‹ GaliléeChapitre 17 sur 41 · IX · texte numérisé non relu

IX

GAULEE.

tion, il a toujours cru que celte loi n’était pas contredite par le système de Copernic, puisque, comme il l’avait dit dans son mémoire à la grande-duchesse, et comme le P. Campanella, dans son éloquente Apologie pour Galilée , l’avait répété en se servant des expressions mêmes du concile de Latran, deux vérités ne peuvent pas se contredire.

Galilée fut condamné par l’inquisition romaine : voilà pourquoi certains catholiques plus ardents qu’éclairés ont été portés à le trouver coupable; ils ne lui ont pas pardonné l’injustice commise contre lui. Galilée, malgré ses fautes, fut toute sa vie un bon chrétien, au moins par sa croyance : voilà pourquoi, suivant la remarque de M. Trouessart, il n’a obtenu que très-peu de sympathie de la part de nos encyclopédistes français et de leurs adhérents. Ces hommes, si indulgents pour l’hypocrisie volontaire et sacrilège du seigneur de Ferney, trouvaient que Galilée s'était mis dans son tort en faisant de la théologie en 1615, et qu’il avait été mou devant l’intolérance en 1653. Pour leur plaire, il aurait fallu qu’il eût attaqué le christianisme, ou du moins qu’il se fût fait brûler comme hérétique par l’inquisition1.

Je connais peu de lectures plus affligeantes que celle de la formule d’abjuration imposée à Galilée par la majorité de

1 Dans Y Encyclopédie de Diderot et Dalembert, Galilée est à peine mentionné, soit dans la préface de Dalembert, soit aux articles Astronionie et Méchanique. Seulement, dans le Supplément de la première édition, l'on a inséré, en 1775, la traduction française de YÉ/oge de Galilée qui venait d’être publié en italien par le savant barnabite Frisi. Les mérites de Galilée y sont assez bien appréciés; mais Frisi se tait sur les persécutions qu’il a subies. L 'Encyclopédie méthodique a comblé celte lacune, mais c’est par l’article Science, dans le tome III, publié en 1790, du Dictionnaire théologique de Bergier, c’est-à-dire par un extrait des mensonges de Mallet du Pan contre Galilée.

ses juges1. On voit, dans celte formule même, que Galilée n’a pas dû seulement la souscrire, mais que, de plus, à genoux, les mains sur les saints Évangiles, il a dû la lire à haute voix dans le couvent de la Minerve, en présence des cardinaux inquisiteurs, le 22 juin 1633. MM. Libri et Parchappe, sur la foi d’une note anonyme, ajoutent que Galilée était en chemise : la pièce officielle ne le dit nullement, et par conséquent il ne fallait pas l’ajouter. Au contraire, M. Trouessart veut que toute la scène n’ait eu lieu que sur le papier, et que tout se soit réduit pour Galilée à une apposition de signature. Piien ne me paraît motiver cette supposition, qui a contre elle le témoignage de l’ambassadeur de Toscane. Si l’abjuration prescrite n’avait pas été accomplie, Niecolini aurait pu ne rien dire de cette omission, mais il n’aurait pas dit que Galilée « fut conduit à la Minerve devant les seigneurs cardinaux et prélats de la congrégation, » et que « là, non-seulement on lui lut la sentence, mais on lui fil encore abjurer son opinion ». M. Trouessart croit appuyer son assertion en disant que plusieurs mois après sa condamnation Galilée eut bien de la peine à se procurer, par l’intermédiaire de Buonamici2, un exemplaire de la sentence et de l’abjuration. Cela prouve seulement que Galilée n’avait pas gardé mot à mot dans sa mémoire six pages de latin lues devant lui et deux pages lues à haute voix f ar lui-même au couvent de la Minerve. Il ne faut rien ajouter aux faits, mais il n’en faut rien retrancher.

Bans la formule d’abjuration, après avoir avoué qu’en

1 Dans Uiecioli, Aimai/, nov., t. I, part. 2, p. 499-500. — - IX, 592; VII, 159-140.

somme son dialogue est favorable à la fausse doctrine du mouvement de la terre et de l’immobilité du soleil, et qu’en le publiant il a violé l’injonction absolue, qui lui avait été faite en 1616, de 11e plus défendre ni enseigner d’aucune manière celte doctrine déclarée contraire à l’Écriture sainte, il affirme et jure, la main sur les saints Evangiles, que d'un cœur sincère et d’une foi non feinte , il abjure, maudit et déteste les susdites erreurs et hérésies de l’immobilité du soleil

et du mouvement de la terre, pour lesquelles il a été justement condamné comme véhémentement suspect d’hérésie. Non-seulement il promet de s’abstenir désormais de toute doctrine hérétique, mais il jure que, s’il venait à connaître quelque hérétique ou quelque homme suspect d'hérésie , il le dénoncerait au saint-office ou bien à l inquisiteur et à l'ordinaire du lieu.

