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CHAPITRE XI

Galilée principal auteur de la vraie méthode des siences physiques.

Galilée fut un esprit positif dans la vraie et bonne acception de ce mot, dont on a tant abusé, c’est-à-dire qu’il fut un esprit visant toujours à la connaissance exacte et certaine ; voyant le plus souvent avec une merveilleuse justesse les moyens de l’obtenir; regrettant l’absence de ces moyens, lorsqu’ils lui manquaient et qu’il se trouvait réduit à des hypothèses justifiées seulement par leur utilité provisoire; suivant avec habileté et persévérance les procédés qui pouvaient le conduire à la certitude; acceptant les résultats, quelque contraires qu’ils pussent être à ses prévisions; exposant ensuite avec clarté et précision les procédés suivis et les résultats obtenus; enfin s’efforçant de trouver la théorie ma-

thématique de ces résultats, et de rattacher aux lois anciennement connues les lois nouvelles par la découverte de lois supérieures dont les unes et les autres fussent des applications particulières. Voilà l’esprit vraiment positif qu’on doit admirer, surtout dans les Journées *111, IV et VI de ses Dialogues sur' les sciences nouvelles , et qu’on retrouve plus ou moins dans le reste de cet ouvrage et dans ses autres œuvres scientifiques. Tels étaient ses principes dirigeants, dont peu de savants se sont écartés moins que lui.

Mais c’est bien à tort que de nos jours certains positivistes , comme ils s’appellent, ont voulu le réclamer comme un des leurs; car son esprit, aussi étendu que sévère, admettait tout ce qu’ils rejettent, et ils n’ont de lui que ce qu’ils ont de bon, c’est-à-dire leurs affirmations légitimes, et non leurs négations mal fondées ou leurs prétentions inacceptables. Il se borna aux sciences physiques, qu’il traita expérimentalement et mathématiquement; mais il ne médit jamais des sciences morales, qu’il avait cultivées avec fruit, et il n’essaya jamais d’en matérialiser l’objet par la moins positive et la plus fausse des hypothèses, ni d’y méconnaître le rôle trèspositif du libre arbitre, pour faire violemment de ces sciences une branche des sciences physiques. Peu satisfait de la philosophie péripatéticienne, qu’on lui avait enseignée à l’université de Pise, mais estimant, comme nous le verrons, Aristote lui-même, beaucoup plus qu’il n’estimait ses prétendus disciples, il avait étudié avec ardeur les œuvres du philosophe de Stagire, mais aussi les œuvres de Platon, qu’il admirait beaucoup, les doctrines des autres philosophes de l’antiquité, et spécialement celles des pythagoriciens, mais sans se laisser égarer à leur suite, comme Kepler, dans des

rêveries aventureuses et chimériques. Dans les apologies qu’il a écrites pour la défense du nouveau système du monde contre les théologiens de son temps, il montre qu'il avait étudié avec fruit le platonisme chrétien de saint Augustin et le péripatétisme chrétien de saint Thomas. 11 aime la philosophie, et il déclare l’avoir beaucoup cultivée, mais pour l’appliquer aux sciences qui étaient l’objet principal de ses travaux.

De ses études philosophiques, il garda toujours deux principes, qui jouent, comme nous le verrons, un grand rôle dans ses plus importants ouvrages : ces deux principes, odieux aux positivistes, mais nécessaires à la méthode des sciences physiques pour qu’elle donne tout ce qu’elle peut et doit donner, sont le principe des causes efficientes et le principe des causes finales. Nous verrons avec quelle justesse, quelle mesure et quel succès il les a appliqués tous deux, et quels avantages cette application judicieuse lui a donnés sur Descartes et sur Bacon.

Dès le début de sa carrière scientifique, c’est-à-dire dès 1589, à l’âge de vingt-cinq ans, trente et un ans avant la publication du Novum organum scientiarum de Bacon, et quarantehuit ans avant la publication du Discours de la méthode de Descartes, Galilée cultivait avec beaucoup de succès les sciences physiques, dont il pratiquait la méthode expérimentale et inductive, aidée de la mesure des quantités et del’applicationdes mathématiques, c’est-à-dire la méthode à laquelle est dû le développement moderne de ces sciences. Déjà le moine Roger Bacon, Léonard de Vinci, Patrizzi, Telesio, Fracastoro, Giordano Bruno et d’autres physiciens, Copernic, Tycho Brahè, et d’autres astronomes, en avaient donné quelques exemples,

