CHAPITRE XIÏ
Galilée appliquant sa méthode à la mécanique.
Voilà pourquoi, renonçant à la médecine et aux leçons de philosophie des péripatéticiens de Pise, le jeune Galilée se fit mathématicien, pour devenir physicien à sa manière, qui était la bonne, et pour faire ainsi une révolution dans la science. Encore étudiant à Pise, il observe les oscillations d’un lustre; il en mesure les durées en les comparant avec les battements de ses artères ; il remarque que les durées de ces oscillations sont sensiblement constantes, quoique leur amplitude varie : la notion première du pendule est trouvée. Plus tard, il la complète en mesurant le rapport de la durée des oscillations à la longueur du pendule. Dans les derniers
temps de sa vie, il trouve, avant Huyghens, le moyen d’appliquer le pendule aux horloges mécaniques, pour en régler mieux le mouvement et perfectionner la mesure du temps. Par la mesure de la durée de la chute des corps et par la mesure des espaces parcourus, Galilée arrive peu à peu à déterminer mathématiquement les lois de cette chute, tant suivant la verticale dans l’air libre que sur les plans inclinés et sur les surfaces courbes1. Ces découvertes, vulgarisées aujourd’hui, étaient tellement opposées à tout ce qu’on avait cru jusqu’alors, qu’elles furent d’abord repoussées, comme des paradoxes insoutenables, par Descartes et par tous ceux qui, comme lui, supposant que les lois premières du mouvement devaient être de vérité nécessaire, mettaient en physique le raisonnement a priori avant l’expérience et audessus d’elle. Galilée, pour fonder une science qu’il eut aussi le droit d’appeler nouvelle, étudia la force de cohésion des corps solides et leur résistance à la séparation des parties 2. Par cette étude, il expliqua pourquoi des machines qui réussissent en petit ne peuvent pas réussir en grand, comme elles devraient le faire d’après la théorie mathématique , quand celle-ci fait abstraction de la résistance plus ou moins grande des matériaux qu’il faudrait employer. Mais Galilée eut le tort de supposer que, dans les liquides, la force de cohésion est nulle. Il fonda une autre science nouvelle , de même mathématique en même temps que physique, en déterminant les lois du mouvement uniforme et du mouvement varié et les lois du mouvement parabolique des projectiles, mouvement qu’il considéra tant en lui-même que
1 Dial, des sciences nouvelles , III. — 2 Mêmes Dial., I et II.
GAULEE.
dans ses rapports avec la résistance du milieu1. Il a Iracé la théorie de la percussion : il a signalé les différences essentielles entre les effets mécaniques de la percussion et ceux de la pression, c’est-à-dire entre ceux d’une force vive et ceux d’un poids mort2. En outre, par l’expérience et la mesure aidées du calcul, il a défendu contre les péripatéticiens quelques principes fondamentaux de l’hydrostatique et de la théorie des corps flottants, notamment le fameux principe d’Archimède, appliqué par le savant florentin à l’invention d’une balance hydrostatique5; mais les lois de la pression des liquides et le principe de l’égalité de pression dans tous les sens lui ont échappé. Continuateur de l’œuvre de son père, Galilée s’est occupé utilement de la théorie mathématique des vibrations sonores et des accords musicaux4. Il a mis sur la voie des recherches concernant la vitesse de la lumière, vitesse qu’avec raison il a trouvée comme infinie par rapport aux trop petites distances sur lesquelles il opérait5, et qu’on a mesurée depuis par l’observation des éclipses des satellites de Jupiter. Son compas de proportion a servi de précurseur aux instruments micrométriques et aux règles à calcul. Il a inventé les lunettes astronomiques, auxquelles on ne peut pas comparer une faible lunette d’approche qui venait d'être inventée en Hollande, et qui n’était bonne que pour les usages terrestres; il a perfectionné le microscope ; il a constaté que le calorique est le principe de la dilatation des corps, et, dès avant 1604, il avait inventé le thermoscope, premier essai du thermomètre; en-
1 Mêmes Dial., IV. — 2 Mêmes Dial., VI. — 5 Sut galleggianti,et la miancetta. — 4 Dialoghi delle scienze nuove, I. — 5 XIII, 46-47.
