CHAPITRE X
La mémoire de Galilée. — Histoire de son système astronomique et de ses écrits après sa mort.
Ce grand mécanicien et astronome, ce fondateur de la vraie méthode des sciences physiques, ne pouvait pas être oublié de ses contemporains, et encore moins de la postérité. En 1674, Fra Gabriele Pierozzi, recteur des novices de Sainte-Croix, osa faire graver sur la modeste tombe de Galilée, dans la chapelle du noviciat, une pompeuse épitaphe. En 1693, Viviani, dix ans avant de mourir, fit de la façade de sa propre maison un monument en l’honneur de Galilée, avec sa statue coulée en bronze par Foggini, d’après le modèle en terre fait en 1611 par le sculpteur Caccini, et avec une longue inscription honorifique, qu’il publia en 1702 à la fin de son dernier ouvrage. Par un testament daté de 1689, Viviani avait chargé ses héritiers d’élever à Galilée dans l’église de Sainte-Croix un beau monument de marbre et de bronze, qui devait coûter quatre mille écus environ. Le 8 juin 1734, un moine du couvent de Sainte-Croix, ayant appris qu’on songeait à exécuter enfin la volonté du testateur, demanda dans une lettre à l’inquisition romaine s’il n’existait aucune prohibition qui dût empêcher de rendre cet honneur à un homme condamné pour ses erreurs notoires. Le 16 juin, les inquisiteurs approuvèrent une consultation du 14 juin, d’après laquelle la permission pouvait être donnée, pourvu que l’inscription leur fût transmise d’avance,
à l’effet d’en ordonner ce qu’ils jugeraient à propos1. En 1737, à la mort d’un neveu de Yiviani, le sénateur Nelli recueillit l’héritage de Yiviani, dont il exécuta les dernières volontés en érigeant le monument, œuvre des habiles artistes Foggini père et fds, et en y réunissant les restes de Yiviani et de Galilée. En 1841, le grand-duc Léopold II lui a fait ériger, dans le musée d’histoire naturelle de Florence, un autre splendide monument, dans lequel, à côté de ses instruments et de son doigt détaché dans l’exhumation de 1757 et renfermé dans une urne de cristal, on voit sa statue entourée de celles de ses quatre disciples Castelli, Cavalieri, Torricelli et Yiviani, et de tableaux, dont les plus remarquables le représentent dans quelques-unes des situations les plus importantes de sa vie2. En 1864, le royaume d’Italie a fêté, avec le concours de délégués du monde savant, la troisième commémoration séculaire de la naissance du grand physicien.
Par leur langage ou par leur silence, les admirateurs trop exclusifs -de Pescartes ou de Bacon, les encyclopédistes, et même Lalande, Montucla et Delambre, n’avaient pas rendu justice aux mérites éminents de Galilée. Lagrange avait été plus juste. Quant à M. Arago, il a eu le malheur de se laisser entraîner à opposer an plaidoyer injuste et passionné de M . Libri en laveur de Galilée un plaidoyer injuste et passionné en sens contraire : dans sa très-faible notice posthume sur Galilée et dans quelques passages de son Astronomie populaire , à côté de quelques éloges vagues et pompeux, et comme pour en détruire l’effet, M. Arago a accumulé sur le
1 Voyez les pièces, p. 108 de M. de l’Épinois. — 2 XV, 401-415.
savant florentin des jugements aussi précis qu’erronés, des assertions aussi tranchantes que fausses et malveillantes. Mais M. Albèri 1 a fait bonne et sévère justice de toutes ces erreurs d’appréciations, de faits et de citations. Les mérites scientifiques de Galilée, justement loués au dix-huitième siècle par Fri si, par Àndres, par Tiraboschi et par Lagrange, ont été dignement estimés de nos jours en France, surtout par M. Joseph Bertrand, et par MM. Biot, Trouessart et Parchappe, qui, malgré bien des erreurs diverses 2, ont aussi donné, en somme, des notions plus justes sur la conduite de ce savant, si obstinément calomnié surtout depuis 1784 jusqu’à nos jours.
On n’avait pas pu renfermer dans le tombeau de Galilée le nouveau système du monde, ni meme l’étouffer en Italie seulement, comme Urbain VIII et les congrégations romaines l’avaient espéré. Tel avait été cependant le but évident
des rigueurs qui affligèrent les dix dernières années de la vie de l’illustre vieillard et qui ne s’arrêtèrent pas même à sa mort : rigueurs inspirées par une conviction fausse, et non par la haine ou par la vengeance, rigueurs inutiles, nuisibles même, à la religion, qu’Urbain VIII croyait défendre contre un danger, mais qu’il compromettait sur un terrain où elle n’était pas attaquée, tandis qu’elle l’était de tant d’autres côtés. On aurait pu appliquer à ces princes de l’Église ces paroles du psalmiste : « Illic trepidaverunt timoré, ubi non erat timor. » Plus la persistance du nouveau système dans les esprits devenait évidente, plus Urbain VI II et les inquisiteurs jugeaient nécessaire de ne pas se départir des me-
1 Suppl., i-lx . — -V. notre Notice bibl, n08 XXVII, XL1X, L, LYI et LIX.
sures adoptées, tandis qu’ils auraient dû encomprendre l’impuissance, en présence du mouvement de l’esprit scientifique vainement comprimé pour un temps en Italie dans une de ses manifestations légitimes.
Bientôt, malgré la sentence de l’inquisition, et malgré les nombreuses, mais faibles réfutations qui étaient opposées à Copernic, à Kepler, à Galilée et à leurs adhérents par des théologiens, par des philosophes péripatéticiens et par un petit nombre de savants de quelque valeur, la prédiction de Fra Micanzio 1 se réalisait : le nouveau système du monde gagnait de plus en plus parmi les vrais savants, et était accepté par des hommes très-dévoués à la religion chrétienne, non-seulement dans les pays protestants, mais aussi, quoique d’abord avec moins de liberté, dans les pays catholiques.
En France, par un arrêt du 4 septembre 1624, le parlement de Paris, sanctionnant une décision obtenue de la Sorbonne par Richelieu, avait défendu, à peine de vie , de tenir ni enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés, c’est-à-dire contre les péripatéticiens. Si les mœurs en France n’avaient pas été plus fortes que les arrêts du parlement, l’inquisition romaine aurait été laissée bien loin en arrière par cette intolérance outrée d’un corps laïque. De plus, une condamnation spéciale et expresse du système de Copernic fut demandée à la Sorbonne par le cardinal-ministre; sur le point d’être prononcée, elle fut écartée par une sage réflexion d’un docteur2. Mais l’arrêt gé-
1 Suppl., 272; X, 7G-77. — 2 Voyez Montucla, Hist. des mathém
2e éd., t. II, p. 297.
néral du parlement contre les novateurs s’appliquait aux coperniciens.
Voyons ce que le nouveau système du monde, si contraire à la doctrine des auteurs anciens et approuvés, devint en France entre l’époque de cet arrêt, aussi impuissant qu’odieux et ridicule, et l’époque de 1671 à 1675, où le parlement, prêt à renouveler cet arrêt sur une requête de l’université, recula devant l’opinion publique soulevée par Y Arrêt burlesque de Boileau.