suivis avec plus ou moins de succès etde constancepar descontemporains de Galilée, tels que William Gilbert, Porta, Stevin et surtout Kepler. Cependant ces essais, incomplets chez les uns (par exemple chez Gilbert, trop peu mathématicien), inconstants chez les autres, restreints à certains objets chez la plupart d'entre eux, mêlés chez plusieurs, notamment chez Porta et Kepler, à d’étranges écarts d’imagination aux dépens de la raison, ne constituaient chez aucun d’eux une méthode générale des sciences physiques. Galilée, le premier, indiqua pour l’ensemble de ces sciences la portée générale de cette méthode, à laquelle déjà il avait donné, par des découvertes nombreuses et variées, la confirmation qui résulte d’un éclatant succès, lorsqu’un autre Amerigo Vespucci, le chancelier Francis Bacon, qui, n’ayant pas même su s’approprier cette méthode dans son intégrité, n’en a tiré presque aucun résultat en physique, eut la chance étrange de donner son nom à la découverte de cet autre Cristoforo Colombo. Avant de se former une méthode, Bacon et Descartes connurent tous deux la méthode physico-mathématique de Galilée; ni l’un ni l’autre ne sut la comprendre : Bacon en rejeta la partie mathématique, qui en fait l’exactitude et la puissance; Descartes en rejeta la partie expérimentale et inductive, qui en fait l’essence même.

Né quatre ans avant Galilée, Bacon publia en 1620, six ans avant de mourir, un ouvrage sous le titre pompeux de Novum or garnira scientiarum. Avant 1620, Galilée avait publié ses ouvrages, les uns en latin, les autres en italien, sur son compas de proportion, sur les corps flottants, sur les découvertes astronomiques qu’il avait faites avec son télescope, sur les taches solaires et la rotation du soleil, etc. Il

GAULÉE.

avait composé dans ces deux langues des ouvrages non imprimés, mais très-répandus par des copies, sur sa balance hydrostatique, sur le mouvement des corps pesants, sur la science mécanique, sur le flux et le reflux de la mer, etc. Une lettre, écrite de Bruxelles par Tobia Matthiew le 14 avril 1619, annonce à Bacon la prochaine visite de Richard White, qui revient de Florence avec toutes les œuvres publiées par Galilée, et avec des copies de toutes ses œuvres inédites, et qui les lui communiquera tant qu’il voudra. Si donc, avant 1620, l’auteur du Novum organum n’avait pas connu la méthode et les travaux de Galilée, c’est qu’il ne l’aurait pas voulu1. Bans cet ouvrage, Bacon néglige une partie essentielle de celte méthode, la partie mathématique, sans laquelle il n’y a pas d’expériences exactes en physique, et sans laquelle les expériences ne peuvent donner qu’une minime partie de leurs conséquences légitimes. Quant à la partie insuffisante qu'il s’approprie de la vraie méthode, Bacon en trace un code prolixe et confus, dans lequel le luxe des divisions et des subdivisions cache mal le défaut d’ordre, code obscurci encore par la bizarrerie pédantesque du langage, et dans lequel des exemples faux risquent de faire douter des règles; code estimable par beaucoup de détails, mais défectueux dans son ensemble, et qui, si on voulait le prendre pour guide, ferait perdre beaucoup de temps à la poursuite d’un but mal défini, dans une multitude interminable d’expériences peu utiles pour la plupart, et toutes insuffisantes parle défaut de précision mathématique. En effet,

1 Bacon [Silva silvarum, n° 791 Icite une opinion de Galilée, tirée du Discours, alors inédit, sur le flux et le reflux de la mer.

GAULÉE.

Bacon lui-même, quand il a essayé d’appliquer sa méthode, en a tiré beaucoup d’erreurs et très-peu de vraies découvertes. Cependant le Novum organum a fait du bien, parce qu’il renferme un bon nombre de préceptes justes et de remarques ingénieuses, et surtout parce que, sans contenir une exposition satisfaisante de la méthode nouvelle, il a contribué pour sa part à lui donner de la notoriété : on ne peut nier que l’influence conservée par cet ouvrage, malgré ses défauts capitaux, n’ait servi à ruiner d’abord la fausse méthode a priori des péripatèticiens dans les sciences d’observation, et ensuite la méthode trop peu différente de Descartes dans ces mêmes sciences.

