‹ GaliléeChapitre 30 sur 41 · G A L I LLE · texte numérisé non relu

G A L I LLE

négligé la notion de cause: c’est, en psychologie, de n’avoir entrevu que confusément l’activité libre de la volonté, et la force motrice de l’âme, force tantôt volontaire et libre, tantôt instinctive; c’est, en physique, d’avoir réduit les corps à l’étendue passive, d’avoir confondu l’étendue réelle des corps avec l’espace idéal, et d’avoir admis la continuité universelle du plein absolu, dans lequel, quoi qu’il en ait dit, tout mouvement serait impossible ; c’est de n’avoir pas compris que l’impénétrabilité ne peut pas exister sans une force de résistance, que la transmission du mouvement par le choc ne peut pas exister sans une force impulsive, et qu’ ainsi, dans une matière entièrement inactive, il ne pourrait y avoir ni impénétrabilité, ni transmission du mouvement; c/est d’avoir imaginé des lois prétendues nécessaires, suivant lesquelles une quantité immuable de mouvement, produite immédiatement par le Créateur, se transmettrait sans fin dans l’étendue inactive. Mais, comme ces lois imaginaires sont moins bien coordonnées que les lois réelles des forces motrices telles que Dieu les a créées, Descartes aboutit, par cette méthode défectueuse, à des conséquences presque aussi contraires à la logique qu’à l’expérience, et dont nous citerons tout à l’heure un exemple.

Au contraire, Galilée consulte avant tout l’observation exacte et accompagnée de la mesure des quantités; mais ensuite, sauf quelques erreurs qui lui ont échappé dans l’ardeur de l’invention, il interprète les résultats de l’observation d’après les principes d’une logique sévère. Voici, par exemple, un principe que Galilée a souvent et très-utilement appliqué, et que Descartes et Aristote ont méconnu en dépit de la logique, qui le justifie : Quand, toutes choses étant

égales d’ailleurs, la décroissance indéfinie d’une quantité est liée invariablement à la décroissance indéfinie d’une autre quantité, il est évident que, toutes choses restant égales d’ailleurs, si l’une des deux quantités devient nulle, l’autre quantité sera alors moindre que si la première quantité avait une valeur positive quelconque. En dépit de ce principe, Descartes suppose que, si deux corps d’égale vitesse en sens contraires se choquent mutuellement suivant la ligne droite qui joint leurs centres de gravité, le résultat du choc, dans le cas où les deux masses seront parfaitement égales, sera entièrement contraire au résultat qui se produit quand il y a une différence, si petite quelle puisse être, entre les deux masses. Galilée sait, au contraire, qu’entre ces deux hypothèses la différence, quant au résultat, doit être sensiblement nulle. De même, quoique le ralentissement des projectiles diminue constamment avec la densité du milieu liquide ou gazeux, Aristote et les péripatéticiens prétendent que c’est le milieu seul qui entretient le mouvement, et que dans le vide le mouvement des projectiles cesserait instantanément. Avec la méthode inductive et mathématique de Galilée, une telle erreur était impossible. Voyant que le mouvement d’un projectile se ralentit d’autant moins que le milieu est moins dense, Galilée conclut avec raison, contre Aristote et contre les péripatéticiens anciens et modernes, que la densité du milieu est une cause de ralentissement, et qu’ainsi une portion au moins du ralentissement, celle qui est produite par cette cause, serait nulle dans le vide, où par conséquent, sauf les modifications apportées par d’autres causes, le mouvement rectiligne produit par une impulsion instantanée se conserverait sans perte. Mais il explique fort bien que pour

un projectile lancé verticalement la pesanteur est une autre cause continue de ralentissement1, et il n’est nullement tenté de supposer, avec Descartes, qu’une balle lancée verticalement par un fusil puisse ne pas retomber.

