CHAPITRE VII
Examen de la sentence prononcée contre Galilée.
Examinons de plus près la sentence et la formule d’abjuration, dans les textes authentiques publiés par le P. Riccioli et reproduits par M. l’abbé Bouix; car les autres éditions de ces deux textes sont plus ou moins infidèles1.
Suivant une remarque que M. Cantor a faite et que les autres narrateurs du procès de Galilée auraient dû faire, les dix cardinaux juges sont nommés en tête du préambule de la sentence ; mais à la fin il est dit expressément que Galilée est condamné par les cardinaux soussignés, et les signatures suivent dans le même ordre, mais ne sont qu’au nombre de sept : les noms qui manquent sont le premier, le sixième et le neuvième. 11 est vrai qu’une traduction italienne faite par Polacco et publiée par lui en 1644 présente au bas de la sentence les noms des dix inquisiteurs dans le même ordre qu’en tête de cette pièce. Mais le texte latin, publié par le P. Riccioli sur l’exemplaire envoyé par l’inquisition romaine à Bologne, est plus digne de foi que cette traduction faite sur l’exemplaire envoyé à Venise. D’ailleurs, le P. Riccioli connaissait bien l’exemplaire de Venise, d’après lequel il a publié la lettre d’envoi qu’ Antonio Barberini, cardinal de Saint-Onuphre, y avait jointe pour les inquisiteurs vénitiens. Il faut donc que le traducteur Polacco, dans un excès de
1 Voyez notre Notice bibliogr n° IV.
zèle contre le système de Copernic, se soit permis de compléter la liste des dix signatures; car il ne serait pas supposable que le P. Riccioli, défenseur de l’immobilité de la terre et apologiste de la sentence de l’inquisition contre Galilée, eût supprimé trois signatures, la première, la sixième et la neuvième, en reproduisant les autres chacune à leur rang, s’il avait trouvé toutes les dix signatures sur l’exemplaire de Bologne ou sur celui de Venise. Si, par une mégarde tout à fait invraisemblable, il avait commis cette suppression, Mgr Marini n’aurait pas manqué de constater la présence des dix signatures sur la pièce originale, qu’il avait sous les yeux 1. D’ailleurs, j’ai découvert une preuve certaine de la falsification commise par Polacco et de l’intégrité du texte du P. Riccioli. En 1654, dix-sept ans avant la publication de Riccioli et dix ans avant celle de Polacco, le P. Mersenne* a publié à Paris, sans doute d’après la patente imprimée à Liège dès le 20 septembre 1655 et lue par Descartes3, une traduction française de la sentence : cette traduction est conforme au texte du P. Riccioli pour les sept signatures comme pour tout le reste.
Les trois cardinaux qui n’ont pas signé sont : Gasparo Borgia, Laudivio Zacchia de Saint-Sixte, et Francesco Barberini, cardinal neveu, qui, comme nous l’avons vu, s’était toujours montré très-favorable à Galilée et à la tolérance pour son système. Un autre juge, qui ne semblait pas moins favorable, le frère du pape4, Antonio Barberini, cardinal de
1 IX, 454-455. — - Questions tliéol. phys. mor. et mathém. , q. XLY, p. 214-215 des exemplaires non altérés. (Paris, 1634, in— 12. ) — 5 Œuvres de Descaries, t. VI, p. 246 (Cousin). — 4 De concert avec le P. Firenzuola, il prit sur lui de faire renvoyer Galilée à l’ambassade le 50
Saint-Onuphre1, est au nombre des sept signataires, et ce fut lui qui, par une lettre du 2 juillet 1635, transmit la sentence à l’inquisiteur de Venise. Plus tard, il fit, tous ses efforts pour obtenir du pape et des inquisiteurs l’adoucissement et même la remise entière de la peine. Peut-être était-ce avec cette intention bienveillante qu’il ne s’était pas séparé de la majorité, afin de garder, pour les suites de cette affaire, plus de crédit près des inquisiteurs, et près du pape, qui leur avait dicté leur jugement. Les six autres signataires de la sentence sont les cardinaux Felice Centino d’Ascoli, Guido Benlivoglio 2 , Desiderato Scaglia de Crémone, Berlingero Gessi, Fabricio Verospi et Martino Ginelti.
M. Cantor suppose qu’Urbain VIII, radouci et revenu de ses préventions, avait vu sans déplaisir l’abstention des trois cardinaux ; il soupçonne que ceux-ci avaient dû donner
avril 1033 (IX, 441-442) Mais je pense que le comte Magalotti [Suppl., 322), très-iié avec les Barberini, parle du cardinal neveu Francesco, et non du cardinal Antonio, frère du pape, quand il écrit, le 7 août 1632, qu’il pense que le cardinal Barberini fait grande estime du nouvel ouvrage et est très-bien disposé pour l’auteur. Ce cardinal neveu ne signa pas la sentence.
