‹ GaliléeChapitre 16 sur 41 · IX, 421, 435, 43G · texte numérisé non relu

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se sont appuyés et s’appuient encore sur le témoignagnë de ce protestant prétendu impartial, et qui ont cru, bien à tort, que noircir Galilée c’était nécessairement blanchir le pape et l’inquisition. Ils n’ont pas vu que c’était accuser injustement le pape et l’inquisition d'une iniquité odieuse, à laquelle la religion aurait servi de masque.

Tel est le thème que M. Philarète Chasles a pris des mains de ces catholiques peu avisés, et qu’il a développé avec des invectives qui seraientjust.es, si le fait était vrai. Seulement, pour rendre la chose plus criante, M. Chasles a ajouté une assertion certainement fausse, d’après laquelle « le pape Urbain VIII pensait exactement comme Galilée » sur le système du monde pour lequel il le faisait condamner comme hérétique. M. Parchappe a fait justice de la calomnie d’après laquelle Galilée aurait outragé à plaisir le pape son bienfaiteur ; mais il a accepté trop facilement la calomnie contre le pape, qui, suivant lui, se serait vengé implacablement d’une injure imaginaire.

Voilà ce que certains catholiques trop nombreux ont gagné à croire sur parole un protestant qui flattait leurs passions contre un savant condamné par l’inquisition! Ils auraient bien dû se dire à eux-mêmes : Timeo Danaos, et dona ferentes. Ils auraient dû chercher la vérité historique, au lieu de copier aveuglément le mensonge et de prêter ainsi des armes à leurs adversaires.

De ces calomnies insinuées par Mallet du Pan souslaforme perfide d’une apologie du pape et de l’inquisition contre Galilée, un écho atténué est arrivé par Mgr Marini et par le P. Olivieri à M. Biot, qui l’a répété de bonne foi, en disant de l’animosité personnelle du pape offensé, que « c’était là ,

GAULÉE

humainement parlant, la clef de Y affaire. » M. Trou essor t dit avec plus de raison que c’en était le très-petit côté.

La vraie clef de l’affaire, c’était l’ascendant conquis vers 1 652 et conservé depuis sur l’esprit d’Urbain VIII par certains théologiens, qui réussirent à lui faire croire et dire, connue Galilée l’écrivait en 1657 au roi de Pologne, que le nouveau système du monde était une hérésie pire que celles de Luther et de Calvin. Suivant Galilée lui-même, c’étaient surtout des jésuites, des collègues des PP. Grassi et Scheiner, sinon ces pères eux-mêmes, qui avaient remporté ce triste triomphe. Galilée paraît avoir eu de bonnes raisons de le croire. En 161 5 et 1616, c’étaient surtout des moines dominicains qui l’avaient attaqué et accusé, malgré le P. Maraffi, leur général. Mais, en 1652, Galilée avait contre lui l’inimitié de beaucoup de jésuites. Dès le 12 juillet 1619, Mgr Giampoli, dans une lettre à Galilée l, tout en louant beaucoup le discours de Guiducci contre le mémoire du P. Grassi sur les comètes, s’affligeait de voir que par cette discussion Galilée se brouillait avec le collège romain des jésuites et perdait leur précieuse bienveillance. Il est vrai qu’en 1624 le P. Grassi et le collège des jésuites, voyant Galilée en grande faveur près d'Urbain VIII, lui faisaient des avances par l’intermédiaire de Guiducci ; mais, comme nous l’avons vu, en 1626 et en 1627 ce même P. Grassi accusait faussement Galilée de tendance à l’hérésie. Le P. Castelli nous a dit la colère toute personnelle du P. Scheiner contre un passage qui le concernait dans le Dialogue sur les systèmes du monde. Dans une lettre du 11 septembre 1652, Torricelli, galiléiste très-prononcé pour

1 Suppl., 130.

le nouveau système, mais ancien élève des jésuites et trèsaimé du P. Griemberger, raconte comment il a exprimé devant ce père et devant le P. Scheiner son admiration pour le Dialogue ; comment le premier a adhéré à cet éloge en faisant ses réserves sur la fausseté de la doctrine habilement défendue, et comment le second a dit, en secouant la tête, que Galilée a mal agi envers lui et qu’il ne veut pas en parler. Moins discret dans une lettre à Gassendi, du 25 février 1655 le P. Scheiner exhale sa colère contre Galilée qui a osé lui contester ses découvertes et porter la main sur sa Rosa ursina! Magalotti2 nous a transmis l’opinion du P. Piiccardi sur l’hostilité des jésuites dans le procès de Galilée. Le 25 juillet 1654, Galilée écrivait à Diodati que deux mois auparavant un de ses amis, parlant de son affaire avec le P. Griemberger, jésuite du collège romain, avait entendu de la bouche de ce père la déclaration suivante : « Si Galilée avait su maintenir l’affection des pères de ce collège, il vivrait glorieux dans le monde , il ne lui serait arrivé aucune de ses disgrâces, et il aurait pu écrire à sa fantaisie sur toutes les matières, même sur le mouvement de la terre. » Galilée, qui n’avait jamais eu l’intention d’offenser- Urbain VIII, n’a jamais attribué la conduite de ce pape envers lui à un sentiment de vengeance personnelle, mais à une erreur d’appréciation, et dans cette erreur d’Urbain VIII Galilée a toujours vu l’effet de l’influence de ses ennemis. Seulement Galilée savait combien Urbain VIII était opiniâtre. Dans sa belle lettre à Peiresc du 21 février 16565,sans nommer Urbain VIH, Galilée paraît croire que ce sont l’obstination et l’orgueil

i IX, 275. — 2 Suppl., 321. — 3 Suppl., 501-565.

GAULÉE.

qui empêchent l’autorité ecclésiastique cl’avouer eu quelque sorte son erreur en faisant grâce à un innocent condamné. Telle est la parole la plus amère que nous trouvions contre Urbain VIII et contre l’inquisition dans les lettres de Galilée.

Une autre accusation imaginée contre Galilée un siècle après sa mort, et qui a obtenu depuis lors un succès incroyable, fut insérée, comme la précédente, en 1784 dans le Mercure de France, par ce même citoyen de Genève fixé à Paris, par le journaliste protestant Mallet du Pan, agent de l’aristocratie en Europe, plus tard éditeur des Considérations de Joseph de Maistre sur la révolution française, et intermédiaire entre les rovalistes français et les rois coalisés

contre la France : de même que la précédente, cette accusation a été répétée, avec des variantes, par une foule de dupes, par exemple, par Bérault-Bercastel, par Feller, par Bergier, et depuis par M. Henrion, par M. Charles Barthélemy, par M. Madden, par beaucoup d’autres catholiques, et même par Monseigneur Marini1, qui aurait dû savoir le contraire. D’après cette accusation, au lieu de se contenter, pour le système de Copernic et le sien, de la tolérance, que personne, ose-t-on dire, ne lui aurait refusée, Galilée a voulu exiger que le pape et le saint office déclarassent ce système fondé sur la Bible; ou bien, suivant une variante de la même accusation, il a, voulu faire proclamer ce système comme article de foi. Ce conte, ridiculement invraisemblable et contredit de point en point par tous les faits authentiques que nous avons exposés, se fonde uniquement sur une citation mensongère , que Mallet du Pan, le protes-