C’est Galilée qui, le premier, a trouvé la notion vraie de l’inertie, et Descartes, qui n’a fait que l’adopter, n’en a pas compris toutes les conséquences, môme les plus évidentes. Galilée l’avait établie contre les péripatéticiens avant la naissance de Descartes, dans son dialogue De motu gravium 2, écrit dès l’époque de son premier professorat de Pise, vers 1590; il l’a exposée et défendue en 1652, dans la deuxième journée de son Dialogue astronomique 3, et en 1658, dans la troisième et la quatrième journées de ses Dialogues sur les sciences nouvelles 4. Cette notion capitale est une des bases de la mécanique en général ; elle est devenue une des bases de la mécanique céleste. En effet, c’est l’inertie ainsi comprise qui explique la persistance de la force tangentielle, sans laquelle toute révolution dans une orbite serait impossible et l’astre se précipiterait en ligne droite vers le centre d’attraction : la force tangentielle est une impulsion primitive, dont l’effet virtuel est un mouvement rectiligne, qui tend à se conserver sans perte, mais qui, combiné avec l’action continue d’une force centrale, donne pour résultante une courbe rentrante-sur elle-même, sauf les perturbations. Seulement il est possible que l’éther soit un milieu capable de produire, par sa résistance très-faible, une très-petite diminution progressive de la vitesse virtuelle suivant la tangente, et de donner ainsi une prépondérance progressive à

1 VI, 25. — a XI, 12-18. — 3 I, 1G6-170. — 4 XIII, 159-1G0, 221-222.

GAULÉE

la force centrale, de manière à diminuer de plus en plus le rayon moyen de la courbe décrite par l’astre.

Le chancelier Bacon cherche volontiers les causes par la méthode inductive, qui part de l’observation des effets, et en cela il est supérieur à Descartes pour la physique ; mais ce qu’il cherche dans les causes, ce sont leurs essences, qu’il détermine d’une manière très-vague par des observations sans exactitude mathématique, au lieu de chercher, par des mesures exactes, la formule mathématique des lois de l’activité des causes physiques. Suivant lui, les mathématiques, au lieu d'être la condition nécessaire delà physique, comme Galilée l’a si bien montré, n’en seraient qu’un appendice, utile seulement pour certaines applications de cette science1. Voilà pourquoi la méthode de Bacon a été si stérile et si décevante entre ses mains.

Leibniz rétablit la notion de force, négligée par Descartes ; mais il retire aux forces toute activité externe, et par conséquent toute activité motrice; après avoir nié avec raison la réalité concrète de l’espace, il supprime l’étendue des parties les plus petites des corps ; il déclare que ses monades sont les seules substances qui existent, et qu’elles ne sont pas étendues; par conséquent, comme il en fait l’aveu2, il supprime l’étendue des corps eux-mêmes ; de cette manière, il ne laisse subsister ni forces motrices, ni mobiles. Avec de tels principes, la mécanique est une science illusoire. Aussi Leibniz n’a-t-il trouvé que des injures pour la mécanique céleste de Newton.

1 De augmenlis scientiarum, III, 6. — 2 « Je suis aussi d’opinion qu’à parler exactement il n’y a pas d’étendue. » Extrait d’une lettre àM. d’Angicourt, 1710, Leibnitii op. philos., p. 745 (éd. Erdmann).

La droite raison du grand mécanicien Galilée a évité tous ces écueils. Dans la première journée de ses Dialogues sur les sciences nouvelles, il a montré la nécessité d’admettre que les parties les plus petites des corps sont pleines, mais séparées par des vides. Dans la troisième et la quatrième, il a montré que dans la matière il y a des forces motrices, qui ont pour effet naturel le transport de certaines masses, à certaines distances, en des temps donnés. Toujours préoccupé du principe de causalité, il déclare, dans la première journée, que tout effet positif a une cause positive, et que nul grand effet n’est produit par une petite somme de forces, bien qu'il puisse l’être par des forces dont chacune en chaque instant soit très-petite, mais dont le nombre soit très-grand1. Il sait que la mécanique est impuissante à créer des forces : elle ne fait que s’emparer des forces qui existent; elle les utilise par la manière de les appliquer, de les combiner et de les transformer.

En étudiant, dans les deux premières journées, les forces résistantes qui s’opposent à la séparation des parties d’un meme corps, Galilée a fait preuve d’une grande sagacité, mais il n’a pas pu embrasser le problème dans toute son étendue et dans toute sa complexité. Dès 1623, dans l’Essayeur*, il avait montré que la sensation de la chaleur n’est qu’un effet d’une action mécanique exercée par le feu ou calorique sur les molécules de nos organes, comme sur celles de tous les corps où il pénètre. Il a bien vu que c’est en luttant contre la force de cohésion moléculaire, que la chaleur peut faire passer un corps de l’état solide à l’état

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