1 En tête de la sentence, ce frère du pape est nommé : Frater Antonius Barberinus dictas sancti Onufrii. A la fin il signe : Fr. Antonius cardinalis s. Onufrii. La lettre d’envoi à l'inquisiteur de Venise est signée : Frater cardinalis sancti Onufrii. Il était frère capucin. — 2 Ce cardinal diplomate et écrivain se serait montré très-bien disposé pour Galilée, s’il fallait en croire Brenna et Ferri, postérieurs d’un siècle et demi. Lalande [Bibliogr. astron., p. 198) dit même que Bentivoglio se vante dans ses mémoires d’avoir fait ce qu’il a pu pour sauver Galilée. Je irai trouvé rien de semblable, ni dans les Mémoires de Bentivoglio, ni dans aucun de ses ouvrages, par exemple dans sa Relation de la guerre de Flandre, à laquelle Lalande renvoie aussi. Dans ses Mémoires (p. 116-118, Amst., 1648. in-18), il se tait sur le procès de Galilée, et attribue la disgrâce de Ciampoli à d’autres causes. Ce qu’il y a de certain, c’est que Bentivoglio a signé la condamnation de Galilée.
leurs motifs dans une ou plusieurs réunions tenues en l'absence de l’accusé, et qu’une lacune de dix pages, rendue probable par les explications embrouillées de Mgr Marini, devait être la place occupée autrefois dans le manuscrit par les procès-verbaux de ces réunions. L’importante publication de M. de l’Épinois a détruit ces conjectures, auparavant vraisemblables, et a prouvé l’intégrité du manuscrit.
Comme nous l’avons vu, le dispositif de l’arrêt, y compris ce qui concerne l’abjuration, avait été dicté par un ordre du pape, acte secret, dont sept cardinaux inquisiteurs avaient consenti à endosser la responsabilité en signant la condamnation de Galilée ; mais le pape ne voulut pas contre-signer l’arrêt qu’il avait prescrit, ni prendre aucune part ostensible à la publicité qu’il avait commandée. Avant la publication de M. de l’Épinois, les sept inquisiteurs seuls semblaient responsables de la sentence. Depuis cette publication, ils gardent seuls la responsabilité de la partie doctrinale ; mais, quant au dispositif, la responsabilité personnelle d’Urbain VIII est patente, malgré son intention de la cacher derrière celle des inquisiteurs. Jamais il n’avait été copernicieii ; mais, ancien ami et protecteur de Galilée, et autrefois partisan de la tolérance envers le système de Copernic, il évitait ainsi de se contredire ouvertement, après que des influences occultes, mettant en jeu son amour-propre, avaient changé sa manière de voir. Il ne cherchait point une vengeance personnelle d’un outrage imaginaire; mais il était dominé par une prévention récente, qui fut obstinée comme son caractère : ayant fait de la cause des ennemis de Galilée sa propre cause, et pensant avec raison que Galilée tenait beaucoup à son système, il considéra désormais l’homme
comme un rebelle, et le système comme un grand danger pour l’Église.
Les inquisiteurs avaient aussi leurs préventions contre l’orthodoxie du nouveau système du monde : ils tenaient à l’ancienne interprétation littérale de certains textes sacrés, et quelques-uns au moins étaient très-attachés au péripatétisme. Cependant il est à craindre que l’obéissance passive n’ait eu une grande part dans leur jugement. En effet, avant d’avoir reçu l’ordre de condamner, le tribunal semblait incliner à l’indulgence. Le comte Magalolti en donnait l’assurance à Galilée dans une lettre du 4 septembre 1632 L Une relation, probablement apocryphe et certainement trèsfausse, du procès de Galilée, sur laquelle nous reviendrons, prête au P. Vincenzo Macolani de Firenzuola, commissaire du saint office, le rôle de dénonciateur et de farouche persécuteur de Galilée : ce rôle, retracé par M. Libri, par M. de Reumont et par M. Philarète Chasles, est un des traits de pure invention que cette relation présente. Le 2 octobre 1652, le P. Castelli écrivait à Galilée que le P. Firenzuola lui avait exprimé son opinion personnelle, d’après laquelle la question du système du monde ne devait pas être traitée comme une question de théologie ; ce commissaire de l’inquisition lui avait même annoncé l’intention de rédiger et de lui montrer un écrit, dont telle serait la conclusion. Une dépêche de Niccolini, datée du 1er mai 1655, prouve que le même P. Firenzuola, en permettant, le 50 avril, à Galilée de retourner à l’ambassade de Toscane pour y rétablir sa santé, avait témoigné en même temps à l’ambassadeur l’intention
1 Suppl., 329-530.
de s’employer pour que la cause en restât là en ce qui concernait la personne de l'accusé : si le Père commissaire avait réussi près cle la majorité des cardinaux juges, l’ouvrage seul, et non l’auteur, aurait été condamné. Mais le pape commanda par écrit, et la majorité des juges obéit. Quant au neveu du pape et aux deux autres cardinaux qui ne signèrent pas, ils avaient de bonnes raisons pour s’y refuser; car une partie du dispositif de l’arrêt était abusive et illégale d’après les principes mêmes de l’inquisition, et ne pouvait être motivée dans les considérants que par des erreurs de fait ou de doctrine, comme nous allons le voir.