Tandis que le malheureux Galilée, pour échapper à une peine qu’il n’avait pas méritée, signait et lisait cette œuvre de l’inquisition, certes sa raison opprimée protestait intérieurement en faveur de la vérité qu’on le forçait de renier; sa conscience opprimée protestait contre l’odieuse promesse de dénoncera ses oppresseurs ses disciples, réputés hérétiques ou suspects d'hérésie, parce qu’ils continuaient de voir clair, comme lui, sur une question astronomique. Si, plutôt que de consentir à ces mensonges humiliants, Galilée avait affronté, sans être hérétique, la peine prononcée alors par l’inquisition contre les hérétiques relaps et impénitents, c’est-à-dire le bûcher, il faudrait l’admirer peut-être, tout en déplorant le mal immense qui aurait pu résulter de sa résolution intrépide. Puisqu’il n’a pas eu ce funeste courage, d faut le plaindre, et ne pas le rendre responsable de l’aveu-

glement des juges qui le forçaient à parler contre sa conscience et contre la vérité; il faut comprendre, comme nous l’avons fait, les motifs d’intérêt général qui, joints à l’intérêt personnel, ont pu le décider à cet acte de soumission apparente.

Mais, en accomplissant cet acte si pénible, Galilée n’aurait pas pu, sans absurdité, se donner la misérable satisfaction de le contredire, au risque de se perdre. On ne sait pas quel est l’inventeur de ce conte tant de fois répété jusqu’à nos jours, suivant lequel, aussitôt après avoir abjuré à genoux sa doctrine du mouvement de la terre, Galilée se serait relevé en disant : « E pur si muove. » Les seuls témoins possibles de ces paroles prétendues de Galilée auraient été ses juges. « Et pourtant la terre se meut » : certes, Galilée le pensait, et les inquisiteurs, qui le forçaient à mentir, savaient bien qu’il le pensait1; mais il ne l’aurait pas dit impunément de manière à être entendu : s’il l’avait dit ainsi, sa détention n’aurait pas fini deux jours après. Rien ne prouve que de vive voix ou par écrit il ait jamais osé démentir expressément son abjuration en professant ouvertement le système du mouvement de la terre. 11 ne le fait pas même dans la lettre amère que, le 25 juillet 1654, il adresse à Paris à son ami Diodati sur la violence déployée contre lui et contre ses doctrines par ses ennemis, auxquels il ne peut opposer que le silence. 11 ne le fait pas même dans sa lettre écrite en 1657 à Ladislas, roi de Pologne, qu’il prie de comparer son dialogue avec la sentence que ce dialogue a motivée de la

* Pendant le procès, INiecolini s’efforçait, mais sans succès, de faire croire à Urbain VIII que Galilée ne tenait plus à la doctrine du mouvement de la terre. Voyez IX, 455, 457.

part du saint-office, et de voir si la doctrine de ce livre est plus scandaleuse, plus détestable et plus pernicieuse à la chrétienté que celles de Luther et de Calvin, comme le pape, dit-il, en reste persuadé. Il ne dit pas un mot du mouvement de la terre dans sa belle lettre à Peiresc, du 21 février 1656 1 , où il proteste si énergiquement de son innocence entière et de 1 injustice de sa condamnation. Quand un correspondant indiscret voulait l’amener à parler de son système du monde, il se tirait d’affaire par une réponse évasive, ou par une réponse ironique, comme celle qu’il écrivit à Francesco Rinuccini le 29 mars 1641, et que certains critiques ont eu grand tort, comme nous le verrons, de prendre au sérieux. Galilée, qui, par amour pour la science, avait osé publier son Dialogue astronomique, Galilée, quoi qu’en aient dit sir Brewster, M. de Reumont et M. Philarète Chasles, n’avait pas l'habitude de commettre des imprudences inutiles. Mais, quoique sa correspondance avec les savants d’Allemagne lui eut été reprochée dans le préambule de sa condamnation, comme il n’avait pris aucun engagement à cet égard, il continua cette correspondance, et elle lui servit à faire paraître à l’étranger une traduction latine du Dialogue condamné et le texte avec une traduction latine de la lettre apologétique à la graude-duchesse, sans qu’on pût le convaincre de sa participation secrète à ces deux publications, et sans que son opinion présente sur le système du monde fût exprimée dans celte correspondance. Elle ne l’est pas même dans ses notes non destinées à la publicité.

Galilée, après sa condamnation et son abjuration forcée,

1 Suppl., 301-505.

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