‹ GaliléeChapitre 27 sur 41 · GAU LEE · texte numérisé non relu

GAU LEE

n’aurait pas eu le pouvoir de renouveler les sciences physiques, et d’en préparer les progrès futurs : cette partie indispensable de l’observation expérimentale des faits physiques, c’est la mesure des quantités , mesure dont Galilée a posé le principe, inventé les instruments les plus nécessaires, et donné l’exemple le plus fructueux pour la science.

Galilée sait que tous les objets physiques sont étendus et par conséquent mesurables par essence, quoiqu’ils ne soient pas toujours mesurables pour nous ; il sait que tous les phénomènes physiques s’accomplissent en des temps susceptibles de mesure ; il sait que les phénomènes purement physiques doivent se réduire à des mouvements, les uns perceptibles pour nos sens, les aulres imperceptibles pour nous à titre de mouvements appréciables. Il déclare que dans tous ces phénomènes il faut mesurer tout ce qui est mesurable, et tâcher de rendre mesurable tout ce qui ne l’est pas directement. Il ne s’agit donc pas de poser des principes, les uns métaphysiques, les autres mathématiques, puis d’essayer d’en conclure a priori quelles doivent être les lois physiques; mais il s’agit d’abord d’observer, d’expérimenter, de mesurer, de compter, et ensuite de demander aux mathématiques et au raisonnement la formule, l’analyse, la transformation et le développement des résultats obtenus.

Si les lois premières du mouvement étaient d’une nécessité absolue, comme les axiomes mathématiques, on pourrait les déterminer a priori , pois les combiner ensemble, pour trouver les lois complexes. Mais Galilée repousse cette méthode, et il a raison. En effet, tous ceux qui ont procédé ainsi, depuis Aristote jusqu’à Descartes inclusivement, sont

arrivés à des résultats dont la fausseté condamne leur méthode. Sur les vérités premières des mathématiques pures, ni les anciens, ni les modernes ne se sont trompés, parce que ces vérités sont nécessaires et évidentes par elles-mêmes; elles n’ont rien à craindre du contrôle de leurs applications. Quant aux vérités premières de la mécanique, ceux qui ont voulu les deviner a priori, au lieu de les induire de l’expérience, se sont toujours trompés sur plusieurs d’entre elles, jusqu’au moment où, par l’induction et non autrement, elles ont été découvertes et prouvées. Depuis celte époque, les savants les plus éminents reconnaissent qu’elles sont de vérité contingente, et ceux qui, moins clairvoyants, croient en avoir une intuition immédiate, comme celle des axiomes géométriques, les auraient manquées, comme l’ont fait Aristote et même Descartes1, si Galilée et d’autres expérimentateurs et mesureurs ne les avaient pas trouvées avant eux et pour eux.

« Les lois, dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Les lois physiques dérivent nécessairement de la nature des choses physiques telles que Dieu les a faites ; mais les lois de ces choses contingentes auraient pu être autres qu’elles ne sont, parce que

1 Par exemple, pour la théorie du choc, voyez le principe faux et illogique que Descartes emploie ( Principes de la philos., II, 4G et 47). Pour la théorie du mouvement relatif, voyez (ih., II, 29) un principe faux, qui est la négation de toute la mécanique, et duquel Descartes a conclu (ib., III, 28-29 et 58-59) que les systèmes de Copernic et de Tycho-Brahe sont identiques et ne diffèrent que par l’expression. Voyez aussi sa lettre du 10 janvier 1034 et sa lettre du 8 octobre 1038 au P. Mersenne (t. VI, p. 245, ett. VII, p. 454-444, Cousin), dans lesquelles il rejette avec mépris les découvertes mécaniques de Galilée.

Dieu aurait pu donner à ces choses une nature différente. Certainement Descartes a eu grand tort de considérer comme contingent ce qui est nécessaire, lorsqu’il a osé dire1 qu’il n’a tenu qu’à Dieu de faire que deux et deux fissent cinq, que les rayons du cercle fussent inégaux, et qu’en morale ce qui est mal fût bien. Mais, par une erreur contraire, considérant implicitement comme nécessaire ce qui est contingent, Descartes a eu grand tort de croire2 que, partant de certains principes évidents par eux-mêmes, on pouvait en déduire la nature et les lois des choses physiques. Pour connaître sûrement cette nature et ces lois contingentes, notre unique moyen est d’observer et d’induire avec l'aide de la mesure et du calcul. C’est là ce qui a été fait par Galilée et par tous les vrais physiciens après lui; c’est là ce que Descartes aurait dû faire et ce qu’il n’a pas fait dans la partie physique de son système.

Ce n’est donc ni dans les conceptions a priori, ni dans les livres, mais c’est dans le grand livre de la nature, et parles moyens qui viennent d’être indiqués, que la découverte des lois physiques a pu être commencée et qu’elle peut se continuer. Telle est la thèse que Galilée a soutenue contre la méthode des écoles de son temps, et qui a soulevé contre lui tant d’oppositions et de haines. C’est bien moins à Aristote qu’il s’attaque, qu’aux péripatéticiens du seizième siècle et du dix-septième, « plus partiaux, dit-il3, pour Aristote,

— 1 Rép, aux Ves obj., t. II, p. 287-288; Rép. aux VIes obj., p. 553-355; Lettre à M. AT** (avril 1037). t. VI, p. 507-308, et Lettre à un jésuite (mai 1044), t. IX, p. 170-172 (Cousin). — - Discours de la méthode , ve et vie parties, t. I, p. 107-171, et 194-195; Du monde ou de la lumière , surtout eli. 5-7, t. IV, p. 237-204; Principes de la philosophie, III, 1 et 4, etc. — 5 VI, 142.

que ne le serait Aristote lui-même. » Du moins Aristote résolvait les questions de physique par clés raisons, et non par des autorités; Galilée reproche aux péripatéticiens modernes d’aller contre les principes d’Aristote, en résolvant ces questions par l’autorité d’Aristote lui-même. Dans une lettre que dictait, en janvier 1641, Galilée aveugle et âgé de soixante-dixsept ans, et qu’il adressait fictivement, mais sans l’envoyer, au péripatéticien Fortunio Liceti, on lit1 : « Si la vraie philosophie était celle qui est contenue dans les livres d’Aristote, vous seriez à mon avis, le plus grand philosophe du monde, tant vous me paraissez avoir sous votre main et à votre disposition tous les passages de cet auteur. Mais j’estime vraiment que le livre de la philosophie est celui de la nature, livre toujours ouvert devant nos yeux. Cependant, comme il est écrit en caractères autres que ceux de notre alphabet, tout le monde ne peut pas le lire, et les caractères d’un tel livre sont des triangles, des carrés, des cercles, des sphères, des cônes, des pyramides et d’autres figures mathématiques très-convenables pour une telle lecture. »

Dans une lettre du 15 septembre 1640, réellement envoyée au même personnage2, Galilée s’honore expressément d’être un vrai péripatéticien, c’est-cà-dire d’être fidèle à la méthode enseignée, sinon pratiquée, par Aristote. Car ce philosophe, dit-il, croit au témoignage des sens et veut qu’on observe : il s’est trompé souvent, faute d’avoir possédé des observations suffisantes ; par exemple, il a cru à l’immutabilité des deux, parce qu’il n’y a vu aucun changement. S’il avait connu les changements observés de notre temps, il aurait

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