Un adversaire du péripatétisme en France, Gassendi, philosophe médiocre, mais honnête et calomnié, chrétien sincère, excellent prêtre et savant distingué, nommé, en 1645, professeur de mathématiques au collège de France, avait exprimé en 1625 et en 1652, dans des lettres adressées à Galilée1, son adhésion complète au nouveau système. Dans son ouvrage publié en 1642, avant la mort du cardinal-ministre, Sur le mouvement imprimé par un moteur transporté, de même que dans son Institution astronomique, publiée en 1647 et dédiée à son protecteur le cardinal Alphonse Louis de Richelieu, archevêque de Lyon et frère du ministre défunt, Gassendi expose et met en lumière toutes les raisons des partisans du double mouvement de la terre et leurs réponses aux objections astronomiques, physiques et théologiques ; il dit que les partisans de ce système sont trèsnombreux, mais que tous n osent pas se déclarer, à cause d’une condamnation prononcée contre Galilée par quelques cardinaux; il remarque avec raison que cette sentence d’une congrégation contre un homme n’oblige pas la conscience
i IX, 89, 263, 309.
des fidèles, comme pourrait le faire une proclamation solennelle du pape parlant ex cathedra. Pourtant il ajoute qu’il ne rougit pas de faire son intelligence captive en se soumettant à une autorité si grave. 11 en a dit assez pour montrer aux hommes compétents que cette autorité faillible, quelque grave qu’elle soit, s’est trompée à tous les points de vue sur cette question scientifique. En un mot, c’est une réfutation très-respectueuse de la sentence de l’inquisition. Quand le P. Lecazre, jésuite, recteur du collège de Dijon, écrivait à Gassendi1, en 1642, que le dangereux système de Copernic avait été condamné non par quelques cardinaux, mais par le chef suprême de l'Église, le P. Lecazre émettait une assertion matériellement fausse, comme nous l’avons prouvé, et, en fait comme en droit, c’était Gassendi qui avait raison. Certes, il était bien évident que Gassendi continuait de croire au nouveau système du monde et de le considérer comme conciliable avec la foi catholique ; mais il était du nombre de ceux qui rC osaient plus se déclarer ouvertement. 11 faut avouer qu’en se contentant de la restriction très-équivoque, sous le bénéfice de laquelle Gassendi enseignait ce système dans ces deux ouvrages, le P. Riccioli ne se montrait pas difficile : si l’inquisition romaine avait été aussi accommodante, les arguments contenus dans le Dialogue de Galilée auraient été tolérés par elle à cause de la préface en sens contraire. L’intention qu’avait Gassendi de soutenir le nouveau système du monde dans ses ouvrages n’était pas moins claire que celle de Galilée dans son ouvrage condamné, et l’acte de soumission respectueuse ajouté par
1 Gassendi Opéra, t. VI, p 451.
Gassendi était tout au plus l’équivalent de la préface signée par Galilée. Ce n est pas tout : Gassendi avait écrit son Apologie contre Morin, qui, en 1634, dans l’opuscule intitulé Alœ telluris fractœ, avait attaqué ses doctrines coperniciennes bien connues. Cet écrit, que des amis communs aux deux adversaires engagèrent Gassendi à ne pas publier, et dont il distribua seulement quelques copies, fut imprimé à Lyon, en 1649, par les soins de Névrê. Dans cette Apologie , Gassendi ne se défend pas d’être copernicien : il est vrai qu’il se borne à prouver l’inanité des objections de Morin contre le double mouvement de la terre, sans entreprendre de prouver la réalité de ce double mouvement ; mais, à la fin du volume, Névrê avait ajouté la triple apologie théologique du nouveau système contenue dans les trois lettres de Galilée à la grande-duchesse Christine, au P. Castelli et à Mgr Dini. Ni le bon prêtre Gassendi, ni Névré, ne furent inquiétés pour ces publications de 1642, de 1647 et de 1649 ; c’est qu’ils étaient en France, au lieu d’être à Florence sous la main de l’inquisition romaine.
Le 1er et le 17 avril 1635, un compatriote et ami de Gassendi, Peiresc écrit d’Àix en Provence à Galilée qu’il s’occupe par lui-même et par d’autres de chercher quelque preuve bien convaincante du mouvement de la terre, pour montrer au cardinal Barberino, et à d’autres grands personnages qu’il connaît à Rome, la nécessité de tolérer le système de Copernic.
Le 22 janvier 1634, Roberto Galilei, parent de Galilée, demeurant à Lyon, lui écrit que le Dialogue condamné obtient le plus grand succès en France.
En cette même année 1634, un an après la condamnation
de Galilée, un savant religieux minime, qui, en 1625, dans ses Questions sur la Genèse , avait attaqué le système de Copernic, le P. Mersenne, ami de Descartes, dans ses Questions théologiques , physiques, morales et mathématiques , donna, sous la Question XLIY, une analyse de la première journée du Dialogue astronomique de Galilée, et, sous la Question XLV, une analyse de la seconde journée et quelques mots sur les deux autres, en ajoutant, sans aucun commentaire, une traduction française de la sentence de l’inquisition. Mais bientôt il eut peur, et dans les exemplaires non distribués il fit un carton, qui transforma la question XL1V en une dissertation sur la portée de la voix humaine, et qui réduisit la question XLV à ne contenir que la sentence l. Trois lettres adressées de Hollande, en janvier, mars et août 1654, par Descartes au P. Mersenne avaient pu lui suggérer cette résolution timide.
Dans ces trois lettres, Descartes se montre copernicien peu courageux ; il exprime son étonnement d’apprendre qu’après la condamnation de Galilée un homme d' Église, c’està-dire sans doute le P. Mersenne lui-même2, dont il devait avoir reçu les confidences, ose écrire en faveur de l’opinion condamnée. Toutefois Descartes remarque que la condamnation prononcée par l’inquisition, et qu’il avait lue dans une patente imprimée à Liège, n’ayant été ratifiée expressément ni par le pape, ni par un concile, n’est pas article de foi. Mais
1 J’ai sous tes yeux un exemplaire appartenant à la bibliothèque de la ville de Rennes et dans lequel la table des matières se rapporte au texte mutilé par le carton; mais le volume contient tout le texte primitif des questions XLIV et XLV. — 2 Œuvres de Descartes, t. VI, p. 241- 251 (Cousin). Une note (p. 245) nomme à tort Roberval, qui n’était pas homme cl’Église.
il annonce que, par amour de la tranquillité , il s’abstiendra de publier son traité Du monde ou de la lumière , dans lequel ce même système entre, dit-il, comme partie essentielle. Ce traité ne fut pourtant pas brûlé par Descaries, comme le dit M. Trouessart; car il fut publié à Paris en 1664, et il se trouve dans les Œuvres du philosophe. Devenu moins timide sur ce point quelques années après 1634, Descartes aurait probablement osé publier lui-même ce traité avec quelque habile restriction dans le genre de celle de Gassendi ; mais son opinion même avait un peu changé, comme un autre ouvrage le prouve. En 1644, l’année de la mort d’Urbain VIII, Descartes, toujours retiré en Hollande, enseigne expressément le nouveau système du monde dans la troisième partie de ses Principes de la philosophie . Il est vrai que le livre parut à Amsterdam eu latin; mais une traduction française en fut publiée à Paris en 1647, deux ans avant la mort de l’auteur. Il est vrai aussi que ce système s’y trouve gâté et presque annihilé par une fausse interprétation ; mais, comme nous le verrons dans notre deuxième partie, cette interprétation, bien contraire à la pensée de Copernic, de Kepler et de Galilée, était la conséquence de certains faux principes de Descartes en physique.
Dans une lettre du 20 juillet 1638, le comte deNoailles félicite Galilée d’avoir ôté le mouvement au soleil.
