‹ GaliléeChapitre 23 sur 41 · VII, 195-194, 208. — 2 XV · texte numérisé non relu

VII, 195-194, 208. — 2 XV

de lui le jeune Viviani pendant les trente derniers mois de sa vie depuis le mois de juillet 1639, et Torricelli pendant les trois derniers mois depuis le milieu d’octobre 1641 : il s’entretint, avec ces deux disciples dignes de lui, sur les problèmes de physique qu’il aurait voulu pouvoir résoudre luimême, et sur des questions géométriques, par exemple sur les propriétés de la cycloïde1.

En 1640, il dictait sa longue et remarquable lettre au prince Léopold de Toscane, dans laquelle, confirmant une conjecture de Léonard de Vinci, il soutenait, contre Fortunio Liceti, que la lumière pâle de la partie de la lune non éclairée directement par le soleil est une lumière reçue du soleil par la terre et renvoyée par elle à notre satellite, qui la renvoie à son tour. Puis, de juin 1640 à janvier 1641, ce vieillard aveugle, âgé de soixante-dix-sept ans, soutenait avec Liceti une correspondance pleine de haute raison, d’excellente philosophie, de verve spirituelle, d’urbanité et de piquante ironie, sur cette même question, sur les arguments et les prétentions de son adversaire, sur la méthode d’Aristote et sur celle de ses prétendus disciples modernes. Cette correspondance aboutit, de la part de Galilée, à l’envoi d’une nouvelle rédaction de sa lettre au prince Léopold, que Liceti publia en 1642 avec sa réponse2.

Sur une autre question, cause de ses malheurs, sur le système du monde, la conviction de Galilée a-t-elle faibli dans les derniers temps de sa vie, malgré cette force et cette lucidité que son esprit avait conservées? On l’a dit, mais on s’est

1 Suppl., 3G4-3G8. Comparez Montuela, Hist. des math.. 2e édit., t. II, p. 52-GO. — 3 XV, 358; VII, 261-310, 329-333, 336-350, 352-358.

trompé. Il est vrai que Galilée en vint à reconnaître dans son Dialogue astronomique quelques défauts, qu’il signala luimême à Fra Micanzio dans une lettre malheureusement perdue. Il y reconnaissait peut-être son tort d’avoir voulu prouver le double mouvement de la terre par une théorie trop contestable sur la cause des marées. Mais rien n’indique, de la part de Galilée, le plus léger doute soit sur la valeur d’autres preuves meilleures, données par lui en faveur du nouveau système du monde, soit sur ce système même. Seulement, comme on le voit par sa lettre du 15 juillet 1656 à Bernegger, il préférait de beaucoup ses Dialogues sur les sciences nouvelles à son Dialogue antérieur sur les systèmes du monde , tandis que Fra Micanzio préférait le Dialogue astronomique et défendait cette préférence dans ses lettres à Galilée du 25 juillet 1659 et du 14 janvier 1640.

Cependant M. Cesare Gantù déclare avoir lu, dans les archives de la famille Rinuccini à Florence, une lettre écrite par Galilée dans les derniers temps de sa vie, et où, quel qu'en soit le motif, dit le savant historien, Galilée se prononce contre le système de Copernic. Cette lettre, insérée par M. Albèri dans son édition, avait risqué d’en être exclue par un respect malentendu de l’éditeur pour l’auteur. M. Albèri, comme il en fait l’aveu1, avait cru y voir, au premier coup d’œil, l’abandon réel et sérieux du nouveau système du monde, et la preuve d’une défaillance sénile de l’illustre vieillard. Mais, avec plus d’attention, M. Albèri a reconnu dans cette lettre la protestation habilement ironique d’une

1 XV, 560; VIT, 501, note 2.

pensée contrainte à se cacher. M. Cantùlacru voir que Galilée y expose des raisons physiques contre le mouvement de la terre : il aurait dû voir qu’après avoir exposé ces raisons, Galilée les réfute. Examinons la lettre de Galilée, et d’abord celle à laquelle il répond.

Le 25 mars 1041 , moins de dix mois avant la mort de Galilée, Francesco Rinuccini, son ancien élève, résident de Toscane à Venise, lui écrit que Pieroni a trouvé pour certaines étoiles fixes une petite parallaxe annuelle de quelques secondes, preuve du mouvement annuel de la terre; mais, d’un autre côté, il dit qu’un livre nouveau, qu’il a lu, lui paraît établir que la terre est immobile au centre du monde, puisque l’horizon divise toujours la sphère des fixes en deux parties exactement égales. Rinuccini prie Galilée de faire cesser le trouble de son esprit sur la vérité du système de Copernic2. Rinuccini oublie donc qu’en 1655 l’inquisition a forcé Galilée d’abjurer ce système, pour lequel elle l’a condamné, et que la sentence n’a été adoucie qu’en faveur de sa promesse de renoncer pour toujours à cette hérésie , et même de dénoncer les hérétiques et les suspects ? Que fera Galilée, qui continue de croire au système de Copernic? Avec un disciple si facile à troubler dans ses convictions, et en même temps si indiscret dans ses questions, Galilée doit être plus prudent encore qu’avec d’autres correspondants. Répondra-t-il que, depuis sa condamnation, il ne peut plus aborder ce sujet? Non; il ose réfuter l’objection qui embarrasse son disciple peu clairvoyant; mais, pour la forme, il maintient l’abjuration qu’on lui a imposée. C’est peu sincère ;