1 P. 54. 76, 04, et Errori e correzioni.

GAULEE.

tant impartial , a osé faire et qu’il a donnée comme tirée d’une dépêche adressée de Rome à Florence par l’ambassadeur Guicciardiui le 4 mars 1616. Cette dépêche existe; elle est bien authentique; elle est d’un homme malveillant pour Galilée, comme nous l’avons montré en l’analysant ; Tiraboschi lui a accordé plus de confiance qu’elle n’en mérite; mais il n’y a pas vu et elle ne contient pas un mot de ce que Mallet du Pan a imaginé : elle contient la preuve du contraire. Dans la lettre authentique, ce que Guicciardini redoute, c’est l’attachement dangereux de Galilée pour une opinion purement scientifique, mais que les congrégations romaines ne veulent pas tolérer. Pour effrayer le grand-duc et pour l’engager à rappeler Galilée de Rome à Florence, il fait un tableau peu flatté de la cour de Paul V, de l’esprit d’hostilité contre les sciences et les lettres qui y règne suivant lui, et de l’intolérance des moines, qu’il représente comme tout-puissants à Rome. Il montre les haines redoutables des ennemis de Galilée, et il inquiète le grand-duc sur l’imprudence prétendue de ce savant, tout occupé, dit-il, de son système astronomique, au milieu de tant de périls pour lui et de difficultés diplomatiques dont il peut devenir l’occasion pour son protecteur. Mallet du Pan s’est bien gardé de citer fidèlement cette lettre. Bergier, accusé par MM. Parchappe et Frédéric Morin d’avoir été faussaire, a eu seulement le malheur et le tort de copier la fausse citation sans la vérifier.

Il serait trop long de passer ici en revue tous les mensonges de Mallet du Pan 1 ; mais il est nécessaire de nous inscrire

* Voyez notre Notice bibliogr ,, n° XXI,

en faux contre trois de ses assertions, trop répétées après lui, par exemple par Mgr Marini, qui pouvait si facilement en constater la fausseté, et par M. Biot , à qui elles avaient été insinuées à Rome, en 1825, par le P. Olivieri : 1° il n’est pas vrai que Galilée ait été condamné comme mauvais théologien et non comme bon astronome; 2° il n’est pas vrai que ce soit Galilée qui ait porté témérairement et volontairement la question dusystème du monde sur le terrain théologique, comme l’astronome Lalande \ les copistes de Mallet du Pan déjà nommés, et de plus sir Brewster, M. de Falloux, l’historien italien M. Cesare Cantù2, Joseph de Maistre, M. l’abbé Rohrbacher, M. Valson, M Barthélémy3 et beaucoup d’autres l’ont répété; 5° il n’est pas vrai qu’avant sa condamnation Galilée ait fait imprimer aucun écrit dans lequel des texles de l’Écriture sainte soient interprétés en faveur de son système, comme Brucker, Montucla et les copistes de Mallet du Pan l’ont affirmé. Sur le premier point, les pièces officielles sont là pour prouver que c’est bien expressément le vrai système du monde lui-même, et non une opinion théologique ajoutée à ce système, que la congrégation de l’index a condamné en 1016 ; que c’est bien expressément pour ce même système que l’inquisition romaine a condamné Galilée et son livre en 1055, et que c’est bien cette même vérité astromonique qu’en 1055 Galilée, suivant une formule rédigée et imposée par ce tribunal ecclésiastique, a été forcé d’abjurer comme une hérésie. Voilà ce queM. l’abbé Bouix a parfaitement établi ; Joseph de Maistre en était déjà convenu,

1 Voyage en Italie, 2e éd., t. III, p. 83 (1780, O vol. in-12). — 2 llist. des Italiens, Irad. fr., t. IX, p. 440. — 5 Voyez notre Notice bibliogr., n09 XXI, XXVI, XXXVII, XL, LXI, LXII, etc.

et l’adhésion de Mgr Marini à l’assertion contraire de Mallet du Pan est inexcusable. Sur le second point, nous n’avons qu’à rappeler ce que nous avons prouvé : Galilée aurait voulu que la question du système du inonde restât purement scientifique ; c’était ainsi qu’il l’avait présentée en 1613 dans le recueil imprimé de ses Lettres sur les taches solaires ; c’ est cette doctrine purement scientifique, exprimée dans ce recueil, qui a été attaquée si violemment, d’un côté parles péripaliciens, adversaires de Galilée, d’un autre côté, à leur instigation, par certains prédicateurs et théologiens, ses accusateurs, ses dénonciateurs; ce sont eux qui, pour le perdre, ont porté malgré lui la question sur le terrain théologique dès le commencement de leurs attaques;, ce sont eux qui, malgré ses protestations et ses résistances, l’ont forcé à les suivre dans cette discussion théologique, qu’il aurait voulu pouvoir éviter ; ce sont eux qui, par leurs accusations publiques d’hérésie et leurs citations de (extes sacrés à l’appui, l’ont mis, de 1613 à 1616, dans l’alternative de se défendre sur ce terrain périlleux, ou bien de se reconnaître hérétique et condamnable comme tel devant l’inquisition, devant laquelle un procès contre lui commençait secrètement dès le 5 février 1615. En leur répondant, il n’a donc pas donné follement dans un piège, comme Delambre,

sir Brewster, M. Philarète Chasles, M. Valson et autres l’ont

prétendu : il n’a fait qu’obéir à la nécessité qu’on lui avait faite. A cette époque, il ne fut pas condamné; mais on lui interdit de soutenir de quelque manière que ce fût le système de Copernic. Du reste, nous avons constaté que ni les accusateurs de Galilée, ni ses juges, ne lui ont fait un crime spécial d’avoir essayé à cette époque de montrer, pour sa

défense, la conciliation de son système avec les textes sacrés cités contre lui : on blâmait ses interprétations, parce qu’on les croyait fausses ; on ne blâmait pas celles des péripatéticiens ses adversaires, parce qu’on les croyait vraies.. Sur le dernier point, nous répétons que ces interprétations bibliques, demandées à Galilée, de 1615 à 1616, non-seulement par la grande-duchesse Christine de Lorraine et par le P. Castelli, mais par le cardinal Bellarmino, parle P. jésuite Griemberger et par Mgr Dini, n’avaient été données par lui que dans des pièces manuscrites et confidentielles, savoir : dans sa lettre du 21 décembre 1615 au P. Castelli, dans sa lettre de 1615 à la grande-duchesse Christine, et dans ses lettres du 16 février et du 25 mars 1615 1 à Mgr Dini. Jamais, depuis 1616 jusqu’à son procès de 1652 et 1655, il n’était revenu sur cette question théologique. Jamais ces interprétations bibliques de Galilée n’avaient été imprimées avant la condamnation prononcée contre lui en 1655: elles ne se trouvent ni dans ses Lettres sur les taches solaires, ni dans son Essayeur, ni dans son Dialogue sur les systèmes (lu monde. Montucla, répétant une erreur de Brucker, que M. Henri on a reproduite en 1 aggravant 2, veut que ces interprétations bibliques aient été publiées en 1651 dans un ouvrage apparemment anonyme et furtif, dit-il, dont il donne le titre latin. Ce titre est celui sous lequel le texte et la traduction latine de la lettre de Galilée à la grande-duchesse furent imprimés à Strasbourg, non pas en 1651, mais en 1656, trois ans après la condamnation de Galilée.