En 1644, le mathématicien français Gilles Personnier de Roberval publie à Paris, en latin, une exposition du nouveau système du monde, gâtée par beaucoup de chimères propres à l’auteur ; mais, sans doute par prudence, il donne son œuvre pour une traduction d’un ouvrage grec d’Aristarque de Samos. En 1647, le P. Mersenne, dans le tome III de ses
Novœ observationes physico-mathematieœ , reproduit cette traduction prétendue. En 1644 , dans le tome V de son Cours de mathématiques publié à Paris, Hérigonc se prononce ouvertement pour le système de Copernic. En 1659 dans son Philolaüs publié à Amsterdam, et en 1645 dans son Astronomie philolaïque publiée à Paris, l’astronome français Ismaël Boulliau , qui devint prêtre de l’Oratoire, expose et défend ce système comme le seul vrai.
En 1655, le pieux évêque de Grasse et de Vence, Antoine Godeau, membre de l’Académie française, publiait le premier volume de son Histoire de l'Église. Au chapitre xvi du second livre l, il parle de l’astronome Ptolémée parmi les écrivains du deuxième siècle : il saisit cette occasion de rendre hommage aux mérites de Galilée, qui a fait voir les impossibilités du système de Ptolémée, et dont le système, dit-il, est embrassé de presque tous les doctes. Il dit que pourtant ce système a été censuré par Urbain VIII; il aurait dû dire : par l'inquisition romaine. Mais, ajoute-il, les partisans du nouveau système répondent que l’Écriture sainte doit être la règle de la foi, et non pas des vérités naturelles ; qu’en ce qui concerne ces dernières vérités, le Saint-Esprit, ayant inspiré des hommes pour leur faire écrire les livres sacrés, les a fait parler selon l’opinion commune, et qu’il a eu dessein de nous révéler des mvstères et de nous rendre fidè* les et gens de bien, et non pas philosophes, astronomes et naturalistes. C’est précisément ce que Galilée disait en 1615.
En 1 657, Biaise Pascal, dans la dix-huitième de ses Lettres provinciales , adressée sous le faux nom de Louis de Montalte
T. I, p. 312-315 de la 4e éd. (Paris, 1722, in— fol.).
au P. Aimât, dit en interpellant les jésuites : « Ce fut en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre: ce ne sera pas cela qui prouvera qu’elle demeure en repos, et, si l'on avait des observations constantes qui prouvassent que cest elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l’empêcheraient pas de tourner, et ne s’empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. » Dans ces lignes de Pascal, il y a l’intention d’assimiler faussement la sentence de l’inquisition contre Galilée avec des décrets de Rome, promulgués par le pape ex cathedra et acceptés par l’Église, contre une doctrine trop chère à Pascal et hostile à la doctrine catholique du libre arbitre et de la grâce, fiais, même cette confusion mise à part , il y a là, contre le jugement de l’inquisition et contre sa compétence, une protestation bien plus hardie que n’aurait été une démonstration scientifique du système de Copernic, sans attaque directe contre l’arrêt de l’inquisition et contre les jésuites. Du reste, les lignes qu’on vient de lire montrent bien clairement qu’en 1057 Pascal ne connaissait pas, en faveur du système de Copernic, une démonstration qui lui parût fondée sur des observations constantes h Ce ne fut point pour cause de révolte en faveur de ce système contre les décisions des congrégations romaines, ce fut pour cause de jansénisme, que les petites lettres furent condamnées au feu par le Conseil d’Etat et par le parlement de Provence. L’évêque Godeau, théologien plus orthodoxe que Pascal, avait mieux compris la vérité du système de Copernic et de Galilée.
1 Voyez ma Note suppl- G,
En 1674, le P. Malebranclie, dans le premier livre de la Recherche de la vérité, et surtout dans la deuxième partie du sixième livre, met sans discussion et sans hésitation la terre au nombre des planètes qui tournent sur elles-mêmes en tournant autour du soleil. Telle était désormais la doclrine reçue en France parmi les astronomes, et les théologiens français ne la combattaient plus.
En 1712, Fénelon, dans la première partie de son Traité de V existence de Dieu, expose les deux systèmes, sans se prononcer. Il n’aurait rien dit du système de Copernic, ou bien il en aurait parlé pour le rejeter, s’il avait cru à l’infaillibilité des décisions des deux congrégations romaines qui l’avaient condamné.
En 1720, sans mentionner ces décisions prononcées au nom de la Bible, le savant bénédictin français Dom Calmet les réfute; car, dans sa Dissertation sur le système du monde des anciens Hébreux, de môme que Galilée dans sa lettre à la grande-duchesse Christine, il prouve que la Bible ne propose à notre foi aucun système astronomique ; que la cosmographie populaire des Hébreux, dont l’Écriture sainte reproduit souvent les expressions, mais sans en garantir l’exactitude, est scientifiquement insoutenable, et que cette cosmographie diffère essentiellement de l’hypothèse de Ptolémée et des péripatéticiens, en faveur de laquelle on avait eu bien tort de l’invoquer.
En Angleterre, il est vrai que le chancelier Bacon, ne teliant nul compte des vues du grand physicien anglais William Gilbert1 sur la rotation de la terre, ni de celles de Co-
1 De magnete , VI, 5-4.
pernic, de Kepler et de Galilée sur cette même rotation et sur la révolution annuelle de notre globe autour du soleil, était arrivé à un système absurde et très-inférieur à celui des péripatéticiens modernes. Mais en 1635 un anonyme, qui, suivant M. Whewell, n’est autre que John Wilkins, publie à Londres une dissertation intitulée Une nouvelle planète , et dans laquelle la nouvelle planète est le globe terrestre. Vers la même époque, le jeune astronome Horrox, mort à vingtdeux ans, écrivait en faveur du nouveau système son Astronomia Keplefiana defensa et promota , remarquable ouvrage publié à Londres pour la première fois en 1672. En 1657, John Newton suit le système de Copernic dans son Astronomie britannique. En 1660, l’évêque de Chester, JohnWilkins, publie à Londres sa Défense de Copernic. En 1661, Thomas Salisbury fait paraître une traduction anglaise des principales œuvres astronomiques de Galilée. Un jeune visiteur que Galilée avait reçu en 1638, le poète Milton, dans le huitième chant de son Paradis perdu, imprimé en 1667, fait expressément du soleil le centre de notre système planétaire. En 1651, paraît une œuvre posthume de William Gilbert, dans laquelle l’attraction réciproque des corps célestes est affirmée comme dépendant de leurs masses. Enfin, le pieux protestant Isaac Newton publie, en 1687, ses Principes mathématiques de la philosophie naturelle, dans lesquels, remontant des lois découvertes par Kepler aux lois supérieures d’où elles dérivent et à la force dont ces dernières lois expriment le mode d’action, il donne au nouveau système du monde une démonstration rigoureuse, cherchée en vain par Galilée, et dont, en 1867, des hommes de bonne foi, trompés par des pièces fausses, font accusé d’avoir volé la gloire à
GAULÉE.
Pascal1. C’est assez pour Newton d’avoir sur la conscience les injustices de sa controverse avec Leibniz. En 1715, William Derhani, chanoine de Windsor, fait paraître à Londres sa Théologie astronomique , destinée à montrer, dans le nouveau système du monde, des preuves de la divine providence : dans le discours préliminaire, c’est expressément à Galilée que le pieux auteur emprunte ses réponses aux objections tirées soit de la Bible, soit des sens, soit de la philosophie, contre ce système.
