit au pape que certains arguments par lesquels Sa Sainteté avait prouvé à Galilée la fausseté de son système, et que Galilée avait reproduits à la fin du dialogue manuscrit, avaient été omis dans l’impression; mais il fut constaté que ces arguments se réduisaient à un seul, qui se trouvait dans l’ouvrage imprimé comme dans le manuscrit : il fallut renoncer à ce grief. Trois dauphins étaient représentés sur le frontispice du livre avec une légende: cet ornement, qui
1 IX, 275. — 2 Suppl., 518-522.
n’avait pas été soumis à l’approbation, fut incriminé. Le P. Riccardi fut soulagé d’un grand poids, quand on eut présenté des documents factices destinés à faire croire que ces dauphins étaient un emblème perpétuellement employé par l’imprimeur, qui était Landini de Florence. Un troisième grief, indiqué également à Magalotti par le P. Riccardi, fut seul maintenu, comme on le voit par les interrogatoires : Galilée avait laissé imprimer sur une feuille séparée et en caractères différents la préface qui lui avait été imposée. Nous avons déjà dit ce que valait ce grief. En rendant compte de ces conversations avec le- P. Riccardi dans ses lettres du 7 août et du V septembre 1632 à Guiducci l, Magalotti déclare que ce sont là des prétextes, mais que le fond de l’affaire est que les pères jésuites travaillent sous main pour faire prohiber l’ouvrage. Targioni* accuse le P. Scheiner, jésuite, d’avoir été le dénonciateur.
Vers le commencement du mois d’août 1632, par ordre de l’inquisition, dont le principal consulteur dans cette affaire fut le P. jésuite Inchofer5, la vente du livre fut interdite à Florence. Déjà il était répandu dans toute l’Europe, et Landini répondit que l’édition était épuisée*. Au contraire, Magalotti s’efforça de faire croire au P. Piiccardi que la peste de Toscane avait empêché la sortie des exemplaires, et que Galilée ferait les cartons qu’on exigerait5. Le P. Riccardi désira voir la lettre adressée en 1615 à la grande-duchesse
Christine, et dans laquelle Galilée s’était efforcé d’établir que
1 Suppl , 318-529. — 2 T. I, p. 113, note a.. — 5 Marini, p. 65, 107, 109. On avait songé d’abord à appeler de Lise le professeur péripatéticien Chiai amonti; mais on y renonça (IX, 419, note 1). — 4 IX, 468, et Nclli, p. 516. — 5 Suppl., 524.
GAULEE.
son système était conciliable avec les textes sacrés. Magalotti répondit d’abord qu’il 11e savait pas s’il pourrait retrouver une copie de cette lettre, qui n’avait jamais été imprimée Après avoir consulté le P. Castelli, il en donna une copie au P. Riccardi, qui la montra sans doute aux inquisiteurs1. Le pape remit d’abord l’examen du livre à une commission spéciale2, et non encore à l’inquisition, comme Magalotti croyait le savoir dès le 7 août5. D’après le conseil donné par Magalotti dans sa lettre du 7 août à Guiducci, le ministre Cioli, par une lettre du 24 août, chargea l’ambassadeur Niccolini d’exprimer au pape l’étonnement avec lequel le grandduc, à qui l’ouvrage était dédié, avait appris les mesures prises contre ce livre approuvé par l’autorité ecclésiastique à Rome et à Florence avant l’impression. Mais, lorsque le 4 septembre Niccolini s’acquitta de sa mission, le pape entra dans une grande colère contre l’audace de Galilée, et Niccolini ayant demandé humblement qu’il fût admis à se justifier, Urbain VIII répondit qu’en pareille matière le saint office ne faisait autre chose que de déclarer la culpabilité et d’appeler le coupable à se rétracter.