1 Ilist. des Italiens , trad. fï\, t, IX, p. 447, note 1. — 2 VII, 360.

mais Galilée pouvait-il être sincère sur ce point, et à quel prix? Des rigueurs abusives rendent excusable la dissimulation. Dans sa réponse1 du 29 mars 1641, Galilée commence par ces mots ironiques : « La fausseté du système de Copernic ne doit en aucune façon être mise en doute, surtout par nous catholiques, puisque nous avons l'autorité irréfragable des saintes Écritures, interprétées par les plus grands maîtres de la théologie, dont le consentement unanime nous rend certains de la stabilité de la terre, placée au centre, et de la mobilité du soleil autour d'elle. » Galilée ne dit pas, et a bien raison de ne pas dire, que la question ait été jugée par l'Église ou par le pape. Quant aux enseignements prétendus de V Écriture sainte en matière d'astronomie, et aux commentaires astronomiques des théologiens sur ces textes, Galilée lui-même nous a dit ce qu’un savant sincèrement catholique peut et doit en penser : il l’a montré dans sa lettre à la grande-duchesse Christine, lettre écrite par lui en 1615, publiée à Strasbourg avec son assentiment en 1656, et dont il désirait vivement que des exemplaires fussent introduits en Italie pour la confusion de ses ennemis, suivant les termes de sa lettre du 28 juin 1656 h Fra Micanzio. Le 9 mai 1657, il écrivait à Guerrini qu’il espérait en avoir bientôt des exemplaires. Est-ce que, du 9 mai 1657 au 29 mars 1641 , époque où il venait de faire preuve de tant de force d’esprit par sa correspondance avec Liceti, Galilée a passé à l’opinion de ses ennemis ? Non ; mais il craint de ne pas trouver dans Rinuccini la même discrétion que dans Fra Micanzio : il écrit à Rinuccini une lettre qui pouvait être

montrée sans danger, et qui dit pourtant ce qu’il veut dire. Quant au préambule que nous venons de citer, il ressemble à celui de la lettre écrite par Galilée en 1618 à Léopold d’Autriche1, à celui de sa réponse de 1624 à Ingoli2, et à la préface signée par lui en 1632 en tête de son Dialogue sur les systèmes du monde 5 : il ne renonce pas plus sérieusement au système de Copernic dans sa lettre à Rinuccini. Ensuite Galilée lui répète ce qu’il avait déjà dit à la fin de son Dialogue astronomique , savoir, que, malgré l’avantage, propre au système de Copernic, de s’accorder mieux que tout autre avec les phénomènes, il faut reconnaître qu’il n’est pas impossible à Dieu de produire les mêmes phénomènes de quelque autre manière que nous ignorons. Puis il dit ironiquement, comme il l’avait fait en 1623 dans Y Essayeur 4, que, le système de Copernic étant condamné, et celui de Ptolémée et des péripatéticiens étant devenu insoutenable, il faut que les savants tâchent de trouver un autre système, duquel la science astronomique et les théologiens puissent s’arranger en même temps. Il sous-entend que le système de Tycho Brahe ne satisfait pas la science, et que le système de Copernic est présentement le seul dont elle puisse s’arranger. Enfin, arrivant au fond de la question, il montre que l’objection qui avait troublé Rinuccini ne repose que sur une pétition de principe, et non sur une observation réelle de l’égalité perpétuelle et rigoureusement exacte de l’hémisphère céleste visible. Sur les parallaxes annuelles des étoiles fixes, il dit que, si l’observation de Pieroni était vraie , les raisonnements humains conduiraient à inférer que la terre

1 VI, 279-280. - 2 II, 04-115. - 5 p H-12. — 4 IV, 171-172.

n'est pas immobile au centre de la sphère (les fixes. Puis il se hâte d’ajouter que, si Pieroni a pu se tromper en croyant irouver une parallaxe de quelques secondes, ceux qui prétendent que l’étendue de l’hémisphère visible n’éprouve jamais aucune variation, pas même d’une ou deux secondes de degré, ont pu se tromper bien plus facilement encore. Ainsi l’objection contre le système de Copernic est réduite à néant : sans que Galilée le répète, il est clair que ce système a pour lui les raisonnements humains, et qu’il n’a contre lui que les arguments théologiques tirés de textes sacrés qu’on veut considérer comme enseignant l’astronomie. Cette lettre est donc en faveur du système qui s’y trouve ironiquement désavoué. Cette lettre d’un vieillard de soixante-dix-sept ans est une preuve de plus de ce fin discernement et de cette vivacité d’esprit que Galilée garda jusqu’à la fin de sa vie.

En 1641, en présence de Vivianni, qui l’atteste1, Galilée avait inventé, seize ans avant la première publication de l’ouvrage de Christian Huyghens sur l'horloge oscillatoire , l’application du pendule à la régularisation du mouvement des horloges mécaniques, et, d’après ses indications, son fils Vincenzo, habile mécanicien, avait dressé le plan de l’instrument, qu’il devait exécuter lui-même, et dont Viviani donne la description dans sa lettre du 20 août 1659 à Léopold deMédicis. Mais, Galilée étant mort au commencement de 1642, son fils ne construisit son horloge qu’en 1649, et mourut avant de l’avoir achevée. La description de Viviani constate la découverte faite par Galilée en 1641, et montre que le procédé de Galilée était supérieur en somme à celui

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