En Allemagne, Kepler avait soutenu et développé le système de Copernic, en publiant en 1596 à Tübingen son Prodromus dissertationum cosmograph icarum , en 1609 à Prague son Astronomia nova, en 1616 et en 1622 à Linz les deux volumes de son Epitome astronomiœ Copernicanœ : il avait porté ainsi du Wurtemberg en Autriche le nouveau système du monde. Ce système avait aussi des défenseurs dans le nord de l’Allemagne, dans la Pologne, patrie de Copernic, et dans les États Scandinaves. Le 10 octobre 1657, Pieroni écrit à Galilée que le double mouvement de la terre est accepté par toute l’université polonaise de Dantzig. Dès 1616, Pierre Kruger avait publié à Dantzig un ouvrage sur la rotation diurne de notre globe, et, en 1644, Abraham de Frankenberg fit imprimer dans cette même ville, en faveur du double mouvement de la terre, un ouvrage intitulé : Ocu- Ins sidereus. Philippe et Jacques Langsberg, père et fils, avaient fait paraître, l’un en 1619 à Middelburg un traité sur cette vérité astronomique, l’autre en 1655 une apologie de cet ouvrage2. Nous avons déjà mentionné les traduc-
1 Voyez ma Note suppl. C. — -Linemann et Deusing, dans deux disser-
tions latines de l'ouvrage principal de Galilée sur le système du monde et de son grand mémoire apologétique, publiées à Strasbourg en 1655 et en 1656. A Stockholm, en 1648, Mathias-Maximilien de Parasin publie en latin son Système du monde , conforme à celui de Copernic. En 1647, cinq ans après la mort de Galilée, dans le chapitre YII de sa Séléno- ( /rapide , publiée à Dantzig, Ilevelius adopte le nouveau système et constate qu’il est embrassé par la plupart des grands mathématiciens de l’époque. On vit paraître ensuite, en 1651 à Utrecht un ouvrage anonyme pour ce système, en 1655 à Lubeck le Copernicus redivivus de Lipstorp, en 1698 à la Haye le Cosmotheoros , œuvre posthume de Christian Huyghens, qui ajoute au système de Copernic l’hypothèse de l’existence de végétaux et d’animaux sur les planètes. En 1710, Leibniz, dans la première partie de son Essai sur la bonté de Dieu, accepte le système de Copernic et fait de la terre une planète; mais il repousse avec un incroyable mépris, dans ses Lettres à Clarke, la grande découverte par laquelle Newton avait complété et confirmé ce système.
En Espagne, nous ne voyons pas que le commentateur de la Bible Diego de Zuniga, dont l’opinion copernicienne avait été condamnée en 1616 par la congrégation de l’index, ait eu des imitateurs dans cette opinion au dix-septième siècle.
En 1651, le P. Riccioli 1 constate avec douleur la reproduction toujours croissante, surtout en France et en Allemagne, de cette engeance des coperniciens, détruite pour-
tations publiées la première à Kœnigsberg en 1635, et la seconde Amsterdam en 1648, ne prennent du système de Copernic que la rotation de la terre.
1 Almagestrum novum, t. I, part. 1, p. 102.
tant par le décret de la congrégation sacrée des cardinaux , mais qui, dit-il en deux vers empruntés à Ilorace, per damna , per cœdes, ab ipso sumit opes animumque ferro. C’est pourquoi, pour prêter main-forte* à l’autorité compromise, le savant jésuite menace ces incorrigibles du poids de ses soixante-dix-sept arguments scientifiques1, qui, hélas! n’eu valent pas un bon. Riccioli était savant, mais chargé de défendre une mauvaise cause.
En Italie, du vivant de Galilée et presque aussitôt après sa condamnation, l’on introduit de Hollande à Venise des sphères coperniciennes , machines destinées à représenter les mouvements célestes d’après le système condamné : Fra Micanzio en parle à Galilée dans ses lettres du 22 juillet 1654 et du H juin 1656. Une lettre de Magiotti, datée du 5 mai 1656, annonce à Galilée quedeuxdeces sphères coperniciennes ont été apportées à Rome, et que l’une d’elles a été offerte au cardinal Barberini. Le 50 juillet 1658, le P. Castelli écrit de Rome à Galilée qu’un père jésuite fait soutenir des thèses dont la conclusion est que le système de Copernic n’est pas attaquable par des raisons astronomiques, mais seulement par des textes de l’Écriture sainte et par des raisons physiques. En un mot, même à Rome, on tolérait le système de Copernic à litre d’hypothèse commode , pourvu qu’il fût donné comme une hypothèse fausse. C’était à Galilée seul qu’il était interdit d’en parler d’aucune manière, de même qu’il était interdit de publier en Italie aucune de ses œuvres. En février 1655, l’inquisiteur de Venise s’oppose, au nom de l’Église, à la réimpression, projetée par
1 Comparez Almag. nov., Pars ii, p. 472-477.
Fra Micanzio, de l’ouvrage de Galilée Sur les corps flottants. Mais, un an après, Micanzio prend sa revanche, en faisant interdire, au nom de l’État, l’impression d’un libelle écrit contre le mouvement de la terre par un capucin de Vérone 4.
L’année de la mort d’Urbain VIII, en 1644, à Padoue, Andrea Argoli publie son Pandosium sphæricum , dans lequel il ose se prononcer pour la rotation de la terre. En 1656, sous Alexandre VII, paraît à Rome une dissertation latine anonyme, intitulée : Démonstration mathématique des inepties de Jacques Dubois dans ses attaques contre l'hypothèse de Copernic et de Descartes sur le mouvement de la terre. En 1666, sous ce même pape savant et ami des lettres et des arts, Borelli publie à Florence sa Théorie des satellites de Jupiter , dans laquelle il énonce l’hypothèse d’une force attirant les satellites vers leurs planètes et les planètes vers le soleil, et contre-balancée par la force centrifuge de la révolution circulaire. Ainsi, suivant Borelli, ce sont les petits corps qui tournent autour des grands, en vertu d'une loi mécanique générale. Évidemment donc, suivant lui, la terre doit être une des planètes qui tournent autour de l’énorme masse solaire. Borelli, plus encore que Gilbert, a préparé la grande découverte de Newton, que Kepler avait rendue possible. De 1667 à 1669, sous les papes Alexandre VII et Clément IX, un prêtre, un religieux de l’ordre desjésuates, Stefano degli Angeli, l’un des successeurs de Galilée dans la chaire de mathématiques de Padoue, publie, sans être inquiété, une série de dialogues, dans lesquels il défend le
système astronomique de son plus illustre prédécesseur contre les arguments physico-mathématiques opposés à ce système en 1651 par Riccioli dans son Almagastum novum , et contre les deux répliques publiées en 1668 à Bologne par le savant jésuite1.
.En 1654, sur les instances du prince Léopold de Toscane, depuis cardinal de Médicis, Viviani écrit une Vie de Galilée , dans laquelle il expose avec admiration ses mérites scientifiques, mais dans laquelle, comme nous l’avons dit, n’ayant connu Galilée que depuis 1659, il commet sur les temps antérieurs bien des erreurs involontaires. De plus, ce trop timide biographe dissimule bien des choses qu’il sait, et dit bien des choses dont il ne peut pas ignorer la fausseté. Par exemple, il fait à peine allusion aux premières poursuites dirigées contre Galilée de 1615 à 1616, et terminées par la prohibition du système de Copernic. Quant au procès de 1 655, forcé d’en dire quelques mots, il s’empresse de prendre parti contre la doctrine de son maître, et de supposer que le jugement de quelques cardinaux, non ratifié par le pape, est celui de Y Église. « L’éternelle Providence permit, dit-il, que ce divin génie donnât une preuve de sa faiblesse humaine par l’erreur où il tomba, lorsqu’en discutant le système du monde, il montra une préférence pour l’hypothèse de Copernic, déjà condamnée par la sainte Église comme contraire à l’Ecriture sainte. » Ensuite Yiviani raconte l’édifiante soumission de Galilée à la sentence prononcée contre lui, et l’ineffable clémence dont Urbain VIII usa à son égard. Conti-
