VIT, 354-555. — 2 VII
reconnu son erreur, au lieu de s’y obstiner, comme le font ses disciples prétendus. Antonio Rocco était un de ces obstinés. Dans ses notes sur les Exercices philosophiques de ce péripatéticien1, Galilée montre qu’il est impossible d’expliquer, comme on le prétend, par un simple mouvement dirigé d’abord vers la terre, puis en sens contraire par rapport à elle, les phénomènes présentés par une étoile nouvelle, qui, comme celle de 1604, apparaît soudainement très-brillante, puis décroît et disparaît peu à peu au même point apparent du ciel. En présence de ce fait, Aristote aurait renoncé au principe de l’immutabilité des deux. Revenons à la la lettre adressée à Liceti. Galilée ajoute qu’Aristote a donné de bons préceptes d’argumentalion, tandis que les péripatéticiens modernes font perpétuellement des paralogismes contraires aux règles de leur maître. Il est vrai que, dans l 'Essayeur et dans d’autres ouvrages, Galilée a quelquefois adressé, avec raison, ce même reproche à x\ristote luimême. Par exemple, dans ses notes sur l’ouvrage de Rocco 2, en examinant la preuve qu’Aristote a donnée de la proportionnalité prétendue entre la masse des corps pesants et la vitesse de leur chute, Galilée a montré qu’après avoir mis dans les prémisses de son syllogisme la quantité de mouvement, Aristote, par un insigne paralogisme, a substitué dans la conclusion à la quantité de mouvement la vitesse de la chute.
Aristote a violé souvent dans sa physique les préceptes de sa logique : c’était par ce mauvais côté que ses disciples modernes l'imitaient. Par exetnple, dans son Discours sur
i II, 501-503. — 2 II, 306-307.
GAULÉE.
les apparences lunaires , le péripatéticien Lagalla voulait que la question du système du monde fût résolue par des arguments a priori tirés de la considération du mouvement parfait des corps parfaits. Dans sa note II sur ce discours, Galilée dit que, d’après le principe de ce beau raisonnement, les oiseaux, à cause de la perfection de leur vol, devraient être des animaux plus parfaits que les hommes. Et c’était sur de telles considérations que les péripatéticiens fondaient un système astronomique ! Quant aux phénomènes observables, ils refusaient d’en tenir compte, parce qu’ils prétendaient que les sens nous trompent et que les conceptions a priori sont bien plus sûres. Ils ne voyaient pas que leur système du- monde, celui de Ptolémée, se fondait aussi sur des phénomènes, mais sur des phénomènes très-imparfaitement connus et observés d’une manière insuffisante. Ils accusaient les mathématiciens partisans du nouveau système du monde d’accorder trop de confiance au témoignage des sens. Galilée leur répond que ce sont les mathématiciens qui indiquent les moyens d’éviter les erreurs dans l’observation physique et d’y arriver à l’exactitude.
Pour savoir quel était le vrai système du monde, les péripatéticiens n’examinaient pas quel était celui qui s’accordait avec les phénomènes bien observés et bien interprétés, mais quel était celui qui s’accordait avec les principes de leur philosophie. De la fausseté du système, réfuté par l’observation, Galilée concluait la fausseté des principes avec lesquels il s’accordait si bien. Écoutons-le dans sa Note XVII sur le Discours de Lagalla 1 : « Ces messieurs les péripatéti-
1 II, 3GG. Comparez XIII, 04 et suiv.
tiens, dit-il, ne s’aperçoivent pas d’une grande erreur qu’ils commettent, au grand dommage de la philosophie même qu’ils professent ; cette erreur consiste à produire le plus qu’ils peuvent de raisons tirées de cette même philosophie, pour confirmer une conclusion fausse ; car ensuite, la fausseté de cette conclusion prise à part étant devenue claire, les prémisses restent fausses également. Ils font comme ces avocats qui, pour la défense d’un délinquant, cherchent à produire beaucoup de faux témoins ; mais ensuite, quand il arrive que le délinquant principal reste convaincu, alors non-seulement lui, mais tous les faux témoins, restent perdus de réputation. Ainsi, en voulant dissimuler l’infamie d’un seul coupable, ils couvrent d’infamie dix autres personnes, et le premier avec elles, et eux-mêmes plus gravement encore. »
Revenons aux principes de la théorie générale du mouvement. Voyant que ces principes, tels qu’ils étaient donnés par la philosophie péripatéticienne, étaient démentis par l’expérience, Galilée comprit tout de suite que les lois premières du mouvement n’étaient pas de vérité nécessaire et ne pouvaient être obtenus que par l’induction expérimentale aidée de mesures précises. Comme nous le verrons, c’est ainsi qu’il a trouvé ces lois, et il a compris que cette méthode devait être celle de toutes les sciences physiques. De plus, il a eu le mérite de reconnaître les vérités certaines que l’induction suppose, et d’énoncer ces vérités en les rattachant à leur principe, tandis que des esprits moins étendus et moins conséquents s’en servent sans les apercevoir ou môme en les niant.