1 II, 6-64. Ces lettres sont de 1615, et non de 1614. Comparez VI, 205, 211, et XV, Correzioni. — 2 Voyez notre Notice bibliogr., n°» XIII et

C’est seulement sept ans après sa mort, en 1649, à Lyon, que sa lettre au P. Castelli et sa première lettre à Mgr Pini sur le même sujet ont été imprimées en latin, par les soins de Névré, à la suite d’une apologie de Gassendi; c’est seulement en 1815 que le texte italien de la lettre au P. Castelli a été publié pour la première fois par Poggiali, et c’est seulement en 1776 que le texte italien des deux lettres à Mgr Dini a été publié par Morelli 1 . Ce que l’inquisition avait défendu à Galilée en 1616, c’était de soutenir de quelque manière que ce fût le mouvement de la terre ; ce dont elle le punissait en 1655, c’était d’avoir enfreint cette défense en 1652 par la publication d’un ouvrage où il n’y a ni discussions thêologiques ni interprétations de textes sacrés, mais où se trouvent enseignés les mouvements diurne et annuel de la terre et l’immobilité du soleil, hérésies prétendues qu’en 1655 elle le forçait d’abjurer.

Voilà les faits, qu’aucun mensonge traditionnel n’empêchera d’exister avec leurs preuves. L’Église catholique ne peut rien gagner à être défendue par des faussetés : ce n’est pas elle qu’on défend ainsi, puisque ce n’est pas elle qui a condamné Galilée et le système de Copernic ; ce qu’on défend ainsi, ce sont les erreurs d’hommes faillibles, qui l’ont compromise sans le vouloir, et pour lesquels il ne faut pas continuer de la compromettre. Nous avons vu, de plus, avec quelle insigne maladresse on calomnie Urbain VIII et les inquisiteurs romains de 1655, en croyant les défendre : on ne veut pas avouer qu’ils se sont trompés, et l’on fait croire qu’ils ont commis une iniquité volontaire. Ce qui vaut le

1 Voyez M. Albèri, XV, Bibliogr. GaliL, p. XLVIII.

mieux en tout et pour tous, c’est tout simplement la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Continuons donc de la dire.

Nous ne sommes pas au bout des accusations contre Galilée. Suivant une opinion soutenue en 1841 dans un recueil catholique d’Allemagne, dans le tome Vil des Feuilles historiques et politiques de Philipps et Gœrres, reproduite avec peu de changements par M. de Reumont, approuvée par M. Alzog dans son Histoire de l'Église , et adoptée dans le Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique publié à Fribourg l, le tort de Copernic et de Galilée avait été de compromettre l’astronomie, en donnant comme démontrée une hypothèse qui ne pouvait pas l’êlre encore, qui avait contre elle François Bacon et Tyclio Brahe, et qui, venue trop tôt, ne pouvait être que dangeureuse pour la science et inquiétante pour la religion : tel aurait été, suivant l’auteur de l’article, le motif très-sage des condamnations prononcées en 1616 contre le livre de Copernic et en 1655 contre le livre et la personne de Galilée désobéissant. M. l’abbé Bouix a eu bien raison de repousser cette assertion étrange, doublement contredite par les pièces authentiques et par l’histoire de la science. Les pièces prouvent que les congrégations romaines, qui ne sont pas infaillibles, ont condamné le nouveau système du monde, non pas comme trop peu démontré, mais expressément comme faux et tout à fait contraire à l’Ecriture sainte; le texte de la sentence de 1655 dit expressément que Galilée serait cou* pable, lors même qu’il n’aurait présenté son système que

1 Voyez notre A utice bibliogr., n° XXXVI

comme probable, puisqu’une opinion ne peut en aucune façon être probable , lorsqu elle a été déclarée et définie contraire à la sainte Ecriture. Or, tel a été déclaré le nouveau système du monde en 1616 et en 1633 par les congrégations romaines ; mais ni l’Église ni aucun pape n’a jamais confirmé ces décisions. Quant à l’histoire de la science, elle nous montrera que ce système, mis dans tout son jourparGalilée, et promptement propagé malgré les décrets des congrégations romaines, malgré l’ingénieuse, mais vaine hypothèse de Tycho Brahe, et malgré l’hypothèse absurde de Bacon, est très-loin d’avoir nui à la science, telle qu’elle existait au dix-septième siècle, et que c’est précisément la condamnation du nouveau système du monde qui a compromis la religion.

Un protestant anglais, un physicien distingué, qui, faisant profession d’admirer beaucoup le génie de Galilée, aurait dû rendre justice à ses efforts pour le triomphe des vérités de la science, au lieu de répéter et d’amplifier encore certaines calomnies de ses ennemis, sir David Brewsler, estime que Galilée avait tort d’attaquer si vigoureusement, en astronomie et en physique, les préjugés et l’ignorance pédantesque des péripatèticiens de son temps : suivant le savant historien des Martyrs de la science , au lieu de vouloir substituer brusquement sa méthode à celle des péripatéticiens, qui avait le droit de possession, Galilée aurait dû se borner à tâcher d’obtenir par grâce une petite place pour sa nouvelle méthode, et laisser la transition s’opérer peu à peu après lui ; par cette prudence, il aurait échappé à la persécution. Tel est le conseil peu héroïque que sir Brewster lui aurait donné. Mais, à ce compte, Galilée n’aurait pas

dû publier ses Lettres sur les taches solaires en 1615, ni son Essayeur en 1625, ni son Dialogue sur les systèmes du monde en 1652, ni ses Dialogues sur les sciences nouvelles en 1658. Mais alors, par le même respect pour les droits acquis du péripatétisme, Bacon n’aurait pas dû publier en 1620 le Novum organum scientiarum, ni Descartes en 1657 le Discours de la ynéthode , et en 1641 les Méditations. Enfin, Boileau n’aurait pas dû publier son Arrêt burlesque. Qui sait? Protégées par le parlement de Paris, dont un arrêt, en 1624, menaçait de mort les novateurs, par la Sorbonne, dont une décision avait provoqué cet arrêt, par les universités d’Italie, par les jésuites, par les dominicains et par les congrégations romaines, l'astronomie et la physique des péripatéticiens auraient pu continuer leur règne et imposer silence à la science véritable. L’ avènement de la méthode nouvelle, qui, comme nous le verrons, est bien celle de Galilée, et n’est ni celle de Descartes ni celle de Bacon pour les sciences physiques, aurait été manqué, et le progrès de la science aurait pu être retardé d’un siècle ou deux ; mais Galilée aurait pu vivre en paix. 11 ne l’a pas voulu, et c’est ce qui fait sa gloire. 11 ne craignait pas la lutte avec les péripatéticiens, parce qu’il avait pour lui la force des raisons et l’habileté à les faire valoir. Il craignait davantage l’inquisition ; mais il pouvait espérer avec vraisemblance, d’après tous les antécédents d’Urbain VI 11 jusqu’en 1651, que sous son pontificat les péripatéticiens ne réussiraient pas à tourner l’inquisition contre un livre dûment approuvé, et à gagner ce pape lui-même à l’intolérance la plus rigoureuse en matière d’astronomie. Désarmé devant ce danger, contre lequel la science, la raison et l’é-

loquence ne pouvaient rien, il recula en abjurant ; mais son œuvre était accomplie, elle était indestructible, et il le savait bien.