1 Voyez M. Magrini, Sulla vita e suite opéré del P. Stefano degli Angeii, p. 28-51 (Koma, 1860, in-8°).
nuantses mensonges officieux, Yiviani ose affirmer que Galilée fut désespéré d’apprendre que son ouvrage condamné et sa lettre à la grande-duchesse s’imprimaient hors d’Italie : Galilée, dit-il, aurait voulu pouvoir supprimer entièrement tout ce qu’il avait écrit sur sa malheureuse erreur, que depuis il avait catholiquement abandonnée. Yiviani ose même prétendre que Galilée était décidé à ne plus livrer à l’impression aucun de ses ouvrages, pour ne plus donner prise aux attaques de ses rivaux, et que ses Dialogues sur les sciences nouvelles furent publiés en 1658 contre son gré. La correspondance de Galilée nous a montré combien toutes ces assertions de Viviani sont contraires de tout point à la vérité. Getle correspondance était pourtant en la possession de Viviani; mais il est vrai que le prudent dépositaire s’était empressé, comme nous le verrons, de l’enterrer. Il écrivait sous les yeux du grand inquisiteur de Florence, délégué de l’inquisition romaine, et son ouvrage était destiné à être imprimé en Toscane. Voilà comment on écrivait l’histoire en Italie au milieu du dix-septième siècle1. La prohibition d’imprimer en Italie aucune œuvre de Galilée ayant cessé après sa mort, Viviani méditait une édition des œuvres de ce savant, et cette édition, qu’il ne donna pas, aurait contenu cette biographie. Elle ne fut imprimée qu’après la mort de l’auteur, par les soins de Salvini, en 1717. M. Àlbéri l’a publiée d’après un manuscrit corrigé par Viviani luimême, qui a laissé subsister tous les gros mensonges.
Deux éditions très-incomplètes des œuvres de Galilée ont
1 Dans une notice écrite en 163G, un contemporain de Galilée, Ghilini le représente vivant tranquillement à Florence, tandis qu’il était séquestré à Arcetri. V. notre Notice bibliogr., n° XII.
été publiées, la première à Bologne, de 1655 à 1656, en 2 volumes in-4 ; et la seconde à Florence, en 1718, en 5 volumesin-4. Une troisième édition, impriméeàPadoue en 1744, sous Benoît XIV, en 4 volumes in-4, contient le Dialogue sur les systèmes du monde, réimprimé pour la première fois avec permission de l’autorité ecclésiastique, mais avec le texte de la condamnation et de l’abjuration, et avec une préface qui déclare que le nouveau système n’est qu’une hypothèse non conforme à la réalité. En 1760, une déclaration analogue servit de passe-port à une édition annotée, que deux religieux minimes publièrent à Genève, des Principes de Newton , ouvrage dans lequel le nouveau système du monde est clairement démontré. C’était une formule de déférence, qui ne pouvait tromper personne.
En 1757, sous Benoît XIV, la congrégation de l’index, par une décision secrète, s’était prononcée pour la tolérance à l’égard du nouveau système du monde l. En renouvelant l’Index, en 1758, on constata que les décisions prises au dix-septième siècle contre ce système, n’avaient été ratifiées par aucun pape2.
Plus obstinés que les congrégations romaines, certains péripatétieiens d’Italie, dignes successeurs des adversaires de Galilée, ont continué la lutte avec une remarquable ténacité. Dans deux ouvrages publiés à Padoue en 1755 et en 1 760, Gregorio Bressani s’évertue à prouver qu’il faut renoncer aux doctrines physiques de Galilée, de Descartes et de
1 Sur ce point, Venturi (Memorie e lettere diGalileo, part. 1, p. 274) est vainement contredit par M. Trouessart (p. 123). Voyez le témoignage du P. Olivieri, cité par M. l’abbé Bouix (p. 23-24). Comparez notre Notice bibliogr., n° VI. — 2 Voyez le même témoignage.
Newton, pour revenir à celles d’Aristote. En 1802, le Milanais Domenico Pino publie à Como, en langue italienne, en 5 volumes in-8, un Examen du système de Newton sur le mouvement delà terre : le premier volume réfute l’attraction newtonienne, destinée, dit l’auteur, à passer bientôt de mode; le second volume combat, par des raisons physiques, le mouvement de la terre; le troisième volume oppose au système de Copernic des textes de l’Écriture sainte et des Pères de l’Église.
En France, en 1778, le père jésuite Xavier de Feller, sous l’anagramme deFlexier de Pieval, attaque le nouveau système du monde dans ses Observations philosophiques sur le système de Newton. En 1781, un auteur anonyme fait paraître un ouvrage en 2 volumes, destiné à prouver l’immobilité de la terre, et intitulé : Les principes de la philosophie contre les nouveaux philosophes. Quant à Mallet du Pan et à ses nombreux copistes, excepté Feller et un ou deux autres, ce n’est pas au système de Galilée qu’ils s’attaquent, mais c’est à sa personne, qu’ils calomnient pour justifier sa condamnation.
En Italie, le savant jésuite espagnol Juan Àndres a su rendre justice aux mérites éminents de Galilée. Chassé d’Espagne avec son ordre en 1766 par Charles 111 et Aranda, et réfugié à Naples, l’abbé Andres, après la suppression de son ordre par Clément XIV, a publié à Parme, en 1783 et années suivantes, un estimable ouvrage italien, intitulé : Origine , progrès et état actuel de toute la littérature , et dans lequel l’histoire des sciences tient une large place. Andres y fait avec justesse la part de Galilée dans l’histoire de chaque science; pour l’astronomie, il balance et met sur le même rang les mérites divers de Galilée et de Kepler. Il
loue Galilée d’avoir le premier mis en pleine lumière la vérité du nouveau syslème du monde. 11 dit qu’il ne lui paraît pas nécessaire de raconter les persécutions et les vexations que Galilée eut à subir pour ce système. Après avoir blâmé certaines déclamations irréligieuses dont elles ont été le prétexte, il ajoute1 : « Il ne nous est que trop prouvé par l’expérience, que chez toutes les nations et dans tous les temps un zèle mal entendu pour la religion a fait commettre des violences et tomber dans des erreurs. Ce n’est pas chose nouvelle parmi les philosophes que le sort de Galilée, et ce n’est pas une faute particulière à Rome d’avoir condamné comme contraire à la religion une opinion philosophique; mais c’est une gloire particulière à l’Italie, d’avoir produit un philosophe comme Galilée, de tant de pénétration, de solidité, d’étendue et de profondeur de pensée. » Un jésuite italien, après la suppression de son ordre, le savant et judicieux historien de la littérature italienne, Tiraboschi, lisait en 1795 à une académie de Modène un mémoire sur le procès de Galilée, inséré quatre ans plus tard dans une nouvelle édition de son grand ouvrage : trompé par une pièce fausse et par de fausses traditions, il prêtait à Galilée des torts qu’il n’a pas eus; d’un autre côté, il exagérait, en matière de sciences physiques, les droits de l’autorité ecclésiastique et le devoir de soumission de la part des savants, et il s’efforçait ainsi d’excuser le plus possible la sentence de l’inquisition contre' Galilée ; mais il reconnaissait que cette sentence est erronée dans sa partie doctrinale. Il ajoutait que l’inquisition n’est pas l’É-
1 N’avant pas l’édition italienne, je traduis sur l’édition espagnole, t VIII, p. 124-125 (Madrid, 1799, in-4°).
glise, que nul catholique ne considère l’inquisition comme infaillible, et que, malgré l’erreur de la plupart des théologiens d’alors sur l’incompatibilité prétendue du système de Copernic avec les textes sacrés, Dieu n’a pas permis que l’Église ait rendu en ce sens un jugement solonnel. Ni le mémoire de Tiraboschi, ni l’ouvrage d’Andres n’ont été mis à l’index, ni l’un ni l’autre des deux auteurs n’a été inquiété en Italie, et Juan Andres est mort en paix à Dôme en 1817.