Cependant nous avons vu qu’en 1 625 et en 1624 Urbain VIII ne repoussait qu’avec une certaine modération le système de Copernic, et qu’en 1650 il disait confidentiellement à Campanella qu’il voudrait que le décret du 5 mars 1616 n’eût pas été porté contre ce système. Le P. Riccardi était anticopernicienei partisan du système de Tycho-Rrahe 4; mais il persistait dans cette disposition à la tolérance dont le pape
1 Suppl., 523-327. — 2 IX, 426-427. — 3 Suppl., 520 et 320. Comparez IX, 440 et 441. — 4 Suppl, 327. Comparez Y II , 296.
lui-même avait autrefois donné l’exemple1. Au contraire, Urbain VIII avait changé d’opinion : depuis quelques mois, il s’était laissé circonvenir par la perfide habileté de certains ennemis de Galilée et de son système. La dépêche du 5 septembre 1652 et les dépêches suivantes .de l’ambassadeur Niccolini prouvent que le pape s’était laissé persuader que Galilée et ses partisans l’avaient indignement trompé sur la nature et les tendances du livre, et que la religion était mise dans le plus grand danger par la publication autorisée en son nom. Il résulte môme de ces dépêches qu’on lui avait fait croire que des textes de l’Écriture sainte étaient cités et mis en cause dans le dialogue2: ce qui prouve qu’il ne l’avait pas lu, et que, pour le tromper et l’irriter, on avait mis sur le compte du dialogue récemment imprimé des citations, très-respectueuses d’ailleurs, qui ne se trouvaient que dans deux lettres écrites avant 1616, restées manuscrites et non imprimées. De plus, et non moins faussement comme nous le verrons, on avait tâché de lui faire croire que dans le dialogue Galilée avait même osé le tourner personnellement en ridicule.
Les amis de Galilée espéraient que cette grande colère non motivée tomberait, que le livre seul serait atteint, et que Galilée aurait une excuse suffisante dans l'autorisation qu’il avait obtenue pour l’impression. Dans une lettre perdue du 25 août 1652, Galilée avait écrit à Magalotti qu’il craignait que son livre ne fût prohibé comme suspect et dangereux, et que la doctrine du mouvement de la terre ne fût même condamnée expressément par l’inquisition. Magalotti, par
1 Suppl , 326. — 2 IX, 423. 436.
sa réponse du 4 septembre1, tâche de le rassurer sur ce dernier point : allié à la famille des cardinaux Barberini et du pape, il s’autorise de l’opinion de personnes qui interviennent communément dans la congrégation du saint office, pour dire qu’en ce moment on ne paraît disposé à trancher ni cette question ni aucune question dogmatique controversée entre catholiques. Quant à un danger personnel pour Galilée, ni Magalotti ni Galilée lui-même n’en soupçonnaient la possibilité.
Ils ignoraient qu’on avait trouvé un moyen pour le perdre. Le 11 septembre, l’ambassadeur Niccolini fut informé par une indiscrétion du P. Riccardi qu’on avait découvert dans les archives du saint office la minute, depuis longtemps oubliée, de l’injonction personnelle faite à Galilée au nom de l’inquisition et acceptée par lui le 26 février 1616, et que dès lors l’affaire devenait plus grave2. En effet, après un mois d’examen, la commission spéciale, saisie de l’affaire avant le 15 août, présenta au pape un mémoire divisé en deux parties. La première3 indique brièvement l’état de la question et les principaux faits de la cause et résume les griefs allégués. La seconde4 est destinée expressément à donner le résultat des délibérations de la commission sur la manière de procéder tant à l’égard du livre que contre la personne de l’auteur ; mais nous verrons qu’en ce qui concerne l’auteur elle use de réticence. Elle reprend avec plus de développements l’exposé des faits réduits à sept articles principaux. Le sixième article, qui a pour objet le livre même considéré comme