fin, il s’est occupé utilement du magnétisme, de la mesure de ses effets, et de la disposition des armatures destinées à augmenter la puissance des aimants1. Cependant il faut dire qu’en général il a laissé à ses successeurs le soin d’appliquer d’une manière suivie sa méthode à la mécanique des liquides, des vapeurs, des gaz et des ondulations diverses de l’éther, et aux questions si délicates de la mécanique moléculaire considérée dans ses rapports avec le calorique. Il n’a entrevu ni les principes de la théorie mécanique de la chaleur, ni le principe de l’attraction universelle, condition nécessaire de la mécanique céleste. Mais c’est lui qui a créé plusieurs parties principales de la mécanique des solides : il a trouvé la notion vraie de l’inertie, le principe de l’indépendance des mouvements et de la composition des forces, et le principe des vitesses virtuelles ; il a mis ainsi la mécanique dans la voie du progrès, après avoir déblayé le terrain en ruinant une théorie régnante, la théorie péripatéticienne du mouvement. Cette œuvre principale de sa vie, œuvre qui lui a coûté plus d’efforts de génie que ses mémorables découvertes astronomiques et que ses belles considérations sur le système du monde, se trouve exposée surtout dans ses admirables Dialogues sur les sciences nouvelles, publiés seulement en 1658, et complétés plus tard jusqu’à sa mort. Mais plusieurs de ses principales découvertes en mécanique avaient ôté divulguées dès longtemps, non-seulement par son enseignement oral, mais aussi par des ouvrages dont il avait laissé prendre de nombreuses copies. Ces ouvrages, que nous avons parmi ses œuvres posthumes, avaient été pour
! Y. ci-dessus, cliap. n.
lui comme des essais successifs, couronnés enfin par la rédaction de ses Dialogues.
Si l’on veut comprendre l’importance de cette tâche accomplie par Galilée, il faut se rendre compte de la difficulté qu’elle présentait alors. Pour Galilée, le problème à résoudre était celui-ci : déterminer par l’observation, par l’expérimentation, par la mesure et par le calcul les lois de l’action des forces résistantes et des forces motrices. Aristote et les anciens avaient connu la théorie du levier, des roues dentées, des engrenages et des machines qu’on peut ramener à cette théorie; mais le reste de la mécanique des solides était encore à trouver, et, avant d’établir la vérité, il fallait détruire tout un système d’erreurs accréditées.
Par la voix de toutes les écoles de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième, Aristote disait à Galilée : « Il est de l’essence des corps incorruptibles, c’est-àdire de l’éther et des astres, d’exécuter invariablement des mouvements circulaires autour du centre du monde. Mais il est de l’essence des corps périssables et changeants de tendre en ligne droite les uns vers le haut, c’est-à-dire vers les extrémités du monde, les autres vers le bas, c’est-à-dire vers le centre du monde, en sa qualité de centre mathématique, et non parce que la terre s'y trouve ; et il est de l’essence de ces corps périssables de continuer ces mouvements naturels, jusqu’à ce qu’un obstacle les arrête, ou jusqu’à ce qu’une impulsion externe les lance dans une autre direction, ou bien jusqu’à ce qu’ils changent eux-mêmes de nature en changeant de qualités. Entre ces deux classes de corps périssables, les uns lourds, les autres légers, il y a donc une différence essentielle et complète, qui dure tant que leur
GAULÉE.
essence ne change pas. La vitesse de la chute des corps lourds, continuait l’oracle des écoles, est proportionnelle à leurs masses, et par conséquent à leurs volumes, quand, à volume égal, ils sont semblables entre eux par toutes leurs propriétés. Tant que les corps compris dans la classe des corps lourds ou dans celle des corps légers ne passent pas d’une de ces classes à l’autre par un changement de qualités, tout mouvement autre que leur mouvement naturel de haut en bas ou de bas en haut est un mouvement forcé, qui, produit par une impulsion externe, cesserait instantanément en même temps que l’application immédiate de la force impulsive, si ce mouvement, une fois commencé, n’était pas entretenu quelque temps par la réaction du milieu, qui, se repliant derrière le mobile, le pousse en avant. Dans le vide, si le vide était possible, le mouvement imprimé, mais non renouvelé, cesserait à l’instant même. » Telle était la théorie péripatéticienne, généralement admise alors et remontant à dix-neuf siècles : elle se fondait sur des considérations géométriques et sur des spéculations a priori , suggérées, mais nullement justifiées, par des observations superficielles et fausses.