Pour pouvoir enseigner son système astronomique sans exposer sa vie et sa liberté, il aurait fallu que Galilée quittât l Italie, ou du moins qu’il restât sur le territoire de Venise. Dans toute l’Europe, d’ardents adversaires combattaient les novateurs en général et les coperniciens en particulier; mais le pouvoir civil ne prêtait pas main-forte à ces haines d’école. En Angleterre, Bacon était en sûreté comme philosophe novateur; ce fut comme chancelier trop peu scrupuleux qu’il fut condamné, tandis que Galilée, plus heureux, souffrit pour une grande et noble cause. En Allemagne aussi, même en Autriche, le pouvoir était assez tolérant en matière d'astronomie. Quand, en 1620, Kepler eut à lutter contre la justice protestante du Wurtemberg, son pays, ce fut pour la défense de sa mère dans un de ces innombrables procès de sorcellerie qui ont fait, au seizième siècle et au dix-septième, beaucoup plus de victimes dans les pays protestants, surtout en Angleterre sous Henri Vil I et sous Élisabeth, que dans les pays catholiques1. En 1594, à l’âge de vingt-deux ans, après avoir suivi quelque temps les leçons de l’astronome Mæstlin, Kepler avait quitté le Wurtemberg pour aller enseigner l’astronomie dans les Étals autrichiens; mais c’était parce que, malgré ses talents reconnus, l’université protestante de Tübingen ne l’avait pas jugé apte au ministère évangélique. En 1597, professeur depuis trois ans

1 Voyez sir Walter Scott, Letters on demonology and wichcraft, Lingard, Histoire (T Angleterre, etc.

àGrætz,il envoyait à Galilée son premier ouvrage, publié l’année précédente, et dans lequel il se prononçait pour le système de Copernic. Dans sa lettre de remerciments, Galilée se déclarait copernicien, mais eflrayé de la répulsion que ce système rencontrait en Italie. Dans une lettre du 15 octobre 1597 *, Kepler proposait à Galilée de lui faciliter les moyens de faire imprimer en Allemagne des ouvrages en faveur de sa doctrine astronomique. Quant à lui-même, Kepler se plaignait seulement du mauvais vouloir, des clameurs et de l’isolement qu’il trouvait autour de lui à cause de celte môme doctrine. Après six années paisibles, Kepler fut spolié et banni de Grætz en 1000; mais ce fut comme protestant. 11 vécut misérablement à Prague, puis à Linz, et mourut de même, en 1651, à Ratisbonne; mais ce fut comme créancier des empereurs d’Allemagne Rodolphe 11, Mathias et Ferdinand II, qui, manquant d’argent et peu contents des prédictions astrologiques qu’ils lui demandaient, ne lui payaient pas ses appointements. Kepler ne fut persécuté comme copernicien ni en Wurtemberg ni en Autriche.

En France, Descartes, sincèrement catholique comme Galilée, hardi et quelquefois téméraire en spéculation, se montra plus craintif et moins avisé dans* la pratique que le bon et savant prêtre provençal Gassendi, ami de Galilée et copernicien comme lui. Descartes se retira en Hollande, sous le prétexte qu 'il faisait trop chaud pour lui en France, mais probablement pour être à l’abri de l’intolérance, alors plus menaçante que terrible, du parlement de Paris et de la Sor-

1 Mil, k21-"23.

bonne. Il crut aller chercher la paix hors de France. Mais, tandis que le P. Mersenne, pourlantsi prodigue de l’accusalion ; d’athéisme, prenait chaleureusement sa défense, il trouva en Hollande les dénonciations du protestant Voël, qui voulait le faire condamner comme athée, et l’intolérance absurde du pouvoir civil, qui défendit au professeur cartésien Regius , d’enseigner la circulation du sang. Descartes finit par aller, trouver une courte tranquillité et une prompte mort dans un exil volonlaire sous le rude climat de la Suède.

Italien et zélé pour les progrès de sa patrie dans les sciences, Galilée eut raison de rester en Italie, quelque déplora-! ble que fût alors l’état politique et moral de la Péninsule; mais il commit une faute, expliquée d’ailleurs par l’amour du pays natal et des studieux loisirs, lorsqu’il se laissa séduire par la sinécure honorable et bien réliibuée qu’on lui offrait à Florence, et parla bienveillance impuissante des il grand-ducs de Toscane, faibles successeurs du gonfalonier , Laurent le Magnifique, et que, malgré les conseils de ses w amis de Venise, il quitta sa chaire de Padoue et l’appui d’un gouvernement assez fort pour le protéger. Telle est la seule imprudence, grave, mais bien excusable, qu’on puisse lui reprocher.

Quant aux imprudences et aux fautes sans nombre que I sir Brewster, M. de Reumont et suri ou t M. Philarète Chasles reprochent à Galilée, il serait trop long de les prendre une à une pour l’en disculper, et il est déjà disculpé de presque toutes par le simple exposé des laits, tel que nous l’avons pré§enlé. Mais il est une de ces imprudences prétendues à laquelle il faut nous arrêter, car elle est accusée par une pièce qu’il est nécessaire d'examiner ici.

GAULEE.