Il n’y avait pas erreur de fait sur un des chefs de l’accusation intentée à la personne de Galilée, puisqu’il avait eu bien réellement l’intention de faire prévaloir par son Dialogue le système de Copernic. Ce système n’était pas hérétique, comme on le prétendait, et Galilée savait bien qu’il ne l'était pas ; mais, en voulant le soutenir, Galilée avait manqué à sa promesse du 56 février 1616, et désobéi à l’inquisition, qui seule aurait pu légalement lever la défense personnelle et absolue qu’elle lui avait faite alors, et dont il n’avait pas parlé aux examinateurs du manuscrit de son livre. Dans un temps et dans un pays où les prohibitions ecclésiastiques étaient en même temps des prohibitions civiles sanctionnées par des peines temporelles, ses juges pouvaient, je ne dirai pas légitimement, mais légalement, lui imposer non-seulement une pénitence volontaire, mais une peine afflictive et forcée. Suivant la dépêche du 18 juin, le pape avait dit à Niccolini que sur la nécessité d’une peine les inquisiteurs étaient unanimes. C’était donner à entendre que sur la nature de la peine, ou sur d’autres points du dispositif ou des considé-
rants, ils pouvaient bien n’être pas d’accord entre eux. Un de ces points de dissidence était sans doute la démonstration personnelle a exiger de Galilée, démonstration que le pape disait vouloir la plus douce possible, tandis qu’en secret, par le décret du 16 juin, il avait prescrit Y abjuration. C’est qu’une simple peine pour désobéissance à une défense toute personnelle et secrète n’aurait pas réparé l’effet produit par Ï imprimatur , accordé au Dialogue par l’autorité ecclésiastique malgré le décret public du 5 mars 1616 : pour humilier les coperniciens et pour leur faire craindre la note d’hérésie, il fallait l’abjuration de Galilée. Voilà ce que voulait Urbain VIII, depuis qu’on lui avait persuadé que Y imprimatur était un scandale, et que le système de Copernic était un danger pour la religion, à cause de la liberté que ce système menaçait, disait-on, d’introduire dans l’interprétation des textes sacrés.
Mais les inquisiteurs, pour obéir au décret du pape, avaient-ils le droit de contraindre Galilée, par la crainte d’une peine plus grave, à une abjuration qu’ils savaient bien ne pouvoir être de sa part qu’un mensonge? Avaient-ils le droit de le forcer ainsi à abjurer comme hérétique une proposition scientifique qui ne l’est pas et ne l’a jamais été? Avaient-ils le droit de lui imposer, comme ils l’ont fait, la promesse de dénoncer les hommes suspects d’hérésie, c’està-dire les hommes qui continueraient de croire au système de Copernic? Non, l’inquisition n’en avait pas le droit, d’après ses propres principes.
Sans connaître l’ordre secret du pape dissimulé par - Mgr Marini, M. l’abbé Bouix a montré, par la discussion des autres documents authentiques, que cette partie de la sen-
tence fut un abus de pouvoir : la minorité refusa sans doute d’y participer par ses signatures.
En effet, d’une part, la qualification tliéologique du nouveau système du monde par la consultation du 25 février 161 G n’avait exprimé que l’opinion des docteurs consultés par l’inquisition; la prohibition adressée le 26 février 1616 à Galilée, au nom du pape et de l’inquisition, avait été décidée en présence du pape Paul V, comme la sentence du 22 juin 1655 le dit, et de plus en vertu de son ordre écrit, qui subsiste1. Mais, malgré ces deux circonstances, qui d’ailleurs n’avaient pas été notifiées à Galilée, cette prohibition n’avait été qu’une mesure disciplinaire et toute personnelle, qui n’avait pu obliger Galilée qu'au silence et non à l’assentiment intime. D’autre part, le décret public rendu par la congrégation de l’index le 5 mars 1616, outre une censure nominative de divers écrits de coperniciens, et une prohibition adressée à tous les fidèles, renfermait une condamnation du système de Copernic, comme faux et tout à fait contraire à l’Écriture sainte. Mais ce n’était pas là une décision dogmatique de l’Église; c’était l’œuvre d’un tribunal faillible : quand bien même le pape l’aurait contre-signée et en aurait ordonné ostensiblement la publication, ce n’aurait pas encore été une définition de foi promulguée par le pape au nom de l’Église, à tous les fidèles, avec obligation pour eux, sous peine d’hérésie, de croire à l’immobilité de la terre et de rejeter l’opinion contraire. Bien loin de là, le pape n’avait pas même visé cette décision d’un tribunal faillible. 11 n’avait pas visé davantage le décret complémentaire
P. 35 de}M. de l’Épinois.
rendu en 1620 par la congrégation de l’index pour la correction du livre de Copernic, ni le décret rendu en 1619 par la même congrégation contre un ouvrage astronomique de Kepler. Ainsi nul catholique un peu éclairé ne pouvait se croire obligé de considérer comme article de foi l'affirmation de l’ancien système du monde ou la négation du nouveau. D’ailleurs, l’ imprimatur , donné en 1652 pour le Dialogue de Galilée par l'autorité ecclésiastique romaine au nom du pape, couvrait la responsabilité de l’auteur, non pas, il est vrai, en ce qui concernaitla désobéissance à la défense personnelle et secrète de l’inquisition, mais en ce qui concernait la conciliation possible de l’ouvrage autorisé avec le décret public de l’index.
L’inquisition pouvait donc seulement punir Galilée pour lui avoir désobéi, et le forcer de prendre l’engagement de lui obéir mieux à l’avenir par son silence sur le mouvement delà terre; d’après les maximes romaines elles-mêmes, elle n’avait pas le droit de l’obliger à croire et à dire que le soleil se meut autour de la terre, et que la terre est immobile.