Dans un ouvrage posthume, publié en 1856, mais rédigé en 1 81 4, Tardent défenseur de la papauté, Joseph de Maistre, dans quelques pages très-injustes contre Galilée i, reconnaît pourtant que le tribunal faillible qui Ta condamné sest trompé sur le fond de la question.
Cependant, en 1820, l’abbé Settele, professeur au Collège Domain, ayant désiré publier à Dôme ses Eléments d'optique et d'astronomie , où il adoptait le système de Copernic, le maître du sacré palais, invoquant les anciens décrets non officiellement abrogés, s’opposa à cette publication 2. Mais, le 16 août 1820, l’inquisition permit expressément d’affirmer le mouvement de la terre. Après une nouvelle délibération du 17 septembre 1822, parut un décret approuvé par le pape Pie VII, dans lequel l’inquisition, se référant aux décisions de 1757 et de 1820, déclara permises à Rome l'impression et la publication d'ouvrages traitant de la mobilité de la terre et de /’ immobilité du soleil, selon l'opinion commune des astronomes modernes*. Ainsi, l’approbation papale, qui
1 Y. notre Notice bibliogr., n° XXYI. — 2 Voyez Potter (Hist. du christianisme, t. Y, p. 237) cité par M. Trouessart, p. 123. — 5 Voyez le P. Olivieri, qui [p.24 de M. l’abbé Louix), àl’appui de ces faits, cite les ternies mômes du décret en latin.
avait manqué aux décrets des congrégations romaines contre le système de Copernic, ne manqua pas à cet édit de tolérance.
La compatibilité du nouveau système du monde avec la foi catholique était donc reconnue. Mais, rétrospectivement, on voulait encore justifier les sentences et décrets des congrégations contre ce système. Le P. Olivieri, général des dominicains et commissaire du saint-office, a pris dans une dissertation inédite, et en 1825 dans une conversation publiée en 1858 par M. Biot, la défense des membres de la congrégation de l’index de 1616 et celle des inquisiteurs de 1616 et de 1635, aux dépens de Galilée et en même temps aux dépens d’Urbain VIII, contre lesquels il s’est emparé des fausses accusations du protestant Mallet du Pan : il a presque réussi à faire croire à M. Biot, et par lui à bien d’autres, que Galilée, ayant eu la fantaisie de mêler la théologie à l’astronomie, avait été condamné justement, non comme bon astronome, mais comme mauvais théologien, et que la vraie cause de son malheur avait consisté en certains torts personnels envers le pape, dont il s’était attiré la vengeance. Cette thèse insoutenable a encore été reprise en grande partie par Mgr Marino Marini, lorsqu’en 1 850 il a tenu fort mal une partie de la promesse qu’il avait faite à M. Bossi comme condition de la restitution des pièces du procès de Galilée. Au lieu de publier seulement quelques-unes de ces pièces, avec des coupures malencontreuses et avec un commentaire plein d’erreurs, il aurait mieux valu publier toutes les pièces, et dire tout simplement la vérité que voici, et qui, dévoilée partiellement par M. Parchappe, par M. Trouessart et par M. l’abbé Bouix, trouve son
entière confirmation dans les pièces publiées par M. de TÉpinois.
En 1616, Galilée avait reçu de l’inquisition une injonction qu’elle n’aurait pas dû lui faire, et il avait fait une promesse d’obéissance, à laquelle il n’aurait pas pu se refuser sans encourir la prison. La congrégation de l’index avait prononcé en 1616, contre le système de Copernic, une condamnation erronée et une prohibition mal fondée. En 1633, Galilée était couvert, contre le décret public de l’index, par l’approbation ecclésiastique donnée à son livre, après mûr examen, à Rome et à Florence. Cependant, d’après les lois de l’époque, il pouvait être condamné à une peine afflictive pour désobéissance à l’injonction secrète de l’inquisition et pour manquement à sa promesse forcée. Mais, en lui infligeant cette peine par une sentence déplorable, quoique légale, l’inquisition n’avait nul droit de lui imposer, par la crainte d’une peine plus grave, réservée aux hérétiques relaps et impénitents, l’abjuration publique d’une doctrine qui n’avait été condamnée que par quelques cardinaux et non par l’Église. En 1616, les congrégations romaines de l’inquisition et de l’index s’étaient trompées, en réprouvant expressément comme fausse et tout à fait contraire à l'Écriture sainte une proposition scientifique qui était vraie alors comme aujourd’hui, et qui, sans être alors aussi rigoureusement démontrée, était appuyée dès lors par de très-fortes raisons, pour ne rien dire de plus. L’inquisition s’était trompée plus gravement encore en 1633, en condamnant à peu près dans les mêmes termes cette même vérité scientifique, et en imposant à Galilée une formule d’abjuration publique dans laquelle elle était appelée hérésie. Les papes
Paul V et Urbain VIIÏ, comme docteurs privés, avaient partagé l’opinion fausse des congrégations, et Urbain VIII avait dicté secrètement le dispositif, mais non la partie doctrinale de la sentence de l’inquisition. Us n’avaient pas failli comme souverains pontifes parlant au nom de l’Église, puisque, bien loin de promulguer comme article de foi cette partie doctrinale, ils n’avaient pas même voulu ratifier les condamnations prononcées, ni les laisser publier officiellement en leur nom. Galilée n’avait pas offensé personnellement Urbain VIII ; ce pape n’avait pas couvert du manteau de la religion une vengeance personnelle ; en condamnant par son ordre Galilée, l’inquisition avait mal jugé, mais elle ne s’était pas faite l’instrument d'une vengeance. Mieux vaut s’être trompé que d’avoir prévariqué. Ainsi la vérité historique, favorable à Galilée, est en même temps la meilleure apologie possible d’Urbain VIII et des inquisiteurs romains de 1655, que des défenseurs malavisés ont noircis en croyant noircir Galilée à leur profit. C’est bien l’occasion de répéter avec la Fontaine : Mieux vaudrait un sage ennemi.
Dans la réimpression faite à Rome, en 1855, de la liste des livres prohibés, on ne vit plus figurer ceux de Copernic, de Diego de Zuniga, de Foscarini, de Kepler et de Galilée1.
Tout le monde sait qu’ aujourd’hui à Rome, de même que partout ailleurs, le nouveau système du monde, perfectionné par Newton et par ses successeurs, est enseigné oralement et dans des livres, non comme une hypothèse fausse ou douteuse, mais comme une doctrine certaine, par les profes-
1 V. le témoignage positif et précisdu P. Olivieri, cité par M. l’abbé Bouix, p. 23.
seurset les savants de Rome, par exemple par le P. Secchi, jésuite, professeur d’astronomie et directeur de l’observatoire romain, membre de l’Institut de France. M. Arago1 cite cette phrase d’un mémoire publié en 1851 par le P. Secchi sur le pendule : « La rotation de la terre autour de son axe est une vérité qui, de nos jours, n’a pas besoin d’être démontrée ; elle est, en effet, un corollaire de toute la science astronomique. » En 1864, un jésuite français, dans un. excellent livre2, résume ainsi sa pensée sur le système de Galilée : « Le respect le plus entier pour l’Écriture sainte ne s’oppose nullement à l’adoption du nouveau système. »
Ainsi la grande cause scientifique que Galilée avait plaidée à ses risques et périls est gagnée complètement partout et à tous les points de vue. Il a contribué plus que tout autre dans la première moitié du dix-septième siècle à la faire triompher près des vrais savants, et il a frayé ainsi la voie à Newton. Dans la conciliation du nouveau système avec la Bible, il a devancé les meilleurs apologistes modernes des livres saints3.