Celte pièce, qui porte le nom de Buonamici, mari de la belle-sœur du fils de Galilée, et ami dévoué de ce savant, n’est pas une lettre, comme le dit M. Chasles1, mais une Relation du procès de Galilée. Elle a été publiée par Nelli et reproduite par Yenturi. M. Chasles, qui l’a empruntée à M. de Reumont, n’en donne que les deux tiers. M. Albèri2 l’a reproduite en entier; mais il ne la donne, dit-il, comme la lettre prétendue de Galilée à Renieri, que pour ne rien omettre , et il a soin de prévenir les lecteurs que cette relation est de petite ou nulle importance. Il justifie cette appréciation dans quelques notes, où il relève une partie des faussetés patentes que cette pièce contient, mais sans nier qu’elle soit de Buonamici. Je crois qu’il aurait dû le nier, ou du moins en douter. Il est vrai que, par une lettre du 5 septembre 1655, Buonamici annonce à Galilée l’envoi qu’il lui fait d’une relation de son procès; il dit qu’elle est l’œuvre d'un ami, qui en a expédié des copies en Allemagne, en Espagne et en Flandre, mais qui, n’ayant pu conférer avec Galilée avant son brusque départ de Rome, craint d’avoir commis quelques erreurs et le prie de les excuser3. Admettons l’authenticité de la lettre : elle ne dit pas du tout que la relation soit de Buonamici, ni que Buonamici la considère comme véridique. Mais, d’ailleurs, il me paraît bien probable que la relation dont il est question dans cette lettre n’existe plus, et que la lettre a donné, à un faussaire trèspostérieur et très-mal renseigné, la pensée d’en fabriquer une à sa guise. En effet, il me paraîtrait incroyable qu’un

1 P. 121-150. Voyez noire Notice bibliogr., n° LIT. — 2 IX, 410-452. Comparez IX, 305. — 5 IX, 502-505.

contemporain des événements, et surtout un ami de Galilée, eût pu écrire des faussetés du genre de celles que la relation contient. L’auteur de la relation maltraite fort ceux qu’il considère comme ennemis de Galilée, et surtout le P. Macolani de Firenzuola , commissaire du saint-office. Mais, au contraire, l’ambassadeur Niccolini et le P. Castelli, très-dévoués tous deux à Galilée, tous deux à portée d’être bien informés, et dont le témoignage s’accorde avec des faits constants et avec des pièces authentiques, nous représentent le P. Firenzuola comme faisant ce qu’il peut en faveur de l’accusé. D’un autre côté, le prétendu Buonamici prend, en parlant de Galilée, un ton de persiflage qui me parait trahir un faussaire pareil à ce duc Gaetani, auteur de la fausse lettre de Galilée à Ptenieri, introduite de même dans la collection de Nelli. Ces deux pièces se valent et se ressemblent ; elles s’accordent entre elles et elles sont en désaccord flagrant avec les documents authentiques ; elles sont peut-être de la même main. Du reste, quel que soit l’auteur de cette relation, elle est indigne de toute confiance.

Dans cette pièce, il y a deux choses frappantes : l’imprudence qu’elle reproche à Galilée, et l’issue qu’elle attribue à son procès; l’une n’est pas plus vraie que l’autre. Sur le premier point, on y lit qu’en \ 035, au lieu de venir à Borne se livrer à l’inquisition, il n’a tenu qu’à Galilée de se donner de l'air , comme ses amis le lui conseillaient. Or, au contraire, ce qu’on lit dans les lettres de tous les amis de Galilée, non-seulement dans celles de l’ambassadeur Niccolini, des PP. Castelli et Cavalieri et de Geri Bocchineri, dans celles de Campanella et dans celles de Fra Micanzio, suc-

cesseur de Fra Pao!o Sarpi à Venise, c’est le conseil d’obéir1. Passons au second point. Voici quelle fut, suivant la fausse relation, la fin du procès : Galilée, à genoux, adressa à ses juges des supplications, qu’il termina en leur disant que, si Leurs Éminences jugeaient le livre digne du feu, il offrait de le brûler lui-même publiquement et de payer les frais du bûcher , mais à condition qu'on lui dirait les causes des poursuites dirigées contre lui; ensuite il lut l’abjuration rédigée par le P. Firenzuola, et obtint plus tard l’autorisation de retourner en Toscane. Ainsi Galilée aurait ignoré, jusqu’au moment de son abjuration, pourquoi il était poursuivi, et il aurait sommé plaisamment ses juges de le lui dire ! Aucune sentence n’aurait été rendue contre lui ! Il n’aurait pas été condamné à un emprisonnement illimité, commué bientôt en une séquestration perpétuelle ! Voilà ce que ni Buonamici ni un autre ami de Galilée n’a pu dire et espérer de faire croire en 1653, lorsque la sentence rendue contre Galilée venait d’être lue publiquement dans toutes les grandes villes d’Italie et d’être publiée dans toute l’Europe ! Le narrateur ajoute que Galilée est parti pour la Toscane depuis quelques jours, très-content, d'avoir méprisé Je conseil de ceux qui le dissuadaient de venir à Borne ! Cette conclusion, qui contredit le commencement, n’est qu’une mauvaise plaisanterie de plus.

M. Philarète Chasles, sur le second point, sait à quoi s’en tenir, et constate que Galilée a été condamné et séquestré pour le reste de ses jours; pourtant il ose invoquer, sur le

1 IX, 299, 504, 505. 508, 511, 515-514, 510-517, 518-520, 521-522, 525-524.

GAULEE.

premier point, l’autorité de cette relation mensongère, à laquelle il ajoute un commentaire bien étrange : s’emparant de ce prétendu témoignage de Buonamici et d’une phrase qu’il attribue 1 faussement à Niccolini, mais qui est contraire à tout ce qu’on lit dans les lettres écrites à cette époque par cet ambassadeur, M. Chasles2 reproche à Galilée d’être allé follement .se constituer prisonnier volontaire à Rome, malgré les conseils de ses meilleurs amis, et de ne s’être pas plutôt enfui à Venise, où il aurait dû se joindre à Sarpi, à Campanella et aux autres exilés. On croit rêver en lisant de pareilles fantaisies. Le moine servite Fra Paolo Sarpi, vénitien de naissance, qui fut membre du conseil des Dix, et qu’on tenta une fois d’assassiner, mais qui ne fut jamais exilé, était mort à Venise depuis dix ans, quand Galilée fut traduit, en 1652, devant l’inquision romaine; c’était donc dans l’autre monde, et non à Venise, que Galilée aurait pu aller le rejoindre. Passons à Campanella, auquel, suivant l’expression pittoresque de M. Chasles5, « avec le mot hérétique on brisa les os. » Campanella était un moine dominicain, philosophe et patriote, qui, ayant voulu soulever les Calabres contre le joug espagnol, avait subi une longue captivité pour cause politique à Naples. En 1652, était-il exilé h Venise? Non, il n’y a jamais été. En 1652 et en 1655, il était libre à home, sous la protection d’Urbain V1IÏ, qui, pour le tirer des prisons de Naples, avait feint de le faire traduire pour hérésie devant le saint-office ; en 1652, Campanella écrivait de home à Galilée, pour l’engager à venir se défendre devant ce tribunal et à espérer une sentence favorable. Plus

' P. 103. — 2 P. 110 et 163-164. — - P. 39.

tard, menacé dans Rome par les violences des agents de l’Espagne, le P. Campanella, recommandé par Urbain VIII à Richelieu, qui lui fit une pension, quitta Rome en 1656, pour trouver un asile plus sur en France, où il vécut tranquille et mourut en 1659 : le mot hérétique lui avait ouvert les portes de sa prison de Naples. Arrivons à Galilée : cité de la manière la plus imprévue à comparaître devant l’inquisition romaine pour rendre compte de la publication d’un ouvrage approuvé pour l’impression par l’autorité ecclésiastique, Galilée se vit dans la nécessité de promettre d’obéir à la citation et d’en prendre rengagement écrit envers le grand inquisiteur de Florence, chargé de veiller à l’exécution de celte promesse; après un délai pour cause de maladie, ce vieillard de soixante-neuf ans, malade encore, fut forcé, non-seulement par les ordres menaçants du pape, mais par un ordre du grand-duc tremblant devant Urbain VIII, de monter en litière et de se faire transporter à Rome, comme M. Chasles lui-même1 le raconte. Voilà comment Galilée alla follement se constituer prisonnier volontaire à Rome en 1655 ! Et voilà comment, au dix-neuvième siècle, on écrit l’histoire de Galilée et de ses imprudences prétendues !