Galilée répond, avec l’expérience dûment interrogée et soutenue par le calcul : « Entre les corps appelés lourds et les corps appelés légers, il n'y a aucune différence essentielle, mais seulement une différence de plus et de moins. Tous les corps observables prés de la surface de la terre sont plus ou moins lourds, mais ils peuvent être relativement légers ; le même corps peut tendre à monter dans tel milieu et à descendre dans tel autre, parce qu’à volume égal le premier milieu pèse plus et le second pèse moins que
le corps. Le corps monte, suivant le principe trouvé par Archimède et méconnu par les péripatéticiens, quand son poids est inférieur à celui du fluide déplacé. Aucun corps n’a une tendance essentielle au mouvement suivant une certaine ligne géométrique. Tout mouvement d’un corps est l’effet d’une force ou de plusieurs forces, qui agissent sur lui d’une manière instantanée, comme le choc, ou d’une manière continue, comme la pesanteur. En effet, la pesanteur est une force continue, qui agit sur tous les corps terrestres en les attirant, non vers le centre du monde, où la terre n’est pas, mais vers le centre de gravité de la terre, à cause de sa masse, et non à cause de sa figure géométrique ou de sa position dans l’univers. La rapidité de la chute des corps pesants dans l’air n’est pas proportionnelle à leurs masses, ou à leurs volumes, quand les densités sont égales; mais elle dépend principalement de leurs densités, c’est-à-dire du rapport de leurs masses à leurs volumes, et accessoirement de la prise que leur surface donne à la résistance de l’air. Dans le vide, tous les corps tomberaient d’une même hauteur en un même temps, avec une même vitesse uniformément accélérée par l’action continue de la pesanteur suivant la verticale. Les espaces parcouruspar les corps tombants, après les nombres successifs d’unités de temps, sontreprésentés parla série des nombres carrés; les espaces parcourus pendant chacune des unités successives de temps le sont par la série des nombres impairs ; les vitesses virtuelles acquises après les nombres successifs d'unités de temps le sont par la série naturelle des nombres. La notion péripatéticienne de l’impulsion instantanée n’est pas plus juste que la notion péripatéticienne de la pesanteur. L’erreur d’Aristote et de
ses disciples sur les effets de l’impulsion est la conséquence de leur fausse conception a priori de l’inertie de la matière. L’inertie réelle est la tendance de tout corps à persévérer dans le même état de repos, ou dans le même état de mouvement suivant une même ligne droite. Le mouvement imprimé par une impulsion instantanée, agissant seule sur un corps, se continuerait uniformément et indéfiniment dans une même direction rectiligne en vertu de l’inertie seule ; mais la résistance du milieu et la pesanteur du projectile s’y opposent. Loin d’entretenir le mouvement produit par une impulsion instantanée, le milieu le ralentit de plus en plus par sa résistance continue. Si l’impulsion n’a pas été verticale, l’action continue de la pesanteur modifie à la fois la direction et la vitesse du mouvement et fait décrire au projectile une courbe parabolique. Tout mouvement curviligne est produit par deux forces au moins, et dont une est continue. Un corps qui se meut, sur un plan horizontal, en vertu de deux impulsions instantanées dont les directions font un angle entre elles, suit la diagonale du parallélogramme construit sur les deux directions représentées par des lignes droites proportionnelles aux intensités des impulsions. »
Telles furent, non quant à l’expression, mais quant au sens, les réponses que Galilée donna et précisa peu à peu, de 1590, époque de la rédaction du traité De motu gravium, à 1658, époque de la publication des Dialogues sur les sciences nouvelles : il défendit ces réponses contreles erreurs contraires dans ses ouvrages de polémique, dans ses lettres et dans ses notes contre les péripatéticiens. Ce n’est pas Descartes, comme on l’a prétendu, qui le premier a détruit la fausse notion antique de l’impulsion et de l’inertie, en mon-
GAULEE.
trant, que, par lui-même et indépendamment du milieu, un mobile tend à persévérer dans le mouvement rectiligne et uniforme qui lui a été imprimé. Cette vérité capitale de la mécanique avait été enseignée par Galilée 1 dès 1590, et par conséquent bien longtemps avant de l’être par Descartes, qui aurait bien dû accepter aussi les découvertes de Galilée sur les lois de la chute des corps.