1 Suppl., 529-330. — 2 IX, 424425. — 3 P. 93 deM. de l’Épinois. — 4P. 94-95 du même.
corj)s du délit , se subdivise en sept griefs adoptés par la commission. Le premier de ces griefs est une chicane pour vice de forme : le P. Riccardi, examinateur, après avoir donné X imprimatur pour Rome, avait consenti à l'impression pour Florence ; mais on reprochait à Galilée d’avoir publié en tête du livr e.X imprimatur pour Rome, sans un ordre exprès du P. Riccardi et sans qu’il eût revu le livre une dernière fois sur les épreuves d’imprimerie, comme il l’aurait fait si l’impression s’était faite à Rome. Les six autres griefs du sixième article concernent le fond. La préface, faite et imposée par l’examinateur, n’est et ne pouvait être l’objet d'aucun blâme ; mais, dans le corps de l’ouvrage, la commission trouve mauvais surtout que le personnage qui défend le système de Copernic le présente par moments comme une vérité certaine; elle désapprouve certaines raisons scientifiques, sur lesquelles il l’appuie, suivant elle, avec trop de confiance; surtout elle trouve mauvais qu’il déprécie les auteurs contraires, dont l'Eglise se sert habituellement, et elle le blâme de traiter comme non décidée une question résolue par une définition dogmatique. La conclusion aurait pu remédier à ces fautes prétendues du personnage qui expose le système de Copernic ; mais la commission trouve que la pensée vraie exprimée en faveur du doute sur la question du système du monde y passe trop inaperçue, que cette pensée y est mise dans la bouche d’un sot, et que l’interlocuteur copernicien l’accepte trop froidement et de mauvaise grâce. Cependant la commission ne conclut pas à la suppression du livre, mais seulement à des corrections, qu’elle croit possibles. Le septième et dernier article est le plus grave : il constate la défense secrète faite à l’auteur le 26 février 1616 et sa promesse
d’obéir. Cependant la commission n’ajoute aucune réflexion; elle ne se prononce pas par écrit sur la marche à suivre à l’égard de l’auteur, coupable d’avoir dissimulé celte défense pour faire autoriser une publication qui l’enfreignait. Ce fut le pape qui tira la conclusion.
Le 15 septembre, Niccolini fut chargé par Urbain VIII d’informer le grand-duc, mais avec défense pour tous deux d’en parler sous peine des censures les plus graves, que Galilée était déféré personnellement à l’inquisition1. Le 25 septembre 1652, elle libella contre lui un mandat de comparution, avec ordre à l’inquisiteur de Florence de le lui signifier en présence d’un notaire et de deux témoins, de manière toutefois que Galilée ignorât leur présence 2. La signification eut lieu le 1er octobre : on donnait à Galilée le mois d’octobre pour délai de comparution devant le saint office de Rome. 11 signa la promesse d’obéir3.
Le 25 septembre, le P. Campanella avait écrit à Galilée, pour l’instruire de ce qu’il avait tenté vainement en sa faveur: il avait demandé à être entendu par l’inquisition dans sa longue séance du 25 septembre, dont il ignorait le résultat ; mais sa demande avait été repoussée et lui avait même attiré une menace personnelle. Seulement un cardinal inquisiteur avait consenti à faire valoir devant ses collègues les raisons que le savant moine dominicain lui avait suggérées en faveur de Galilée et de son livre. Le moine bénédictin Castelli n’était pas plus heureux dans ses efforts. Malgré la faveur dont il jouissait près des cardinaux Barberini, le P. Castelli, nommé