Le protestant sir David Brewster, certains catholiques anglais et M. Charles Barthélemy2 s’accordent contre Galilée sur un autre point : non-seulement ils adoptent les mensonges de Mallet du Pan sur les fautes par lesquelles Galilée aurait causé lui-même sa perte, mais sur la liberté prétendue que

1 P. 165-166 et 181-182. — 2 Voyez notre Notice bibliogr n°" XXXVII. XLIV et LU.

l’autorité ecclésiastique lui aurait laissée, s’il avait voulu être sage, ils exagèrent et développent l’assertion mensongère du journaliste genevois : ils prétendent que, pour publier tout à son aise un traité purement scientifique en faveur du nouveau système du monde, sans avoir rien à craindre pour lui-même et pour son œuvre, Galilée n’aurait eu qu’à imiter Copernic en dédiant l’ouvrage au pape Urbain VHI, qu’à rappeler avec adresse la dédicace de Copernic acceptée par le pape Paul III, qu’à faire appel aux dispositions favorables de plusieurs dignitaires de l’Église, et qu’à protester, comme les PP. Campanella et Foscarini, de son entière soumission aux décisions ecclésiastiques. Une telle assertion, que M. Valson a reproduite en l’atténuant un peu, trahit de la part de ses auteurs une ignorance complète de la différence entre l’époque de Copernic et celle de Galilée, et de la situation périlleuse qui était faite en Italie, dès avant 1615, aux défenseurs du mouvement de la terre. Les attaques violentes dirigées en 1614, par exemple par le P. Caccini, contre cette opinion prétendue hérétique; la dénonciation secrète portée par le P. Lorini et appuyée par le P. Caccini contre Galilée, au commencement de 1615, devant 1 inquisition romaine, pour cette même opinion ; les condamnations prononcées eu 1616 contre l’ouvrage de Copernic et contre celui du P. Foscarini par la congrégation de l’index ; l’impossibilité, pour le P. Campanella, de publier en Italie son Apologie de Galilée , et la nécessité qu’il subit de désavouer la publication qui en fut faite à Francfort ; le silence absolu imposé dès 1615 au P. Castelli par l’université de Pise, et en 1616 à Galilée par l’inquisition romaine, sur le nouveau système du monde ; la prohibition prononcée à

GAULÉE.

Rome, en 1019, contre Y Abrégé de l'Astronomie copernicienne publié par Kepler ; tous les faits du procès de \ 053 tels que nous les avons rapportés, et tous ceux que nous allons encore exposer d’après des documents certains, montrent la fausseté complète de cette assertion, que sir Brewster a lancée dans son livre sur les Martyrs de la science , et que des détracteurs de Galilée ont ramassée avec tant d’empressement.

Dans ce même livre, sir Brewster a émis une autre assertion que personne, je crois, n’a été et ne sera tenté de repro duire. Suivant lui, Galilée s’est perdu follement par la faiblesse qu’il a montrée devant l’inquisition : en désavouant le système de Copernic, il se reconnaissait répréhensible, et par conséquent il devait être condamné pour l’avoir enseigné. Si, au contraire, il avait soutenu imperturbablement devant les inquisiteurs la vérité de ce système et le droit qu’il avait de le professer, il aurait été infailliblement absous par l’inquisition : c’est sir Brewster qui en répond ! Mais qui ne sait que 1 inquisition réservait ses plus grandes rigueurs pour ceux qui refusaient d’abjurer, et qu’elle traitait avec beaucoup plus de douceur ceux qui avouaient et abjuraient ?

Dans un autre ouvrage, dans ses Vies de Copernic et de Galilée , le même savant, moins fort en histoire qu’en physique, trouve que, pour expliquer la différence entre la conduite de Paul 111 à l’égard du chanoine polonais, et celle d Urbain VIII à l’égard du savant florentin, il faut nécessairement supposer qu’autant Copernic était dévoué à la religion, autant Galilée, autrefois lié avec Fra Paolo Sarpi, était un ennemi habituel et déclaré de la foi catholique, et que la

publication de son Dialogue n’a servi que de prétexte pour sévir contre ce mécréant. Cette calomnie insigne est acceptée de bonne foi par le catholique irlandais M. Madden, et en France par M. de la Rallave. Ils ignorent quel esprit nouveau d’intolérance en matière scientifique le péripatétisme avait réussi à susciter en Italie au commencement du dixseptième siècle, pour défendre sa domination chancelante.

Je ne puis pas non plus passer sous silence quelques assertions de Joseph de Maistre, trop fidèlement reproduites par M. l’abbé Rohrbacher1. Tout en avouant que l’inquisition, tribunal faillible, s'était trompée sur le fond de la question , et que le livre condamné avait été bien et dûment approuvé pour l’impression par l’autorité ecclésiastique à Rome et à Florence, Joseph de Maistre dit vaguement que l’accusé s'était donné tous les torts envers le tribunal. Suivant lui, Galilée dut enfin à ses imprudences multipliées une mortification qu’il aurait pu éviter avec la plus grande aisance et sans se compromettre aucunement. Joseph de Maistre en parle fort à son aise; mais les faits parlent plus haut et méritent mieux d’être entendus. 11 ajoute que dans ses dépêches l’ambassadeur du grand-duc à Rome déplore les torts de Galilée. S’agit-il de certains extraits d’une dépêche écrite en 1610 par Guicciardini ? Nous avons vu que ces extraits prétendus, qui, d’ailleurs, ne concerneraient pas le procès de 1655, mais celui de 1616, dans lequel Galilée ne fut pas condamné, sont l’œuvre du faussaire Mallet du Pan. S’agit-il d-^s dépêches authentiques écrites en 1652 et en 1655 par l’ambassadeur Niccolini? Elles n'attribuent aucun tort à