Cependant, tandis que le reproche de désobéissance et de dissimulation ne figure que dans le préambule de la sentence rendue en d 655 contre Galilée par l’inquisition, le seul grief articulé comme motif de la condamnation est formulé ainsi: « Nous disons et prononçons, jugeons et déclarons que toi Galilée susdit, pour les choses déduites au procès et par loi confessées comme ci-dessus, tu t'es rendu véhémentement suspect d'hérésie , en ce que tu as cru et soutenu la doctrine fausse et contraire aux saintes Ecritures , que le soleil est le centre de l'orbite de la terre, qu'il ne se meut pas
GAULÉE.
d'orient en occident, que la terre se meut et n'est pas le centre du monde, et qu'on peut tenir et défendre une opinion après quelle a été déclarée contraire à la sainte Écriture; en conséquence, que lu as encouru les censures et peines des sacrés canons et autres constitutions générales et particulières portées et promulguées contre de semblables délinquants. » Ensuite vient la remise de ces peines sous la condition d’abjurer les susdites erreurs et hérésies , et enfin, à titre de grâce, la condamnation à un emprisonnement illimité et à la récitation des sept psaumes de la pénitence une fois par semaine pendant trois ans. A la suite, on lit la formule d’abjuration : nous en parlerons plus tard, pour examiner si Galilée est plus blâmable de l’avoir souscrite, que ses juges ne le sont de la lui avoir imposée.
En motivant ainsi la sentence, il est évident qu’on s’était proposé d’effrayer et de réduire au silence les partisans du système de Copernic. Toute la force des motifs allégués aurait résidé dans le grief d’avoir cru et soutenu qu'on peut tenir et défendre une opinion après quelle a été déclarée contraire ci la sainte Écriture. Mais par qui la doctrine du mouvement de la terre avait-elle été déclarée contraire à l’Écriture sainte? Là était toute la question. Pour obliger, non-seulement au silence, maisà l’adhésion intime, pour faire que l’enseignement de la doctrine prohibée fût non-seulement une désobéissance, mais une hérésie punissable comme telle, il aurait fallu que la déclaration faite le 5 mars 1616 par la congrégation de l’index contre le système de Copernic eût émané d’une autorité infaillible, tandis qu’elle n’émanait que d’une congrégation, qui n’avait par elle-même aucun droit de prétendre à l’infaillibilité, soit en matière de théo-
logie, soit en matière d’astronomie. Pour prêter à ce motif l’apparence d’une valeur qu’il n’avait pas, les juges avaient glissé dans le préambule une citation de l’attestation trop peu véridique donnée à Galilée, le 26 mai 1616, par le cardinal Bellarmino1, et dans laquelle le décret du 5 mars 1616 était attribué expressément au pape et à la congrégation de l’index, tandis qu’il n’appartenait qu’à cette congrégation. Quand bien même Paul V aurait ratifié ce décret, quand bien même il en aurait autorisé expressément la publication, ce fait de sa part n’aurait pas suffi pour transformer la décision en dogme et l’opinion contraire en hérésie; car les conditions de la définition dogmatique ex cathedra sont tout autres. Mais ce fait, qui aurait été insuffisant, n’existait même pas. Comme homme, Paul Y avait partagé l'opinion des membres de la congrégation ; mais, comme pape, il n’avait pas même voulu que son nom figurât au bas de cette décision, et tout à l’heure nous expliquerons pourquoi il ne l’avait pas voulu. Urbain YIII ne mit pas davantage son nom au bas de la condamnation prononcée d’après son ordre secret, en 1655, contre Galilée. Nous avons le texte complet de la sentence d’après l’expédition transmise à Bologne, une traduction italienne de l’exemplaire de Venise, et une traduction française d’un autre exemplaire par le P. Mersenne: aucune approbation d’Urbain Vlll n’y est jointe. Nous avons la lettre par laquelle le frère du pape notifia à l’inquisition de Venise la condamnation de Galilée, en lui envoyant le texte de l’arrêt: dans cette lettre, comme dans l’arrêt même, il n’est question que des inquisiteurs romains, et nullement
1 Voyez ci-dessus, ch. 4.
du pape. Aucune des décisions des congrégations romaines contre le nouveau système du monde n’a été publiée autrement qu’au nom de ces congrégations seules. Or, d’après les maximes romaines elles-mêmes, ces congrégations, en vertu de leur autorité déléguée, peuvent imposer l’obéissance disciplinaire et infliger des peines; mais elles ne peuvent pas ériger en article de foi une proposition non qualifiée ainsi auparavant par une autorité infaillible, ni obliger à considérer comme hérétique une proposition non condamnée antérieurement comme telle par l’Église ou par le pape prononçant ex cathedra au nom de l’Église. Ainsi, ni Galilée, après comme avant sa condamnation, ni aucun catholique, avant ou après lui, n’a jamais dû se considérer comme obligé de croire à l’immobilité de la terre et au mouvement du soleil autour d’elle.