1 IX, 425-426. — 2 Marini, p. 120, ou IX, 457. — 3 P 95-96 deM. do l'Épinois.
procurateur de la cause de Galilée par le grand-duc, n’avait pas réussi à pénétrer les secrets du saint office ; il ne connaissait nullement la situation, comme on le voit par ses lettres des 2 et 16 octobre. Dans la lettre du 2, il raconte à Galilée que, prenant sa défense et celle de la science devant le P. Riccardi, maître du sacré palais, et devant ses assistants, il a osé leur dire qu’ils devraient ménager les savants respectueux pour la religion, comme l’était Galilée, et qu’il n’était pas en leur pouvoir d’empêcher la terre de tourner. Il avait repris la question devant le P. Macolani de Firenzuola, commissaire de. l’inquisition : il s’était déclaré copernicien ; il s’était appuyé de l’autorité de saint Augustin, pour soutenir que sur les questions de ce genre les opinions devaient être libres. Le P. commissaire était tombé d’accord avec lui que cette question était mathématique et physique, et non théologique. Le P. Castelli se chargeait de la cause de Galilée avec empressement ; mais il prévoyait et annonçait que Rentrée des congrégations lui serait interdite, et qu’il ne pourrait agir qu’au dehors. On ne lui en laissa pas longtemps la liberté. Au mois d’avril 1653, c’est-à-dire au moment où la cause était appelée, on éloigna ce défenseur de l’accusé. En effet, à quoi bon un avocat devant un tribunal qui dans ses arrêts obéissait, comme nous le verrons, à des ordres? Le P. Castelli ne put revenir à Rome qu’après que Galilée condamné eût été envoyé à Sienne, et il ne rentra en grâce près d’Urbain VIII qu’en juin 1655. Le P. Riccardi, maître du sacré palais, et sur tout Mgr Ciampoli, secrétaire du pape, tombèrent en disgrâce, comme coupables de l’avoir trompé pour obtenir de lui l’autorisation de l’impression d’un livre dangereux pour la foi; Mgr Ciampoli, contre qui Urbain VIII avait
d’autres motifs de mécontentement, fut éloigné de Rome sous le prétexte d’une fonction qui était un exil1.
Le départ de Galilée pour Rome fut retardé par des raisons de santé, qu’il fit valoir, avec l’appui de l’ambassadeur, près du cardinal Antonio Rarberini le jeune, neveu du pape 2. Mais les ordres pressants de 1 inquisition et du pape se succédèrent malgré les attestations des médecins3. Le 50 décembre 1652 (1655 de la Nativité), le pape manda à l’inquisiteur de Florence qu’un commissaire de l’inquisition et un médecin allaient être envoyés de Rome aux frais de l’accusé, pour le faire incarcérer et transporter à Rome lié et avec des fers, soit tout de suite, s’il était en état de partir, soit aussitôt que ce serait possible sans danger pour sa vie4. Pour éviter celte extrémité, le grand-duc Ferdinand II fit notifier à Galilée par le ministre Cioli, le 11 janvier 1655, un ordre de partir sans délai.
Yenturi5 déclare qu’en livrant Galilée à l’inquisition romaine, le grand-duc ne donna pas une preuve de faiblesse de caractère, et qu’il ne fit que souffrir ce qu’il ne pouvait pas empêcher. En effet, le 4 septembre 1652, dans sa conférence déjà mentionnée avec l’ambassadeur de Toscane, après avoir parlé du jugement que Galilée allait avoir à subir devant l’inquisition, Urbain VIII avait ajouté que le grand-duc, comme prince chrétien, devait concourir à punir les entreprises contre la religion, et que Son A ltesse ferait bien de ne pas intervenir dans cette affaire , comme elle l’avait fait dans
i IX, 506, 314, 420-421, 422, 429-430, 451, 435, 430-457, 441, 440; Suppl-, 246-247. — 2 VII, 7; IX, 429; XV, Aggiunte e correzioni, p. 3. — 5 P. 96 et 59-00 de M. de l'Épinois. — 4 P. 00 du même. —
5 Part. 2, p 196
celle d’Alidosi, parce quelle rien sortirait pas à son honneur. Ferdinand II et son ministre Gioli, à qui Niccolini avait rendu compte de cet entretien dans sa dépêche du 5 septembre, se l’étaient tenu pour dit. Alidosi, dont Urbain VIII avait rappelé le souvenir, était un gentilhomme florentin, qu’on avait accusé d’hérésie devant l’inquisition romaine, et le grandduc s’était permis d’intervenir pour empêcher la confiscation des biens d’un de ses sujets. A cette époque, un gouvernement suspect de tendance à l’hérésie, le gouvernement dont Fra Paolo Sarpi avait été le théologien, la république de Venise était le seul gouvernemen italien qui fût assez maître chez lui pour protéger contre les rigueurs temporelles de l’inquisition romaine un de ses sujets, quand il le croyait innocent. Nul autre gouvernement italien n’aurait osé répondre aux cardinaux inquisiteurs ce qu’au XIIIe siècle saint Louis répondait si énergiquement aux évêques de France, qui se plaignaient à lui de ce qu’il ne voulait pas faire exécuter sans examen la saisie des biens de personnes qui ne se soumettaient pas à leurs excommunications trop souvent motivées par des intérêts temporels L