Ces solutions données par Galilée aux questions fondamentales de la mécanique excitèrent l’admiration des esprits droits et exempts de préjugés opiniâtres; mais elles furent repoussées par des hommes obstinés à déduire la théorie du mouvement de la géométrie et de la métaphysique, sans s’inquiéter des forces et de leurs effets observables et mesurables. Comment Galilée est-il arrivé à cette théorie si vraie, et qui était si neuve alors? En ce qui concerne les lois de la chute des corps, c’est, par la mesure du temps comparée à la mesure des espaces parcourus. Il en était bien près, dès 1604, quand il écrivait à Fra Paolo Sarpi2 que dans la chute les espaces successivement parcourus en temps égaux suivent la série des nombres impairs; d’où il était facile de conclure que les espaces totaux suivent la série des nombres carrés, égaux aux sommes des impairs. Mais il dit que les espaces parcourus sont en proportion double des temps, et que les vitesses acquises sont proportionnelles à ces espaces, tandis qu’elles le sont aux temps.
Galilée avait à vaincre deux obstacles, dont voici le premier; quand on opère sur de petites quantités, une petite er-
1 XI, 45-18. Yoy. aussi XIII, 221-222, etc. — 2 VI, 24-25.
reur sur le point où ces quantités commencent et sur le point où elles finissent altère notablement le résultat mathématique de l’observation. Il faut donc opérer sur des quantités naturellement grandes ou agrandies par quelque artifice, et alors la petite erreur inévitable, étant répartie sur une quantité considérable, devient comme nulle pour chaque petite unité de mesure. Voilà pourquoi Galilée expérimenta d’abord sur des corps tombant du haut de la tour de Pise, et plus tard sur des corps tombant d’une hauteur moindre, mais sur un plan incliné. Gela nous paraît très-simple, mais ni Aristote, ni personne avant Galilée, n’y avait songé.
Le second obstacle consistait dans la difficulté d’obtenir expérimentalement une loi mathématiquement précise, dans laquelle entrent des quantités qu’il est difficile de mesurer exactement. Le procédé par lequel, après 1604, Galilée a triomphé de cet obstacle est un des points essentiels de l’excellente méthode qu’il a créée en physique : il consiste à transformer mathématiquement les questions, pour les ramener à la détermination de quantités facilement mesurables. Galilée avait donc bien raison de dire qu’il faut être mathématicien pour pouvoir devenir bon physicien. Les lois premières et simples en physique montrent le mode d’action d’une force déterminée ; mais rarement ces lois les plus élevées sont directement vérifiables par l’observation et la mesure. Pour trouver ces lois, il faut le plus souvent les concevoir d’abord comme probables ; puis il faut les rendre accessibles à l’observation par une de leurs conséquences mathématiquement nécessaires. Ainsi, dans le cas dont il s’agit, le troisième dialogue sur les sciences nouvelles semble indiquer que la loi première de la chute des corps fut posée
d'abord a priori par Galilée, d’après la considération mathématique des forces continues et d’une intensité uniforme : cette loi consiste dans la proportionnalité entre la vitesse virtuelle acquise et la durée de la chute à partir d’une hauteur déterminée. Pour arriver à cette loi, Galilée avait supposé que la pesanteur à la surface de la terre est une force continue, agissant perpétuellement avec une intensité invariable, et que, si cette force continue cessait d’agir sur le corps tombant, sa chute se continuerait ensuite uniformément avec la vitesse acquise. Pour justifier ces deux suppositions et en faire deux principes de la mécanique, une vérification expérimentale de la loi était nécessaire. Mais il aurait fallu pouvoir soustraire à l’action de la pesanteur le corps tombant, pour mesurer directement la vitesse acquise. Galilée a tourné la difficulté, en prouvant mathématiquement que, pour que la loi en question et les deux principes sur lesquels elle repose soient vrais, il faut et il suffit que les espaces parcourus en vertu de la pesanteur, suivant la verticale ou suivant un plan incliné, soient proportionnels au carré des temps. La vérification directe de cette loi déduite était facile, surtout sur un plan incliné, et il n’en fallait pas davantage pour que la loi première fût indirectement vérifiée. Ce procédé de transformation mathématique est souvent applicable, et souvent indispensable, dans toutes les parties de la physique.