M.Trouessart1 prétend qu’au dix-septième siècletoute décision des congrégations romaines était considérée comme une décision infaillible du pape et de l’Église. Nous allons prouver qu’alors comme aujourd’hui les docteurs catholiques, en Italie comme ailleurs, savaient le contraire. Seulement il est vrai que cette confusion était commise en 4 616 par le frivole Mgr Querenghi 1 et par l’ambassadeur Guicciardini 3, politique si soumis à cette cour romaine, dont il disait tant
de mal en secret. Il est vrai aussi qu Urbain VIII lui-même,
comme nous l’avons vu, semblait faire cette confusion, lorsqu’on 1624 il attribuait à la sainte Eglise le décret rendu en 1616 par la congrégation de l’index. Il est* même vrai que
1 Galilée, p. 54-56. — 2 Lettre du 5 mars 1616 au cardinal d’Este. • 3 Dépêche du 4 mars 1616.
GAULEE.
le P. Castelli, pour ne pas déplaire dans une humble supplique1, employait cette locution très-inexacte, mais agréable à certaines oreilles, et que la même confusion était commise au milieu du dix-septième siècle par Viviani, faisant allusion au procès de 1655, dans sa timide et menteuse biographie de Galilée. Il est vrai, enfin, que l’inquisition ne paraissait pas fâchée de laisser s’accréditer la confusion entre les congrégations et le pape , confusion insinuée , comme nous l’avons vu, dans une pièce qu’elle citait sans observation, et qui était l’œuvre du cardinal Bellarmino, l’un de ses anciens membres. Mais aucun de ces personnages, malgré cette locution inexacte, n’aurait osé soutenir sérieusement qu’une congrégation de quelques cardinaux fut l’Eglise universelle, ou partageât avec elle le don suprême de l’infaillibilité. J’espère qu’il en est de même de certains écrivains qui aujourd’hui encore, en s’efforçant de justifier les décisions des congrégations romaines contre le système de Copernic, attribuent par la môme inexactitude de langage ces décisions à l'Eglise, sans s’apercevoir que les ennemis de l’Eglise sont heureux de s’emparer de leurs paroles en les prenant au pied de la lettre. Le vulgaire seul s’y trompait au dix-septième siècle, mais non les hommes instruits, parce qu’alors l’élude de la religion était moins négligée qu’elle ne l’est de nos jours.
Descartes, dans trois lettres écrites au P. Mersenne2 quelques mois après la condamnation de Galilée, et Gassendi, dans un ouvrage3 publié en 1642, neuf ans après
1 P. 107 de M. de l’Épinois. — 2 T. VI, p. 242-251 (Cousin). — s De molu impresso a motore translato, Epist. n, t. III, p- 519 (Lyon, 1658, in-fol).
cette condamnation, remarquent tous deux l’absence de toute approbation de la sentence par le souverain pontife, et déclarent qu’ ainsi la négation du nouveau système n’est pas devenue un article de foi pour les catholiques. Gassendi, excellent prêtre, ajoute seulement que le jugement des cardinaux inquisiteurs estime autorité grave, à laquelle son intelligence se soumet. Le P. Riccioli1, jésuite, cite textuellement tout ce passage de Gassendi, et l’approuve sans aucune réserve. Bien plus, outre le sens littéral des textes sacrés sur l’immobilité de la terre et sur le mouvement du soleil, Biccioli lui-même, parlant en son propre nom2, invoque bien, contre le système de Copernic et de Galilée, l’autorité respectable des congrégations déléguées par le pape; mais il ne prétend pas que l'infaillibilité se délègue, et il n’indique nullement que le pape ait confirmé les décisions des congrégations. Il ne fait donc pas intervenir l’autorité du pape lui-même en tant que chef de l’ Eglise, autorité qu’en effet il n’avait pas le droit de compromettre, puisqu’elle n’avait pas voulu prononcer. Ainsi, en 1651, dix-huit ans après la condamnation de Galilée, ce savant jésuite, dans un traité destiné à réfuter complètement et à tous les points de vue le nouveau système du monde, reconnaît loyalement que ce système, condamné par deux congrégations de cardinaux, ne l’a été ni par l'Eglise, ni par le pape au nom de l'Église.
M. Trouessart a mieux aimé en croire un jésuite français, le P. Locazre, recteur du collège de Dijon, qui, en 1642, écrit à Gassendi3 qu’il n’est pas vrai que Galilée ait été
1 Almag. nov.t t. I, part. 2, p. 489.— 2 P. 495-496 et 500. — 5 T. VI, p. 451 de Gassendi.
condamné seulement par quelques cardinaux , et prétend qu’il l’a été par le chef suprême de l'Eglise. Mais que veut dire le P. Lecazre? 11 comprend bien qu’il faudrait que le pape eut prononcé comme chef suprême de l'Église , pour que les fidèles fussent obligés de croire désormais à l’immobilité de la terre. Il suppose le fait de cette décision ; mais les pièces officielles lui donnent un démenti, et nous allons voir que ce fait prétendu, contredit par Descartes, par Gassendi et par le P. Riccioli, l’a été aussi par le P. Fabri et par le P. Caramuel, qui, défenseurs des sentences prononcées, avouent pourtant qu’elles sont révocables. L’assertion du P. Lecazre ne vaut pas mieux que celle du théologien bavarois Amort1, qui, au dix-huitième siècle, pour condamner le nouveau système du monde, a trouvé bon de supposer contre ce système l’existence d’une bulle d’Urbain VIII, que, suivant la remarque de M. l’abbé Bouix, personne n’a jamais vue, parce qu’elle n’a jamais existé.