Cependant il y a encore des adversaires ardents et injustes de Galilée, surtout parmi certains rédacteurs de journaux et de revues, qui, forts de leurs bonnes intentions, mais trop pressés pour avoir le* temps d’étudier et de réfléchir, croient de bonne foi servir le catholicisme en décriant sans raison un illustre savant catholique, toujours respectueux pour la religion, et coupable seulement d’avoir pu-
1 Notices biogr., t. III, p. 260. — 2 Le P. Matignon, De la liberté de l’esprit humain dans la foi catholique, II, 2, p. 196 (Paris, 1864, in-8°), — 3 V. ci-dessus, chap. 3, p. 60-68.
blié à Florence au dix-septième siècle, avec une permission de l’autorité ecclésiastique romaine, mais malgré une défense secrète et personnelle que l’inquisition lui avait faite seize ans auparavant, l’apologie dissimulée d’une doctrine qu’on enseigne librement à Rome aujourd’hui, et sur laquelle maintenant les astronomes et les théologiens sont d’accord.
Mais ces adversaires de Galilée, au dix-neuvième siècle, se sont imposé une tâche bien ingrate, soit qu’ils donnent un démenti aux faits avérés, en s’obstinant, comme Mgr Marini et M. Barthélemy, à vouloir, malgré les pièces authentiques, que Galilée ait été condamné pour des erreurs théologiques, ou pour des torts personnels envers le pape, et non pour une opinion astronomique désormais incontestable; soit qu’ils prétendent hardiment, comme M. Victor de Bonald, que la doctrine du double mouvement de la terre ne sera jamais ni certaine ni démontrée, et qn’aujourd’hui encore, en la proclamant comme telle, on se rend coupable d’une condamnable témérité , qui consiste à se mettre en opposition avec le sens naturel des livres saints; soit qu’ilsprétendent, commeM. Ward, M. deFÉpinois etM. de laRallaye, que la prudence ordonnait aux papes Paul V et Urbain VIII et aux congrégations romaines de condamner, an nom de l’Écriture sainte et de la foi catholique, un système vrai, mais contraire à l’opinion dominante alors dans les écoles et à l’interprétation alors reçue de certains textes sacrés, dont la signification astronomique n’intéresse ni la foi ni les mœurs ; soit qu’ils osent dire, comme certains catholiques anglais1, que le système de Copernic était faux et hérétique
1 Voyez notre Notice bibliogr., n° VL1V.
au dix-septième siècle, mais qu’il est devenu vrai et orthodoxe au dix-neuvième siècle ; ou bien, comme certains catholiques allemands1, que de 1616 à 1635 le système de Copernic était prématuré et dangereux pour l’avenir de la science, dont les congrégations romaines ont servi les intérêts en le proscrivant pour un temps. Quel que soit, parmi ces partis violents, celui qu’ils préfèrent, et soit qu’en même temps ils fassent grâce aux mérites scientifiques de Galilée, comme M. de Falloux, ou qu’ils en nient une partie, comme M. Valson, ou qu’ils les nient presque tous, comme le P. de Gabriac et M. de la Rallaye; soit qu’ils épargnent plus ou moins le caractère de ce savant, ou qu’ils semblent prendre à tâche, comme ces deux mêmes critiques, de réunir contre la conduite de Galilée, aux calomnies de Mallet du Pan, répétées par tant de copistes, les erreurs et les injustices de M. Arago, de sir Brewster et de M. Philarète Chasles ; tous ces détracteurs de Galilée, au dix-neuvième siècle, ont à craindre trois choses redoutables : les documents, maintenant connus, qui réfuient leurs assertions; la science, qui donne raison aux propositions pour lesquelles Galilée a été condamné, et le ridicule, auquel on s’expose par l’entêtement à ne pas vouloir tenir compte, soit des documents historiques, soit des enseignements certains de la science, ou bien à vouloir qu’une loi de la nature ait été fausse jusqu’au jour où un tribunal faillible a compris la nécessité de renoncer à la condamner désormais.
Les copistes obstinés de mensonges contraires aux faits les mieux établis finiront par s’apercevoir qu'ils ne peuvent
1 Même Notice, n° XXXVI.
plus trouver créance. Les adversaires obstinés du double mouvement de la terre finiront par s’apercevoir qu’ils prêchent dans le désert. Sur ce dernier point l’expérience est faite, et pourtant elle ne décourage pas certains esprits. Le nouveau système du monde n’a pas été ébranlé, en J 855, parles arguments prétendus scientifiques de M. Anquetil1, et il ne le sera pas davantage par ceux de M. Wrangler, qui, en 1867, a publié à Londres une brochure2 destinée à faire croire aux lecteurs imbus d’une légère et fausse teinture d’astronomie, que le système de Copernic n’a pour lui ni une preuve solide, ni même une simple probabilité. Ce système n’a pas été ébranlé non plus par les rares attaques théologiques qui ont encore osé se produire de nos jours. M. le vicomte Victor de Bonald, préludant à son étonnantarticle de 1854 contre le nouveau système du monde, craignait3, en 1855, que les culbutes et les pirouettes de la terre, qui nous porte, ne fussent indignes du séjour de l’homme, roi de la création, et qu’elles ne dussent scandaliser les anges ! Quand, en 1842 et 1845, l’abbé Matalène4 essaya de renouveler la guerre contre les partisans du double mouvement de la terre, ses supérieurs ecclésiastiques lui rappelèrent sé-
1 Questions sur V astronomie, suivies de lu proposition d'un nouveau système (Paris, 1853, in-8°) . — 2 The théories of Copernicus andPtolemy (London, 1867). L’un des plus curieux, parmi les sophismes contenus dans cette brochure, est celui par lequel l’auteur s’efforce de faire croire que le centre commun de gravité de notre système solaire peut être dans la terre! Un journal catholique anglais [The Month, octobre 1867, p. 379-382) a l’air de prendre au sérieux cette brochure et de la recommander à scs lecteurs. — 5 Moïse et les yéoloyues modernes, p. 170 (Avignon, 1835, in-8°). — 4L’ Anticopernic, astronomie nouvelle, 1 vol. in-8° (Paris, 1842), et Grand secret de T exagération des calculs coperniciens, 1 feuille in-8°, tirée à 500,000 exemplaires! (Paris, 1843).