Galilée était un vieillard de soixante-quatorze ans, célèbre dans toute l’Europe par ses découvertes et par ses ouvrages, lorsqu’en 1G57 Descartes, âgé de quarante et un ans, publiait son Discours de la méthode, la première et la meilleure de ses œuvres de philosophie proprement dite. Dans cette œuvre capitale, qui a imprimé à la philosophie une direction nouvelle, Descartes donne, surtout dans la deuxième partie, d’excellents préceptes applicables à l’étude de toutes les sciences; mais les seules sciences auxquelles les préceptes contenus dans ce Discours suffisent, sont les sciences a priori , telles que les mathématiques, la logique et l’ontologie. Pour les sciences d’observation, telles que la psychologie et les sciences physiques, ces préceptes sont tout à fait insuffisants, puisque la nécessité de l’observation et de l’induction n’v est indiquée nulle part et pour aucune science. Elle est à peine indiquée d’une manière fugitive dans les Règles pour la direction de l'esprit , œuvre posthume de Descartes. De là les étranges lacunes de sa psychologie, dans laquelle non-seulement la

force motrice de Pâme, mais la volonté elle-même, sont à peine entrevues. Pour les sciences physiques, la méthode d’observation et d’induction est même rejetée pratiquement et à dessein par Descartes ; il prévient1 que les observations et expériences n’ont pour lui qu’une importance accessoire, puisqu’il se propose d’expliquer les effets par leurs causes, et non les causes par leurs effets. Cette méthode est de même rejetée par lui en théorie dans la cinquième partie du Discours de la méthode , puisque le problème général des sciences physiques, tel qu’il y est posé, se résume ainsi : trouver a priori comment Dieu a du créer le monde. Le traité du Monde ou de la Lumière et les Principes de la philosophie répondent bien à ce faux programme. Or, les lois mécaniques du monde étant contingentes comme le monde lui-même, le problème, ainsi posé, est essentiellement insoluble. Pour essayer de le résoudre, il faut violer le premier des préceptes fondamentaux établis dans la deuxième partie du Discours, c’est-à-dire qu’il faut poser comme principes des propositions qui ne soient ni évidentes, ni démontrées : c’est ce que Descartes a fait dans les deux ouvrages que nous venons de citer. Avec ce procédé et de l’imagination, l’on peut inventer les corpuscules anguleux et les corpuscules arrondis, la raclure pour remplir les vides, la matière cannelée , les tourbillons et autres belles choses de ce genre; mais ce .n’est pas ainsi qu’on peut apprendre à connaître le monde tel que Dieu l’a fait et les lois qu’il lui a données. Descartes, mathématicien distingué, a été en même temps le réformateur de la philosophie : telle est sa double

1 Principes de la philosophie , III, 4.

gloire. Mais il n’a pas été le réformateur des sciences physiques, qu’il a, au contraire, égarées dans une fausse voie, de manière à retarder le triomphe de la vraie méthode, qui est celle de Galilée.

Cette méthode est théoriquement et pratiquement le contre-pied de celle de Descartes. Car Galilée1 fait profession de remonter constamment de l’observation exacte et mathématiquement. précise des effets à la connaissance positive des causes et de leurs lois. Longtemps avant 1637, longtemps avant 1620, Galilée avait donné le précepte et l’exemple de cette méthode complète et définitive des sciences physiques. G’élait surtout contre les péripatéticiens modernes qu’il avait à lutter, c’est-à-dire d’une part contre la soumission aveugle à l’autorité d’Aristote, d’autre part contre la méthode a priori dans l'étude de la nature. Dans la première partie de cette lutte, il avait devancé Bacon et Descartes, auxquels il avait rendu la tâche facile. Dans la seconde partie, Descartes, au lieu de le suivre, s’est fait son adversaire, en substituant à la méthode péripatéticienne une autre méthode a priori plus géométrique, mais tout aussi contraire à l’expérience. Bacon n’a su suivre Galilée qu’à moitié, en privant la méthode expérimentale de l’appui nécessaire des mathématiques. Dans son Essayeur , dans son Dialogue sur les systèmes du inonde et surtout dans ses Dialogues sur les sciences nouvelles , de même que dans ses ouvrages antérieurs à 1620, Galilée, en montrant la légitimité et l’efficacité de sa méthode, a spécialement insisté sur la partie que Bacon a négligée et sans laquelle cette méthode

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