11 me paraît impossible que cette omission insolite de toute approbation publique des papes, pour ces décisions dogmatiques des congrégations romaines contre le mouvement de la terre, ait été involontaire de la part de Paul V et d’Urbain VIII. Deux religieux de cette époque vont nous montrer clairement les motifs de l’abstention préméditée de ces deux papes.
Le P. Honoré Fabri, jésuite français, né en 1607, devenu grand pénitencier à Rome) auteur avoué de Dialogues phgsiques , publiés en latin à Lyon en 1665 et dans lesquels
1 Philosophai Pollingana, t.lil, p. 7 (Venise, 1754). Comparez M. l’abbé Bouix, p. 30-31.
il combat le mouvement de la terre, avait pris te faux nom latin Eustachius de Divinis Septempedanus (c’est-à-dire de San Severino) , pour attaquer le Systema saturnium d’Iluyghens dans une dissertation latine, publiée à Rome en 1661 , et dans laquelle on lit1 que, le mouvement de la terre n’ayant pas pu être démontré jusqu’à ce jour, rien n’empêche l'Église de comprendre dans le sens littéral les textes de l’Écriture sainte qu’on cite contre ce mouvement, et même de déclarer qu'il faut les comprendre ainsi. Mais, ajoute-t-il en s’adressant à un copernicien, « si vous réussissez jamais à trouver cette démonstration (ce que j’ai peine à croire), en ce cas l'Église n’hésitera nullement à déclarer que ces passages doivent être entendus dans le sens impropre et figuré , comme cette expression du poëte : les terres et les villes s'éloignent. » C’est une allusion à un vers de Virgile, qui montre le rivage fuyant derrière le vaisseau d’Énée. Le P. Fabri répète ici cette malheureuse confusion de mots entre l'Église infaillible et les hommes d'église , qui peuvent se tromper et corriger leurs erreurs. Mais évidemment il savait bien que l'Église proprement dite n’avait pas prononcé sur la question. Il est bien probable que ni Paul V ni Urbain VIII n’avaient fermé entièrement les yeux sur la possibilité de l’éventualité indiquée par le P. Fabri, et certainement ni ces deux papes ni le P. Fabri lui-même ne peu-
saient que l'Eglise infaillible pût imposer provisoirement à la croyance des fidèles une interprétation dogmatique de
1 I’. 49, d'après M. de l’Épi nois (p. 79), qui emprunte ce renvoi à la Revue de Dublin. Ce passage du P. Fabri avait été inséré en juin 1005 dans les Actes de la Société roijale de Londres , d’où il avait été extrait par Amort (1. c.), à qui M. l’abbé Bouix (p. 50-51) l’a emprunté.
certains textes sacrés en matière d’astronomie, saut à se rétracter en cas de besoin pour adopter l’interprétation contraire après l'avoir déclarée fausse et hérétique. C’est d'après les ordres de Paul V et d’Urbain VIII que les congrégations se sont prononcées; mais ils n’ont pas voulu engager l’autorité de l'Église ni la leur. Il aurait bien mieux valu que les congrégations elles-mêmes ne se fussent pas prononcées. Tel avait été, comme nous l’avons vu, l’opinion d’Urbain VIII lui-même jusqu’en 1650. 11 aurait dû résister aux manœuvres de ceux qui l'ont fait changer d’opinion sur ce point.
Le P. Caramuel, bénédictin espagnol, né en 1606, se préoccupe aussi de l’avenir de la question du système du monde : dans sa Théologie fondamentale , publiée à Lyon en 1676, il arrive après bien des détours à la même conclusion que le P. Fabri, mais il la formule d’une manière plus nette et plus exacte. Il déclare1 que le système de Copernic et de Galilée, condamné en 1616 et en 1655, est absurde, hérétique, contraire à l’Ecriture sainte, mais surtout qu’il est dangereux dans le temps présent; car, s’il était admis, il forcerait à ne pas prendre au pied de la lettre dans les livres saints certains passages concernant le soleil et la terre, et cet exemple pourrait être invoqué par les protestants à l’appui de leurs interprétations sur des points plus importants pour la foi. Il ne faut, dit Caramuel, abandonner le sens littéral, que lorsque l’impossibilité en est démontrée. Or, jamais, ajoute-t-il, les astronomes ne démontreront /’ impossibilité du mouvement du soleil et du repos de
1 T. I, p. 104-110. Voyez les passages cités par M. l’abbé Bouix(p. 25-29).
la terre. Nous avons vu qu’en 1624 Urbain VIII exprimait à Galilée, avec la même assurance, la même prévision fausse. Cependant Caramuel , moins rassuré sans cloute qu’il ne veut le paraître contre une prédiction de Galilée, se pose cette question : Si, par impossible , le mouvement de la terre venait à être démontré, par exemple, par la découverte d’une petite parallaxe annuelle pour des étoiles fixes, que devrait faire l’Église? Il répond : Cela ne sera pas; mais, si cela arrivait, l’Église devrait déclarer que les congrégations romaines y ayant prononcé seules sans le pape , ont pu se tromper.
L’hypothèse que le P. Fabri et le P. Caramuel faisaient, tout en la déclarant impossible, étant réalisée, le parti indiqué par eux comme conséquence nécessaire de cette hypothèse, et suivi par les jésuites Andres et Tiraboschi, par Joseph de Maistre, par M. l’abbé Bouix et par tant d’autres, est le seul parti à prendre. Mais, comme nous le verrons, certains catholiques ne veulent à aucun prix en venir là, quoique l’autorité ecclésiastique leur en ait donné l’exemple. Nous allons voir qu’on y avait pensé à Piome dès avant la condamnation de Galilée.