Galilée, septuagénaire et malade, partit en litière pour Rome le 15 janvier. Retenu au lazaret à la frontière pendant vingt jours, il ne put arriver à Rome que le 15 février. Il fut autorisé d’abord à rester dans le palais de l’ambassade. 11 fut encouragé par la visite qu’il y reçut de son ami depuis de longues années , Mgr Serristori, consulteur du saint office2, l’une des sept personnes à qui l’année précédente
1 Voyez Joinville, Hist. de S. Louis , ch. 15, p. 42-44 (éd. de M. de Wailly, Paris, 1807, gr. in-8°). — - VII, 25; IX, 455-454. Dans la fausse
Magalotti avait distribué de sa part des exemplaires du dialogue1. Le gouvernement toscan avait alloué à Galilée ses frais de séjour pour un mois, durée présumée de son affaire à Home. Au bout d’un mois, le ministre Cioli écrivit à l’ambassadeur que désormais la dépense devait être à la charge de Galilée. Niccolini, indigné, répondit qu’à défaut du gouvernement toscan il prendrait la dépense à sa charge2. Le 12 avril, Galilée fut interné dans un bel appartement au palais du saint office, où il recevait sa nourriture de l’ambassade de Toscane. Il fut renvoyé le 50 avril chez l’ambassadeur, à cause du mauvais état de sa santé, par la commisération du P. commissaire Firenzuola, mais à condilion qu’il ne verrait aucune personne étrangère à l’ambassade. Cependant, pour raison de santé, il lui fut permis de sortir du palais en voiture à demi fermée3. Dès son arrivée, il avait reçu de son protecteur et ami Niccolini le conseil d’abandonner ses convictions, et de se soumettre à tout ce qu’on lui demanderait: « Tel est, lui avait dit Niccolini, le seul moyen d’amortir l’ardeur de celui qui , dans l'excès de sa passion, a fait de cette persécution son affaire personnelle .» Galilée avait promis de céder en tout, suivant le désir du gouvernement toscan, auquel Niccolini en envoyait l’assurance4. L’ambassadeur ajoutait, dans sa dépêche du 9 avril: « Galilée a été extrêmement troublé de cette communication, et, depuis hier jusqu’aujourd’hui, je l’ai vu si profondément
Relation attribuée à Buonamici et dans les récits de M. Libri et de M. Pbilarète Chasles, Mgr Serristori est remplacé ici par le P. Firenzuola, transformé lui-même en persécuteur ardent de Galilée. Il faut en croire plutôt Galilée lui-même et Niccolini.
1 Suppl.. 519. — - IX, 442. - 3 IX, 430-440, 443, 401. — 4 IX, 433, 454, 435, 459,
abattu, que je crains pour sa vie. » Le malheureux savant tint parole. 11 subit deux interrogatoires les 12 et 50 avril, et dans une troisième séance du 10 mai il présenta sa défense écrite. Dans ces deux interrogatoires, dans la courte séance du 10 mai et dans sa défense1, il désavoue le système de Copernic. Puur s’excuser d’avoir exposé dans son livre les raisons pour et contre ce système, malgré l’injonction de ne plus le défendre d’une manière quelconque , injonction qui, après une admonestation du cardinal Bellarmino, lui avait ôté faite, en présence d’un notaire et de deux témoins, par un commissaire de l’inquisition le 20 février 1616, il dit qu’d n’a qu’un vague souvenir de la présence des autres personnages, dont il avait ignoré les qualités, et qu’il ne se rappelle que les paroles du défunt cardinal Bellarmino, qui lui a dit que l’opinion de Copernic, contraire à l'Écriture sainte, ne pouvait pas être proposée comme vraie, mais qu’elle pouvait seulement être présentée comme une pure supposition. A l’appui de ce souvenir, il présente l’attestation du cardinal Bellarmino, datée du 26 mai 1616, dans laquelle les termes de l’injonction personnelle étaient réduits à ceux du décret public de l’index. Du reste, il prétend n’avoir pas proposé le nouveau système comme vrai, depuis que la défense lui eu a été faite. Il s’accuse seulement d’avoir eu la faiblesse d’exposer dans le dialogue avec plus d’habileté et de complaisance les arguments des partisans de ce système que ceux de ses adversaires. Dans l’interrogatoire du 50 avril, Gahlée offre même de réparer sa faute en ajoutant à son
1 Voyez le texte de ces pièces importantes, publiées pour, la première ibis d’une manière complète par M. de l’Épinois, p. 96-104.