1 Voyez noire Notice, n® XXVI.

Galilée; mais Joseph de Maistre lui en trouve Irois principaux : « S’il s’était abstenu d’écrire, dit-il, comme il en avait donné sa parole; s’il ne s’était pas obstiné à prouver le système de Copernic par l’Écriture sainte; s’il avait seulement écrit en latin,... il ne lui serait rien arrivé. » Commençons par les deux derniers points. Pour les écarter, deux remarques suffisent : d’une part, Y Abrégé de V Astronomie copernicienne , publié par Kepler, était enlatin; cependant il fut condamné à Rome en 1619, et resta prohibé en Italie; d’autre part, il est faux que, depuis 1616 jusqu’à 1652, Galilée ait essayé soit de prouver le système de Copernic par la Bible, soit seulement de le concilier avec les textes sacrés; son ouvrage condamné ne contient aucune tentative de ce genre, et il en est de même du texte authentique de ses réponses dans tous les interrogatoires et de sa défense écrite devant l’inquisition 1 ; c’est là, et non dans la lettre apocryphe à Renieri ou dans l’article de Mallet du Pan 2, qu’il faut chercher la vérité sur le procès de Galilée. Quant au premier point, Joseph de Maistre oublie qu’en 1616 l’inquisition avait imposé à Galilée, sous peine de prison, la promesse non-seulement de ne rien écrire , mais de ne rien dire de quelque manière que ce fù', en faveur du système de Copernic. Assurément, Galilée n’aurait pas eu à craindre d’être inquiété pour ses opinions astronomiques, s’il avait pu se résigner à ne les exprimer jamais d’aucune façon. 11 est trop clair qu’à celte condition il pouvait éviter son procès avec la plus grande aisance et sans se compromettre aucune-

* P. 96-106 de M. de l'Épinois. — - 11 invente des sottises, et les met dans la bouche de Galilée. C’est là que Joseph de Maistre et M. Barthélemy ont pris leurs renseignements.

ment. Ne pas écrire et se taire, telle était la condition faite alors aux coperniciensen Italie, et Joseph de Maistre s’étonne que Galilée ne s’en soit pas contenté ! Mais, comme pour détourner l’attention, Tardent apologiste de la cour de Rome s’empresse d’ajouter que, Vannée même de la condamnation de Galilée, celte cour, protectrice des sciences, s’efforça d’attirer le copernicien Kepler à l’université de Bologne. Contre cette assertion sans preuves, il y a un fait décisif : Galilée a été condamné le 22 juin 1635 ; Kepler était mort à Ralisbonne plus de deux ans et demi auparavant, le 5 novembre 1650. S’il avait vécu et si la proposition lui avait été faite en 1655, il aurait fallu qu’il fût fou pour accepter, lui copernicien et protestant, de venir enseigner l’astronomie à Bologne, dans les États de l’Église, au moment où Galilée, catholique sincère, venait d’être condamné à Rome pour avoir soutenu la doctrine copernicienne à Florence. Si, à une époque quelconque depuis le décret du 5 mars 1616, Kepler a reçu cette proposition de la cour de Rome, c’est évidemment à condition d’obéir à ce décret, c’est-à-dire de se taire sur le système de Copernic. A cette condition, tous les coperniciens auraient pu venir se fixer en Italie, c’està-dire y enterrer leur système sous la garde de l’inquisition romaine, ou bien s’exposer, comme Galilée, à une condamnation et à la nécessité d’abjurer. De la part de la cour de Rome, l’invitation adressée à Kepler n’aurait donc pas été du tout une preuve de tolérance. De la part de Kepler, l’acceptation aurait été une renonciation au droit de soutenir ses convictions scientifiques.

En résumé, Joseph de Maistre, comme sir Rrewster, a eu tort de vouloir expliquer la condamnation de Galilée par des

fautes qu’il n’a pas commises. Cette condamnation s’explique par la résolution que les péripatéticiens avaient inspirée à Urbain VIII, de s’opposer à la propagation du système de Copernic en Italie. Pour éviter les persécutions, Galilée n’aurait eu qu’un moyen, c’était de renoncer à ce système , comme l’inquisition le lui avait expressément enjoint en 1616, ou du moins de s'abstenir <le le soutenir d'aucune manière par parole ou par écrit , suivant les termes de la seconde partie de la môme injonction. N’avoir pas obéi jusqu’à la fin dé sa vie à cet ordre de silence, et avoir hasardé, avec beaucoup de circonspection et de réserve, mais avec une grande habileté, dans un livre examiné et approuvé à Rome par l’autorité ecclésiastique, de forts arguments sans conclusion en faveur du nouveau système du monde et de faibles arguments contraires, telle est la seule faute, si c’en est une, qui reste à la charge de Galilée, quand on révise consciencieusement son procès.

Quant à l’abjuration de Galilée, certains écrivains catholiques d’Angleterre1 ont la charité d’espérer, pour le salut de son âme, qu’il a fait cette abjuration en toute sincérité, et que, dans son for intérieur, il a reconnu humblement que son système astronomique avait été justement condamné comme faux, c’est-à-dire non démontré, et comme Itéré tique , c’est-à-dire scandaleux par sa contradiction apparente avec l’Écriture sainte. Mais ces étranges casuistes ajoutent qu’en conscience il ne lui était pas défendu d’espérer secrètement que son système faux et hérétique pourrait un jour devenir vrai et orthodoxe. En présence d’une opinion si douce

1 V. notre Notice bibl., n° XLÏV, et notre Note suppl. A.

et si naïve, faut-il argumenter gravement? Non, il suffit de sourire.

Au contraire, quelques savants peu soumis à l’Église et quelques catholiques ardents s’accordent à blâmer durement l’abjuration de Galilée, comme un acte de honteuse faiblesse. M. Arago, par exemple, lui reproche de ne s’être pas fait brûler par l’inquisition, plutôt que de consentir à cet acte humiliant; il fait valoir seulement le grand âge de Galilée comme circonstance atténuante. Le jugement de M. Phi larète Chasles n’est pas moins dur. Celui de M. Challemel-Lacour est plus dur encore. Le R. P. de Gabriac n’hésite pas à l’adopter, et un italien très-catholique, M. Cesare Cantù, ne craint pas de dire que, par cette abjuration, Galilée s’est déshonoré1. Ces deux derniers critiques ne voient donc pas que juger si sévèrement Galilée, c’est provoquer un jugement plus sévère sur ses juges, rédacteurs inexcusables de celte pièce, dont il faudra bien que nous parlions tout à l’heure.