Mais souvent ce sont, au contraire, des lois secondaires qui se présentent d’abord comme résultats complexes d’observations formulées mathématiquement, et ce qui reste alors à trouver, ce sont les lois premières et simples qui expriment le mode d’action des forces motrices. Alors, l’observation et
l'expérimentation ayant rempli leur rôle les premières, c’est l’analyse mathématique qui doit achever l’œuvre, et les lois premières qu’elle dégage sont démontrées d’avance expérimentalement. L’histoire de l’astronomie moderne en offre un exemple éclatant, mais dans lequel Galilée n’a pas eu le principal rôle. Comme astronome observateur et calculateur, Galilée a travaillé pendant neuf ans et plus, depuis 1610, sur un problème trop difficile et trop complexe pour pouvoir être résolu dès lors avec une exactitude suffisante; mais ce problème l’attirait par son importance pratique pour la détermination des longitudes terrestres : il voulait obtenir la connaissance exacte des mouvements des satellites de Jupiter, dans l’antique hypothèse, conservée par Copernic, des révolutions parfaitement circulaires. Sur les mouvements planétaires, Tycho Brahe a amassé et légué à son collaborateur Kepler un trésor précieux d’observations , mais sans avoir pu en formuler les résultats en lois. Abandonnant, pour un temps et pour un objetspécial, les conceptions arbitraires et les raisonnements a priori, qui, avant et depuis cette époque, l’ont si souvent égaré, Kepler s’est attaché de 1606 à 1609, à l’étude arithmétique et géométrique des observations recueillies sur les mouvements de Mars, rebelles à l’hypothèse des mouvements circulaires, même avec la complication des épicycles et des excentriques. Suivant la méthode pratiquée avec un brillant succès par Galilée depuis 1590 dans ses recherches sur le mouvement des corps pesants, il est arrivé, par l’analyse mathématique des observations de Tycho et des siennes, aux deux lois du mouvement non circulaire, mais elliptique, de Mars, lois qui se sont trouvées vraies pour les autres planètes comme pour Mars, sauf les
perturbations, qu’heureusement Kepler n’aperçut pas et que la grande découverte de Newton pouvait seule expliquer. Dix ans plus tard, au milieu des conceptions les plus chimériques, Kepler retrouva pour un instant le droit chemin, et son puissant génie découvrit la troisième grande loi des mouvements planétaires, justifiée aussi d’avance par les observations. Mais ce n’étaient là que des lois secondes, lois arithmétiques et géométriques, sans indication des forces motrices. Analysant les lois de Kepler pour en chercher le principe supérieur, et étendant aux rapports mutuels des corps célestes la notion de la pesanteur terrestre, si bien approfondie par Galilée, Newton a trouvé les lois premières et simples qui expriment le mode d’action des forces centrales continues, lois qui, combinées avec la notion d’une impulsion tangentielle primitive et avec la vraie notion de l’inertie telle que Galilée l’avait trouvée le premier, ont pour corollaires les lois de Kepler, vérifiées d’avance par l’observation. C’est en suivant la méthode physico-mathématique de Galilée que Kepler a fait la moitié du chemin qui conduisait à la découverte de l’attraction universelle et de ses lois, et que Newton est arrivé jusqu’au but. Cette découverte, ainsi obtenue, a rendu possible la mécanique céleste, préparée, mais cherchée en vain par Galilée. Revenons à la mécanique des corps terrestres, telle que Galilée l’a créée et publiée peu à peu dans divers ouvrages depuis 1586 jusqu’à sa mort, et surtout telle qu’il l’a exposée dans ses Dialogues sur les sciences nouvelles.
Pour comprendre combien cette œuvre capitale de Galilée avait de mérite au moment où elle a été produite, il faut voir combien les plus grands esprits du temps étaient incapables
de l’apprécier, tant qu’ils restaient attachés aux procédés d’une méthode défectueuse. Quand on ne fait pas attention à cette erreur de méthode, qui égarait alors les esprits en physique, on se demande avec étonnement comment, dans une lettre1 écrite le 8 octobre 1658 au P. Mersenne, Descartes, aussi obstiné dans ses hypothèses que les péripatéticiens dans les leurs, a pu, en critiquant cet ouvrage du grand mécanicien florentin, repousser tout ce qu’il contient de meilleur, et n’y trouver presque rien à approuver, si ce n’est quelques points très-secondaires, tels que la théorie des accords musicaux, et surtout comment il a pu rejeter avec dédain la théorie expérimentale de la chute des corps. On s’étonnera moins de cette lettre, quand on verra par quels arguments, dans une lettre 2 du 15 juillet de la même année au P. Mersenne, Descartes a cru prouver a priori qu’un corps d’une certaine forme et dans une certaine position doit peser d’autant plus qu’il est plus éloigné de la terre, tandis que d’autres corps doivent peser d’autant moins qu’ils en sont plus loin, et avec quelle facilité il accepte la croyance populaire d’après laquelle une balle lancée verticalement en l’air ne retombe pas. De même, dans une autre lettre3 écrite au P. Mersenne le 10 janvier 1654, Descartes avait rejeté les belles observations de Galilée sur les effets du mouvement transmis aux corps portés par un autre corps en mouvement, observations invoquées par Galilée en 1652, dans son Dialogue astronomique , et parfaitement comprises et adoptées par Gassendi, qui n’était pas aveuglé, comme Descartes,