dialogue une ou deux journées, dans lesquelles il combattra l’hypothèse du mouvement delà terre le mieux qu’il pourra1. Mais, comme nous le verrons tout à l’heure, ce qu’on voulait, c’était sa condamnation et son silence. Sa défense écrite, qui résume ses excuses et ses aveux, se termine par une invocation louchante de ce vieillard malade à la clémence et à la commisération de ses juges.
Niccolini avait fait bien des instances pour presser l’affaire et pour tâcher d’obtenir la moins dure des solutions possibles. D’autres sollicitations avaient été mises enjeu. Dès le mois de janvier, le cardinal de Médicis avait adressé une lettre de recommandation au P. général des, capucins, qui devait avoir de l’influence sur le cardinal Antonio Barberini, capucin, frère du pape et l’un des juges de Galilée. Le P. Castelli, Boochineri, beau-père du fils de Galilée, et son frère Geri Bocchineri, secrétaire de la cour de Florence, expriment dans leurs lettres de janvier, février et mars 1635, comme l’ambassadeur Niccolini dans ses lettres de la même époque, les espérances qu’ils fondent sur les bienveillantes intentions et sur la haute influence de ce cardinal. Des lettres de recommandation avaient été envoyées de même avant la fin de mars parla cour de Toscane aux neuf autres cardinaux juges du procès de Galilée. Mais tout cela était inutile.
Par un décret du 16 juin 1655 % celui qui, suivant les
1 P. 102 de M. de l'Epinois. — 2 M. de l’Epinois (p. GG-67) a puLlié le premier cette pièce, dont Mgr Marini, sans en faire connaître l’auteur et l’objet, avait cité seulement quelques mots détachés, pour en tirer sciemment une conclusion fausse. Trompé par les phrases ambiguës et les citations tronquées de Mgr Marini, M. l’abbé Ôouix (p. 10) a ru de bonne foi que celte pièce était un décret de la congrégation de l'index.
expressions déjà citées de Niccolini, avait fait de cette persécution son affaire personnelle, le papeUrbain VIII décida qu’il « fallait interroger Galilée sur l’intention en le menaçant de la torture [tortura) j et que, s’il ne cédait pas devant cette menace, il fallait lui faire prononcer, en pleine congrégation du saint office, une abjuration pour suspicion véhémente d'hérésie1, le condamner à un emprisonnement suivant le bon plaisir de la sainte congrégation, en lui enjoignant de ne plus aucunement à l’avenir, par écrits ou par paroles, traiter soit du mouvement de la terre et de la stabilité du soleil, soit de l'opinion contraire, sous la peine des relaps; que le livre écrit par lui et intitulé Dialogo di Galileo Galilei Linceo devait être prohibé; qu’il fallait, de plus, que des exemplaires de la sentence à rédiger dans les formes énoncées ci-dessus fussent transmis à tous les nonces apostoliques et à tous les inquisiteurs de la perversité hérétique, et surtout à l'inquisiteur de Florence, et que ceux-ci devaient l’intimer en pleine congrégation et la lire publiquement en présence de la plupart des professeurs de mathématiques, mandés à cet effet. » Remarquons qu’Urbain VIII voulait qu’il fût défendu à Galilée de parler ou d’écrire soit pour le mouvement de la terre , soit pour l'opinion contraire 2. Cette
1 Tel est le sens de l’expression elliptique abjuratio de vehementi (suspicione ltæresis . Comparez les mois vehementer suspectes de hxresi dans l’acte d’abjuration. — a Injuncto ei ne de cetero scripto vel verbo tractet amplius quovis modo de mobilitate terrx nec de stabilitate solis et e contra sub pœna relapsus. Mgr Marini (p. 54) avait cité ces mots, mais pour leur donner un audacieux démenti : sous le faux prétexte qu’il était impossible qu’on défendît à Galilée de parler ou d’écrire en faveur de Yopinion contraire au système de Copernic, il prétend que, sans conîamner en elle-même l’hypothèse copernicienne , I on avait voulu interdire seulement à Galilée d'abuser de textes de /’ Écriture