Nous en trouvons la preuve dans une lettre que le comte Magalotti, très-lié avec la famille Barberini, adressait à Galilée, le 4 septembre 16521. A cette époque, Galilée était encore sans inquiétude pour lui-même; mais il craignait que l’examen qu’une commission spéciale faisait de son dialogue ne tendit à faire condamner comme hérétique par les supérieurs la doctrine du mouvement de la terre. Pour
1 Suppl., 320-550.
répondre à cette crainte, que Galilée lui avait exprimée, Magalotti lui dit: « Quand bien même dans cette congrégation l’avis de la majorité serait que cette doctrine fût fausse, je ne crois pas qu'on voulût jamais en venir à la faire déclarer telle par V autorité suprême; et je le dis parce qu 'ainsi me l'assurent ceux qui interviennent ordinairement dans la congrégation du saint office, où principalement se traitent les matières concernant les dogmes, et par l’ordre de laquelle a été établie la congrégation qui s’occupe de cette affaire particulière. »
En 1616, l’ autorité suprême n’avait pas décidé; elle ne décida pas davantage en 1655. Les papes Paul Y et Urbain VIII ont cru, comme Caramuel, que le système de Copernic et de Galilée était d’un dangereux exemple ; comme docteurs particuliers, ils ont incliné aussi à croire que ce système était inconciliable avec les textes sacrés; ils ont fait condamner par les congrégations romaines le système, les livres où il était soutenu, et parmi ses défenseurs un récidiviste désobéissant; mais, comme souverains pontifes , ils n’ont pas voulu dire, au nom de l'Eglise , que le nouveau système était hérétique et contraire à l'Ecriture sainte; ils n’ont pas voulu le dire ainsi, parce qu’ils n’en étaient pas sûrs, ou, pour mieux dire, parce que la divine Providence ne l’a pas permis. Ils ont laissé aux congrégations de cardinaux la responsabilité de leurs décisions faillibles, sur lesquelles, en effet, il a bien fallu revenir, quand la preuve du système condamné est devenue incontestable. Comme hommes, Paul V et Urbain VIII s’étaient trompés avec les congrégations romaines, dont ils avaient connu d’avance et voulu les décisions; mais ils n’avaient pas voulu les ratifier officiel-
lement, bien loin d’en imposer solennellement la doctrine à la croyance du monde catholique. En un mot, malgré les faiblesses humaines de ces deux papes, la papauté, dans l’exercice de son autorité dogmatique, était restée infaillible. Le savant Muratori, dans ses Annales d’ Italie, à l’année 1655, remarque avec raison que la condamnation de la doctrine du mouvement de la terre fut prononcée seulement par la congrégation du saint office, sans un édit du souverain pontife ex cathedra. « En cela même, dit le savant jésuite Tiraboschi l, l’on doit admirer la providence de Dieu en faveur de l’Église, puisque, dans un temps où la majeure partie des théologiens croyaient fermement que le système de Copernic était contraire à l’autorité des saintes Écritures, elle ne permit pas cependant que l’Église se prononçât sur ce point par un jugement solennel. »
Ainsi , quand on examine les décisions prises par les congrégations romaines en 1616 et en 1655 sur le système du monde, ce n’est pas l’Église qu’on peut accuser; ce n’est donc pas l'Église qu’il peut s’agir de défendre, et il faut désavouer les imprudents qui compromettent ici son nom dans l’apologie périlleuse d’actes qui ne sont pas d’elle, et qui ont été révoqués depuis. Ce qu’il s’agit d’apprécier avec calme, ce sont ces décisions prises par des hommes sujets à l’erreur, dans des circonstances difficiles, qui permettent d’absoudre leurs intentions sans approuver leurs jugements.
Quel était, en 1616 et en 1655, l’état de la question, et entre quels partis fallait-il choisir?
1 T. VIII, Memoria storica II', p. 555. Voyez notre Notice bibliogr., n* XX,
Malgré les mensonges du protestant Mallet du Pan, si crédulement et si malheureusement répétés par tant de catholiques1, il est certain que personne, et Galilée moins que tout autre, n’a jamais demandé à l’autorité ecclésiastique de déclarer que le nouveau système du monde fût seul orthodoxe et fondé sur l’Écriture sainte. Ce sont, au contraire, les péripatéticiens qui ont eu l’audace de demander et la puissance d’obtenir de deux congrégations romaines l’attribution de cet étrange privilège au système de Ptolémée, au moment où sa ruine était imminente.
Une autre assertion tout aussi erronée a été proclamée bien haut par un autre protestant, par sir Brewster, qui en a conclu tout bas, mais expressément, que le catholicisme ne vaut rien. Sans faire attention à cette conclusion, trop de catholiques2, plus ardents que réfléchis, se sont empressés de répéter celte erreur funeste, mais séduisante pour eux, qui consiste à dire que dans cette affaire tout le monde, excepté Galilée, a fait son devoir; que l’autorité ecclésiastique, à laquelle Galilée devait se soumettre comme catholique, était obligée de se prononcer entre les deux systèmes du monde, et que, d’après ses principes, elle devait nécessairement, comme le prétend aussi en Allemagne M. de Beumont et comme M. Philarète Chasles le répète, se prononcer pour le système ancien, recommandé par la tradition des interprètes de l’Écriture sainte.