1 T. VU, p. 434 etsuiv. (Cousin). — - T. VU, p. 3 ‘20-52 1 . — ° T. VU, p. 307-5Ü&.
par de faux principes et par une fausse méthode en physique.
Comment donc se fait-il que Descartes, grand penseur et grand mathématicien, ait été si mauvais appréciateur des découvertes de Galilée ? Serait-ce, comme l’a dit M. Trouessart, parce que Descartes avait eu le tort d’être tout occupé de la recherche des causes , tandis que Galilée, en vrai positiviste, se serait borné à l’étude des phénomènes et à la recherche de leur ordre de succession , sans s’occuper des causes et des substances ? Non, car précisément Descartes1 fait profession de ne pas chercher à remonter des effets aux causes. 11 est vrai qu’il a prétendu descendre des causes aux effets. Mais les causes imaginées ainsi indépendamment de leurs effets ne sont pas connues comme causes : au lieu d’être des forces constatées et mesurées, elles sont des essences idéales considérées par hvpolhèse comme absolues. Ainsi, le tort de Descartes est précisément d’avoir négligé beaucoup trop l’élude des phénomènes et la recherche de leurs causes , pour s’occuper de déterminer a priori les essences , et pour conclure des essences les phénomènes qu’il aurait fallu observer. Au contraire, Galilée a eu le mérite de s’efforcer perpétuellement, en physique, de remonter, autant qu’il le pouvait, des effets observés et mesurés aux causes qui les produisent. Ainsi, en mécanique, pour trouver les causes efficientes du mouvement, et pour déterminer l’intensité de ces causes et les lois de leur activité, c’està-dire tout ce qu’il nous est possible de connaître de leur nature, Galilée observe et mesure les mouvements produits,
4 Principes de la philos., III, 4.
en les comparant avec les temps, et voilà ce que Descartes appelle dédaigneusement se perdre dans les détails. Il lui semble bien plus beau et plus court de trouver tout de suite a priori les essences en physique, comme on trouve les axiomes et les définitions en géométrie. Ainsi, dans sa lettre 1 du 8 octobre 1658 au P. Mersenne, il reproche expressément à Galilée de n’avoir pas déterminé avant tout X essence de la pesanteur, pour en déduire les effets de la pesanteur par voie de conséquence logique, et de n’avoir pas découvert, comme Descaries l’a fait par ce beau procédé, que dans le vide la pesanteur serait nulle. Si Galilée avait pu lire les Principes de la philosophie de Descartes 2, il y aurait lu que des corps, qui contiennent la même quantité de matière grossière, pèsent d’autant moins qu’ils contiennent plus de matière céleste ou de matière subtile ; mais cette lecture ne l’aurait pas convaincu, parce qu’il croyait plus volontiers ce qu’il lisait dans le livre de la nature. Les spéculations géométriques de Descartes sur les figures et les grosseurs de ses trois espèces de matière ont passé avec les tourbillons , et les lois mécaniques de Galilée sont restées dans la science.
Un grand tort de Descartes en physique, c’est d’avoir procédé a priori, et de s’être contenté ensuite de vérifications vagues, sans mesures précises. C’est ainsi que Descartes a établi ses cinq lois du choc des corps, parmi lesquelles trois sont entièrement fausses3. Un grand mérite de Galilée, c’est d’avoir suivi un procédé tout contraire. Un autre grand tort de Descartes en physique et en psychologie, c’est d’avoir
1 T. VII, p. 454 et suiv. — 3 Principes , etc., IV, 24-25. — 3 V. Libes, Hist. de la physique, t. II, p. 210-214.