double interdiction était prudente ; car Galilée avait assez d’habileté pour écrire et parler contre le mouvement de la terre, de manière à faire comprendre que la vérité était pour Le tribunal de l’inquisition obéit au décret qui lui dictait son jugement ; mais, comme nous le verrons, trois des dix juges nommés en tête de la sentence commandée, et parmi eux le neveu favori du pape, s’abstinrent de la signer, et il fut écrit dans la sentence même que Galilée était condamné par tes signataires. Cependant, dès le 18 juin, ne doutant pas de l’obéissance du tribunal , Urbain VIII fit connaître d’avance à l’ambassadeur Niccolini les points sur lesquels, disait-il, les juges étaient unanimes, c’est-à-dire la prohibition du livre et de la doctrine, et un emprisonnement, qu’il promettait d’abréger de concert avec le grand-duc. Il ajoutait qu’il faudrait bien exiger de Galilée une démonstration personnelle , mais de manière à Y affliger le moins possible. D’après ces paroles du pape, rapportées dans la dépêche du 18 juin, Niccolini devait croire qu’on demanderait seulement à Galilée l’expression du regret d’avoir désobéi, et une promesse d’entière obéissance, c’est-à-dire de silence, pour l’avenir. Il y a contradiction entre le langage tenu par Urbain VIII à l’ambassadeur, et l’ordre secret par lequel, deux jours auparavant, Urbain VIII avait prescrit l’abjuration. Certes, en elle-même et par sa rédaction, cette abjuration n’était pas, comme nous le verrons, de nature à affliger le
sainte en faveur de l’un ou de l’autre système. Mgr Marini, approuvé pourtant par M. Madden (p. 210), n’avait pas l’excuse de la bonne foi, quand il faisait dire ainsi à un texte le contraire de ce qui s’y trouve dit d’une manière claire et précise. Ajoutons que dans l’ouvrage condamné il n’y avait pas une citation de l’Écriture sainte.
moins possible Galilée. En un mot, Urbain Ylïï laissait à l’inquisition toute la responsabilité apparente de l’arrêt qu’il avait dicté, et il se réservait l’apparence de l’indulgence.
Le 21 juin, Galilée subit un quatrième et dernier interrogatoire1, dans lequel, en exécution du décret du pape, mais sans aucune mention de cette pièce secrète, il fut interrogé sur l’intention que dans son Dialogue il avait eue de soutenir et de propager le système de Copernic. Tout ce qu’il consentit à avouer, ce fut que, gardant un penchant secret pour celte hypothèse et une complaisance orgueilleuse pour les arguments trouvés par lui avant 1616 pour la soutenir, il avait donné à ses arguments dans son Dialogue plus de force qu’aux arguments contraires. Pour les accusés qui semblaient coupables et qui n’avouaient pas, la torture préparatoire, comme moyen d’arracher l’aveu, était inscrite dans la procédure de tous les tribunaux criminels en Europe au dix septième siècle et au dix-huitième; en France elle n’a été abolie que par Louis XVI, le 24 août i780. Elle entrait aussi dans les règlements de l’inquisition romaine, et elle était bien réellement appliquée quelquefois à cette époque par ce tribunal2, quoique sa procédure fût moins rigoureuse que celle de l’inquisition dans d’autres pays. Sur son refus obstiné d’avouer l’intention incriminée, Galilée, conformément à l’ordre secret du pape, fut menacé des moyens de droit et de fait opportuns , c’est-à-dire de la torture. Il répondit : « Je n’ai pas tenu cette opinion de Copernic, depuis qu’on m’a signifié de l’abandonner. Au surplus, je me trouve