Galilée montre en toute occasion sa ferme croyance à
l’existence d’un ordre universel et stable dans le monde physique; il y croit, parce qu’il croit fermement à la sagesse du Créateur clairement manifestée dans tout ce que nous connaissons de ses œuvres, et parce que la raison lui dit que la cause première doit être infinie en sagesse et en puissance1. Voilà pourquoi Galilée a un droit que certains athées et certains sceptiques sur l’existence de Dieu s’arrogent illégitimement; je veux dire le droit d’admettre a priori que les lois du monde physique, ces lois contingentes, que la spéculation a priori ne peut pas donner, doivent cependant être stables et universelles, et que par conséquent une expérience bien faite dans des conditions bien connues doit valoir pour tous les temps et pour tous les pays dans les mêmes conditions. Quant aux positivistes, ils se sont ôté à eux-mêmes ce droit ; car ils rejettent toute considération des causes efficientes et des causes finales, et veulent que la science se borne à observer et à classer les phénomènes en notant l’ordre d^ns lequel ils se sont succédé. Or tous les phénomènes ainsi classés sont passés et locaux. Les positivistes se sont privés du droit de dire que les mêmes causes produiront les mêmes effets partout et toujours. Mais ce droit appartient aux physiciens vraiment positifs, qui, comme Galilée, interprétant l’expérience par la raison, échappent aux excès de l’empirisme comme à ceux de l’idéalisme.
Le grand mécanicien et physicien Galilée est un philosophe spiritualiste, qui sait que les choses morales sont sûrement appréciables, sans être mesurables. Mais il sait que, pour les choses physiques, renoncer à mesurer quand
GAULÉE.
on peut le faire, c’est renoncer à les connaître comme elles peuvent être connues. Cette pensée de toute sa vie, pensée qu’il appliquait dès le début de sa carrière, malgré les leçons de ses maîtres, et qu’il formulait si énergiquement un an avant sa mort dans sa lettre contre le péripatéticien Liceti, se trouve exprimée, d’une manière presque identique dans une œuvre antérieure de dix-huit ans, dans son excellent ouvrage de polémique contre le P. Grassi, dans YEs sayeur1. Avant Galilée, Telesio avait dit qu’il n’y a qu’un livre qui contienne toute la philosophie, livre autographe de Dieu, toujours ouvert devant nous, et que chaque homme doit lire de ses propres yeux. Mais c’est Galilée qui a ajouté que, pour lire ce livre, les yeux ne suffisent pas sans les mathématiques, attendu que c’est en caractères mathématiques que ce livre est écrit. Galilée sait que, dans le monde des corps, Dieu a tout disposé avec mesure et nombre*. C’est pourquoi, dans la première journée de ses Dialogus sur les sciences nouvelles 3, il loue Platon d’avoir dit que l’étude des mathématiques doit précéder les études philosophiques, dans lesquelles, pour Galilée, la physique est comprise. C’est pourquoi, dans la troisième journée du Dialogue sur les systèmes du monde'*, il dit : « J’applaudis à la prudence de vos péripatéticiens, qui détournent leurs élèves deTétude de la géométrie; car il n’y a aucune science plus capable de mettre en évidence la fausseté de leurs raisonnements. »
Cela signifie-t-il qu’il faut étudier les mathématiques et la métaphysique, puis tourner le dos au livre de la nature, en
1 IV, 171. — 2 Livre (te la sagesse , XI, 21 . — 5 XIII, 93. — 4 I, 450. Comparez I, 224.
deviner le contenu par une série de conceptions a priori et de déductions logiques, arithmétiques et géométriques, et seulement ensuite se retourner un peu vers le livre, pour tâcher d’y retrouver tant bien que mal quelque chose de ce qu’on aura imaginé? Non. C’est là le procédé de Descaries en physique: ce n’est pas le procédé enseigné et pratiqué par Galilée; c’en est le contre-pied. Suivant Galilée, il faut être mathématicien, afin de pouvoir ensuite observer, expérimenter, mesurer, et de pouvoir comprendre la signification et la portée des observations, des expériences et des mesures.