Certainement Galilée ne joua pas du tout dans son procès le rôle d’un héros de tragédie : il ne se posa pas devant les inquisiteurs en défenseur du système de Copernic et de la liberté de l’esprit humain dans la science; il s’en serait trouvé mal, quoi qu’en dise sir Brewster; une attitude plus humble lui réussit mieux; il ne fut pas torturé, comme on s’est obstiné à le répéter; on ne lui creva pas les yeux, comme l’ont dit quelques auteurs, dont Montucla s’est moqué; il ne fut pas retenu dans les prisons du saint-office cinq ou six ans, comme l’ont prétendu le P. Domenico Ber-

1 Voyez notre Notice bibl., n09 Xi. VI, LIT et LXIV, M. Cantù, Hist. des liai., trad. fr., t. IX, p. 452, et M. Challemel-Lacour, Revue des Deux Mondes , mars 1807, p. 500.

nini clans son Histoire des hérésies et Moreri dans son Grand dictionnaire biographique, ni un an, comme le disent M011lucla et sirBrewster, mais seulement trois jours, grâce à sa soumission complète et à son abjuration. M. Libri, qui a rendu à Galilée un mauvais service en plaidant sa cause sous l’inspiration de passions haineuses et à l’aide de nombreuses faussetés dont elle n’avait nul besoin, a cherché vainement à faire du savant florentin un martyr ; c’est par une flagrante contradiction avec lui-même, et par une contradiction moindre, mais très-réelle, avec la vérité historique, que sir Brewster l’inscrit parmi ses Martyrs de la science; car les martyrs n’abjurent pas, même dans les tortures, et Galilée, qui ne fut pas torturé, adressa à ses juges, dans tous ses interrogatoires, des réponses qui furent une longue abjuration secrète, suivie d’une abjuration publique. Concluronsnous, avec M. Arago, sir Brewster et M. Philarète Chasles, que Galilée fut pour la science un lâche apostat? Dironsnous, avec M. Challemel-Lacour et le B. P. de Gabriac, qu’il est « un de ces savants qui, par les misères de leur conduite et l’inconsistance de leur caractère, nous dispensent du respect »? Non, ces appréciations me paraissent trèsinjustes, et je ne puis que me ranger à l’opinion plus équitable de Georges Cuvier, de M. de Reumont et de M. Trouessart.

D’abord, nous avons vu que l’attitude et le langage soumis de Galilée devant l’inquisition lui étaient commandés par son faible protecteur le grand-duc de Toscane, et lui étaient conseillés par tous ses amis, dont nous avons les lettres. Niccolini nous a dit dans quel profond et long abattement il le vit plongé, après lui avoir arraché la promesse de suivre ce conseil. Ajoutons que dans tout son procès il n’a fait que

GAULÉE.

se conformer aux avis du vénitien Fra Micanzio, ami et successeur de Fra Paolo Sarpi. Telle était la souplesse des plus fermes caractères en Italie au dix-septième siècle.

D’un autre côté, bien loin de s’imaginer, avec sir Brevvster, que le danger était dans la soumission, il ne faut pas croire que Galilée ait cédé à une vaine frayeur : il espérait qu’il n’y aurait pas de péril pour sa personne, s’il se soumettait ; mais,, s’il résistait obstinément, il pouvait tout craindre. Il savait comment deux hérétiques avaient été traités à Borne, l’un trente-deux ans, l’autre huit ans seulement avant son procès: il devait se souvenir de Giordano Bruno, brûlé vif à Rome, en 1600, sous Clément VIII, et de Marco Antonio de Dominis, mort en prison préventive au château Saint-Ange, mais condamné après sa mort, et dont le cadavre exhumé fut brûlé avec ses écrits à Borne, en 1624, sous Urbain VIII. Galilée n’était pas hérétique, comme Bruno, ex-moine dominicain, qui avait renoncé ouvertement au catholicisme à Genève, et qui, outre le système de Copernic et la pluralité des mondes habités par des hommes, enseignait la métempsycose et une sorte de panthéisme. Galilée n’était pas hérétique relaps, comme le savant mathématicien et physicien Dominis, ex-archevêque de Spalatro, puis chanoine protestant à Windsor, revenu au catholicisme, et accusé de professer de nouveau des doctrines protestantes en Italie. Mais la sentence rendue en 1655 contre Galilée, sans articuler expressément comme motif de la condamnation la qualification d 'hérétique relaps , insinuait implicitement cette qualification funeste dans le préambule de la sentence et dans l’acte d’abjuration, de manière à présenter la doctrine de Galilée comme une hérésie déclarée telle en 1616, et Galilée comme

GAULÉE.

un hérétique averti personnellement en 1616 et récidiviste en 1652, et auquel on faisait grâce seulement à cause de sa sa soumission et de son repentir. Si Galilée avait refusé d’abjurer, il aurait dû craindre que la qualification ül hérétique relaps et impénitent ne se formulât avec toutes ses conséquences, telles que Bruno les avait subies.

Les martyrs croient fermement que leur mort sera utile à la cause pour laquelle ils meurent, à la religion, qu’ils ne pourraient renier sans manquer à Dieu et à leur conscience. Ils sont des témoins , dont le témoignage serait détruit par leur rétractation. Au contraire, une démonstration mathématique ou physique, une fois publiée, subsiste avec toute sa valeur, malgré le désaveu forcé de celui qui l’a donnée. Galilée savait bien que ses preuves resteraient bonnes après son abjuration. Sa mort sur le bûcher n’aurait été utile ni à la science, ni à la religion, qu’il aimait toutes deux. D’une part, il désirait de vivre encore et de servir encore la science, comme il l’a fait si utilement jusqu’à sa mort; car il ne faut pas oublier que son chef-d’œuvre a été fait en grande partie et publié depuis sa condamnation : ce sont ses Dialogues sur les sciences nouvelles. D’autre part, en se perdant par une résistance inflexible, il aurait nui beaucoup à la religion. Je suis convaincu qu’il n’aurait pas subi le dernier supplice : ni Urbain VIII ni les inquisiteurs n’auraient voulu aller jusque-là; mais il aurait été retenu dans les prisons du saintoffice toute sa vie, comme un novateur dangereux et incorrigible. Par cette conséquence odieuse d’une erreur judiciaire, les intérêts de la religion auraient été encore bien plus compromis qu’ils ne l’ont été par une sentence moins rigoureuse.

Malgré les calomnies de Caccini, réfutées par l’enquête de 1615, répoussées alors par l’inquisition, puis rétractées par leur auteur, mais reprises et aggravées à l’aide de vaines suppositions par sir Brewsfer et à son exemple par M. Madden et par M. de la Rallaye, nous soutenons que Galilée était sincèrement chrétien et catholique. Nous en trouvons la preuve dans ses écrits, même dans ceux qui ont été incriminés et condamnés, mais surtout dans sa correspondance la plus intime et nullement destinée par lui à la publicité. Il est vrai qu’il avait eu des erreurs de conduite; mais étaient-elles rares dans ce pays et à cette époque? A Padoue, une union illégitime lui avait donné trois enfants; mais, après avoir rompu ce lien, il fut pour ses enfants un bon père et garda une grande tendresse à ses deux filles, devenues religieuses, et à son fils, héritier de sa petite fortune. Eu 1624, Urbain VIII, qui connaissait bien alors Galilée, louait dans une lettre au grand duc de Toscane, non-seulement le mérite scientifique et le caractère personnel de l’illustre savant, mais expressément sa piété et ses vertus1. Jamais, ni avant ni depuis sa condamnation, Galilée n’a laissé échapper dans ses ouvrages, dans ses notes, dans sa correspondance, soit avec des catholiques, soit avec des protestants, soit avec Fra Paolo Sarpi, théologien très-suspect de la république de Venise, mais savant très-distingué, soit avec son successeur Fra Fulgenzio Micanzio, soit avec les indifférents en matière de religion, un mot qui autorise un doute sur la sincérité de sa foi catholique, hautement et souvent exprimée. Mais, depuis comme avant sa condamna-

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