1 P. 105-106 de M. de l’Épinois. — 2 Nous en citerons tout à l’heure un exemple.
ici dans vos mains; faites de moi ce que vous voudrez. » Les juges ne pouvaient pas exécuter la menace ; car le pape, dont ils ne faisaient que suivre les ordres, leur avait prescrit de procéder à la condamnation après la simple menace et après le refus de l’accusé, refus expressément prévu dansle décret. Tout soupçon d’une torture physique infligée à Galilée est donc devenu impossible par la publication de ce décret du 16 juin, qui d’un autre côté jette un jour si étrange tant sur le caractère impérieux d’Urbain Y11I que sur la dépendance servile du tribunal de l’inquisition, et dont, pour cette raison sans doute, Mgr Marini avait dissimulé l’auteur et les points essentiels. Comprenant mieux ses devoirs d’éditeur, M. de l’Épinois a donné le texte complet du décret.
Du reste, dès avant cette publication, il était bien certain que Galilée n’avait pas été torturé. Par les pièces dès lors connues, il était évident qu’il ne l’avait pas été avant 1 interrogatoire du 21 juin. 11 est bien vrai qu’après cette interrogatoire, quoi qu’en ait dit Mgr Marini, Galilée fut retenu au palais du saint office, et qu’il y resta jusqu’au 24 juin, surlendemain de sa condamnation1. Mais sur une torture que Galilée aurait subie le soir du 21 juin ou le matin du 22 avant la sentence, les assertions tranchantes de MM. Libri 2 et Quinet5 et les insinuations de sir Brewster4 et de M. Par-
1 La pièce authentique dit qu’à la fin de la séance il fut renvoyé ad suum locum, c’est-à-dire à la place qui lui avait été assignée dans le palais du saint office, et non, comme Mgr Marini (p. 61-62) le prétend, au palais du ministre de Toscane, où il n’était que par tolérance. En effet, le ministre de Toscane Niccolini (IX, 444-445) dit que Galilée fut retenu au saint office le soir du 21 juin après la séance. — 2 Hist. d. sciences math, en Italie , t. IV; Journal des savants, sept, et oct. 1840 et avril 1841 ; Revue des deux mondes, juin 1841. — 3 L’ ultramontanisme, 4e leçon, p. 104. — 4 Life ofNeuJton, t. 1, p. 270-280.
chappe 1 étaient déjà insoutenables. En effet, le procès-verbal de cette séance imaginaire n’existe pas, et il n’a jamais existé; car le catalogue complet des pièces, donné par M. de l’Epinois, et ses explications très-nettes sur les trois paginations anciennes des feuillets, excluent tout soupçon d’une lacune. D’ailleurs, M. Biot avait parfaitement établi, par la correspondance de Nicûolini2, que Galilée, qui, le 24 juin, délivré de sa détention de trois jours au saint office, était conduit le soir même par l’ambassadeur Niccolini à la villa Médicis, et qui, le 6 juillet, était en très-bonne santé et faisait quatre milles à pied malgré son grand âge, n’avait pas été torturé le 21 ou le 22 juin. M. Trouessart5 avait même bien montré qu’il ne s’était pas même cru sérieusement menacé de la torture. D'ailleurs, trois jours auparavant, le 18 septembre, le pape avait fait confidence à l’ambassadeur du dispositif du jugement arrêté d’avance. Il était donc bien clair que la menace de torture, venant ensuite, ne pouvait être que pour la forme. J’ajoute que Galilée le savait bien. En effet, le 26 juin, lorsque Galilée était depuis deux jours à la villa Médicis, Niccolini écrivait à Florence : « Galilée me paraît fort affligé de la punition personnelle qu’on lui a imposée, laquelle lui a été très-imprévue . » Ainsi, jusqu’au dernier moment, à cause de sa soumission et de sa renonciation expresse à son système, Galilée ne s’était attendu qu’à la prohibition de son livre, sans aucune punition personnelle . Renier le système et nier l’intention, tel avait été son plan de défense, par lequel il n’avait pas espéré sauver son ouvrage, mais. par lequel il avait cru se mettre à l’abri de tout