Ceux qui adoptent ce point de vue auraient dû plutôt écouter l’avertissement du cardinal Gousset3, qui leur dit avec
1 N° XXI ( Notiee bibliogr .) — * Nos XL, XLIV. I/VII, LXl, LXIÏ, LXIV, LXV, LXYI [Notice bibliogr.). — 3 Théologie dogmatique, Tr. de l’Écr. sainte, 1re partie, cbap. 8, §282, t. I, p. 157 (Paris, 1852, in-8°).
GAULEE.
raison que, d'après le concile de Trente1, la fidélité à la tradition des interprètes des textes sacrés n’est obligatoire qu’en ce qui intéresse « la foi et les mœurs, » et non en ce qui concerne « /’ astronomie ou la géologie. »
De plus, ils auraient dû voir qu’en 1616 et en 1655 l’autorité ecclésiastique avait le choix entre beaucoup plus de deux partis. En effet, on en peut compter cinq principaux.
1° L’autorité ecclésiastique pouvait, avec vérité, déclarer expressément, dès 1616, ce qu’elle a reconnu depuis, savoir : qu’en lui-même le nouveau système du monde n’a rien de contraire à la foi catholique.
2° Elle pouvait ne pas se prononcer du tout, écarter les dénonciations, et laisser toute liberté de discussion, sauf le cas où quelqu’un des contendants émettrait une proposition vraiment contraire à la foi.
5° Elle pouvait interdire, non pas aux coperniciens seuls, qui sur le terrain théologique ne faisaient que se défendre, mais aussi et d'abord aux péripatéticiens, qui, battus sur un autre terrain, s’étaient constitués agresseurs sur celui-ci; elle pouvait, dis-je, interdire aux uns et aux autres de mêler désormais les textes sacrés et la théologie à leurs débats scientifiques, pour lesquels elle leur aurait laissé, du reste, toute liberté.
4° Elle pouvait laisser le champ libre aux péripatéticiens seuls, et, sans rien décider d'une manière absolue contre la nouvelle doctrine, en interdire provisoirement l’enseignement comme téméraire et dangereux dans les circonstances présentes.
1 Sessio IV, De edUione et usu sacrorum librorum.
5° Enfin, elle pouvait condamner la doctrine de Copernic, de Galilée et de Kepler, comme fausse en philosophie, erronée en théologie, contraire aux livres saints et à la foi catholique.
La prudence, les maximes de saint Augustin, et la tradition ecclésiastique, favorable jusqu’alors à la tolérance en pareille matière, ordonnaient de prendre l’un des trois premiers partis. Le premier aurait été peut-être prématuré alors; le second était peut-être le meilleur en thèse générale; le troisième aurait été le plus opportun, eu égard aux circonstances. Galilée et ses amis se seraient trouvés très-conlents de l’un quelconque de ces trois partis, et c’était pour le troisième que, très-sagement, Galilée exprimait sa pré férence i.
Le quatrième parti n’était ni juste ni prudent, mais il était bien préférable au cinquième. C’était le quatrième parti que Maffeo Barberini (le futur pape Urbain VIII), Bellarmino et d’autres adversaires modérés du nouveau svstème du
monde auraient voulu faire prévaloir en 1616; Urbain VIII se prononça pour ce parti jusqu’en 1650; mais il l'abandonna complètement en 1652. Certains catholiques2, qui ont pour eux Mgr Marini, s’obstinent à soutenir, contre le sens évident des documents authentiques, qu’en 1616 et en 1655 l’autoiité ecclésiastique à Rome s’en est tenue à ce parti, qu’ils approuvent. Ils peuvent avoir l’excuse de a bonne foi, s’ils n’ont pas étudié les textes. Mgr Marini, qui avait les textes sous les yeux, mais qui en dissimulait certaines parties, n’avait pas cette excuse.
1 Voyez ci-dessus, cliap. 5, p. 51-52. — 2 Nos XLI, LXIÏ,
Le cinquième parti était bien plus injuste et bien plus imprudent que le quatrième. C’est pourtant celui que Paul V, en 161 6, et Urbain VIII, en 1653, ont imposé aux congrégations romaines, parce que, trompés par les péripatéticiens ennemis de Galilée, ils ont cru voir dans son système un grand danger pour la religion : ils ont cru la protéger par ces décisions, que quelques cardinaux ont prises, et que ces papes, qui les avaient ordonnées, n’ont pas voulu contre-signer comme souverains pontifes. En prenant ce cinquième parti, que certains catholiques de notre temps se croient obligés d’admirer1, c’est-à-dire en condamnant comme faux et contraire à l’Ecriture sainte un système qui, déjà presque démontré, devait l’être bientôt tout a fait, des hommes faillibles, placés dans des positions où les fautes sont d’autant plus graves que l’autorité y est plus grande, ont sacrifié, sans le vouloir et sans le savoir, les droits de la science et les intérêts véritables de la religion aux intérêts et aux passions d’une secte philosophique, dont la défaite était inévitable et déjà presque consommée.
La divine Providence a permis que cette faute, réparable et maintenant réparée, fût commise une fois, pour qu elle devînt impossible à l’avenir.
1 Voyez notre Note supplémentaire A