vèremcnt qu’il n’avait pasle droit de compromettre, par cette entreprise extravagante, le corps auquel il avait l’honneur d’appartenir. Cependant, en 1854, M. le vicomte de Bonald a repris les armes contre Galilée et contre le système de Copernic, dans un article dont la conclusion, certainement contraire à l’intention de l’auteur, serait que le pape et l’inquisition romaine devraient révoquer le décret de tolérance du 17 septembre 1822, et condamner ou du moins admonester, pour opposition téméraire au sens naturel des textes sacrés, le P. Secehi, le P. Matignon et tant d’autres savants ecclésiastiques, qui, de même que les savants laïques, considèrent expressément le mouvement de la terre comme un fait incontestable. En 1859, M. Pierre Lachèze, avec l’assen timent public de l’historien, M. Édouard Dumont1, a fait un
1 Le système du monde d'après Moïse, précédé d'une chronologie , etc., par Pierre Lachèze (de Paris), chez Jacques Lecoffre (Paris, 1859, in-8°). C’est un recueil de cinq opuscules, en tète desquels une lettre approbative deM. Édouard Dumont a été imprimée avec son consentement. L’ appel aux peuples se trouve en tête du second opuscule, première partie du Système du monde. Suivant l'auteur, qui parle des parallaxes de manière à prouver qu’il ne sait pas ce que c’est, le monde est une sphère dont le diamètre n’est pas bien grand par rapport à celui de la terre, qui en occupe le milieu. Cette sphère du monde, qui, outre la terre, comprend le soleil, la lune, les planètes et les étoiles fixes, est enveloppée par les eaux supérieures. Avant le déluge, causé par la chute des eaux supérieures, le soleil était plus ardent que maintenant, mais plus éloigné de la terre; l’équateur coïncidait avec l’écliptique ; il n’y avait pas de saisons; la lune était perpétuellement pleine et elle se levait toujours au moment où le soleil se couchait. Après le déluge, l’équateur s’étant incliné sur l’écliptique, il y eut des saisons, et, le mouvement du soleil ayant été très-retardé, tandis que celui de la lune ne changea pas, l’année solaire fut d’abord exactement égale à 12 mois lunaires. Mais le miracle obtenu par Josué allongea de 1 jour l’année solaire, sans changer le mois lunaire; puis le miracle obtenu par Ezéchias augmenta encore de 10 jours l’année solaire. Voilà pourquoi maintenant, tandis que 12 mois lunaires ne donnent qu’un peu plus
appel aux peuples , pour les engager à repousser le système de Copernic, comme une invention impie des faux sages, et à remplacer ce système par ce qu’il nomme son Système du monde d’après Moïse , système absurde, appuyé par l’auteur sur des raisonnements prétendus scientifiques, et sur des interprétations bibliques, qu’on ne sait comment qualifier. Au dix-septième siècle, ce furent les professeurs péripatéticiens qui entraînèrent l’autorité ecclésiastique dans les persécutions contre Galilée. Grâce à Dieu, de pareilles fautes ne peuvent plus se renouveler. Cependant, pour les recommencer, l’autorité ecclésiastique n’aurait qu’à se laisser entraîner par certains écrivains, laïques pour la plupart, dont les violences compromettantes font le bonheur et. contribuent au succès des ennemis de la religion.
Les mesures prises au dix-septième siècle contre Galilée, contre son système astronomique et contre ses œuvres, ont été impuissantes à empêcher la propagation de ce système ; mais elles ont mis en danger ses œuvres posthunes, qui pourtant ont été sauvées presque toutes, sans excepter le grand travail, longtemps considéré comme perdu, de Galilée et du P. Renieri sur les satellites de Jupiter. Les papiers de Galilée n’ont point été pillés, dispersés et détruits en grande partie par les suppôts du saint-office, comme M. Libri 1 l’a
de 554 jours, l’année solaire en contient un peu plus de 565. Tel est le système du monde , non pas d’après Moïse, mais d'après M. Lâche ze. Tel est le système qui, suivant M. Édouard Dumont, devait, pour le moins, faire remettre en question celui de Copernic, et causer ainsi à une foule de gens un mortel déplaisir! Tout cela ne serait que ridicule, si la Bible ne se trouvait pas compromise mal à propos dans ces extravagances.
1 Hist. des sciences math, en Italie , t. IV, p. 278, et Journal des savants, 1843, p. 215.
prétendu. Tous les ouvrages capitaux de Galilée et la plupart de ses opuscules subsistent; mais quelques-uns de ces derniers sont perdus, par exemple son Traité de gnomonique ainsi que ses notes sur les Problèmes mécaniques d’Aristote et sur son Traité de la marche des animaux. Quelques manuscrits, conservés par le fils de Galilée, furent détruits en partie par les scrupules d’un de ses petits-fils, qui, entré dans l’état ecclésiastique, avait, dit-on, en horreur les œuvres de son illustre aïeul l. Si pourtant les pièces détruites étaient des œuvres de littérature légère, des juvenilia dans le genre de Y Ebauche d'une comédie ou de Y Invective contre la robe , il faudrait peu les regretter. La majeure et la plus importante partie des œuvres posthumes de Galilée et de sa correspondance avait été recueillie par son jeune disciple Viviani. Ayant enfoui sous terre ces précieux manuscrits comme un trésor compromettant, le trop prudent Viviani les laissa à son neveu l’abbé Jacopo Panzanini ; celui-ci étant mort en 1757, ses héritiers, par défaut de surveillance, en laissèrent vendre une partie comme vieux papiers. Heureusement presque tous les papiers vendus furent sauvés en 1759 par Giambattista Nelli, qui avait déjà recueilli les autres, avec l’héritage de Viviani, en 17572. Son fils Clemente Nelli en tira parti et en inséra quelques morceaux dans sa Vie de Galilée , publiée en 1795. Mais il ne s’acquitta pas de la publication promise par le titre de l’ouvrage. La collection de ces manuscrits de Galilée, augmentée par les soins de
1 Voyez Viviani, Quinto libro degli Elementi (Jet Euclide , p. 104 (Florence, 1674, in— 4^) ; Nelli, p. 10, et Targioni, p. 121-122. Comparez notre Notice bibliogr., n° VII. — 2 V. Nelli, p. 59, et Targioni, p. 124-125.
Venturi, mais dans laquelle, comme nous l’avons vu, s’étaient glissées deux pièces apocryphes, a pris place dans la bibliothèque palatine de Florence.
Ap rès les trois éditions de Cologne, de Florence et de Padoue déjcà mentionnées, deux éditions, encore incomplètes, des oeuvres de Galilée ont paru à Milan, l’une, de 1808 à 1811, en 15 volumes in-8°, l’autre, en 1852, en 2 volumes grand in-8° à deux colonnes. En outre, un recueil de Mémoires et lettres de Galilée a été publié, de 1775 à 1775, par Fabroni, et avec des augmentations, de 1818 à 1821, par Venturi, et beaucoup de pièces détachées ont paru depuis successivement. Enfin, l’édition des œuvres de Galilée donnée à Florence, par les soins de M. Eugenio Albèri, de 1842 à 1856, en 16 volumes grand in-8°, contient réellement tout ce qui reste des écrits de Galilée, excepté quelques pièces que le savant et consciencieux éditeur n’a pas connues ou n’a pas réussi à se procurer1 ; de plus, elle contient un recueil de documents, dont nous avons indiqué la haute importance et les lacunes2. La plus regrettable de ces lacunes, imputable à Mgr Marini, a été comblée en grande partie, en 1867, publication deM. de FÉpinois.
M. Albèri n’a pas tenu sa promesse de donner une Vie de Galilée rédigée d’après l’ensemble des documents. Personne, pas même M. Parchappe, ne s’est chargé de cette tâche. Si elle avait été accomplie d’avance d’une manière suffisante, les longs détails qu’on vient de lire auraient pu être abrégés, malgré le haut intérêt qu’ils me paraissent présenter par eux-mêmes . Mais il était nécessaire d’entrer dans ces
1 V. notre Notice bibliogr., n» II. — 2 Même Notice, nos I— XII.
détails, pour rétablir d’après les sources authentiques bien des faits ignorés ou méconnus, pour détruire bien des fables, et pour rendre à des faits altérés ou mal interprétés leur véritable caractère. D’ailleurs, avant la publication de M. de l’Epinois, plusieurs parties de cette tâche n’auraient pu être exécutées que d’une manière imparfaite.
Après avoir retracé aussi fidèlement que nous avons pu la physionomie de Galilée et celle de son temps, après avoir raconté l’histoire de sa vie, de ses ouvrages, de ses découvertes et de sa lutte pour les droits légitimes de la science, il nous reste à étudier sa méthode et ses vues philosophiques.