CHAPITRE II
Galilée professeur à Pise, puis à Padoue, puis professeur honoraire de Pise. résidant à Florence. — Ses relations de famille. — Son télescope, ses découvertes, ses luttes pour les défendre. — (1589 à
Galilée devint, en 1589, professeur de mathématiques à l’université de Pise, mais avec un minime traitement, par la protection du marquis Guidubaldo et de son frère le cardinal del Monte près du grand-duc Ferdinand Ier. Il y commença dès lors ses découvertes sur le pendule, la pesanteur et la chute des corps. 11 y fondait, à vingt-cinq ans, là mécanique sur les ruines de la fausse théorie péripatéticienne du mouvement. 11 y rédigea son traité de Motu gravium, propagé dès lors par des copies, mais imprimé pour la première fois en 1854, dans les œuvres complètes.
Consulté par le grand-duc Ferdinand 1er sur une invention mécanique proposée par Jean de Médicis, fds illégitime de Cosme Ier, pour vider la darse de Livourne, il donna un avis défavorable. Par cette réponse consciencieuse, que, pour la blâmer, MM. Arago, Philarète Chasles et de La Rallaye transforment en une attaque follement imprudente, il s’attira la haine de Jean de Médicis et de ses courtisans. Il craignait de perdre sa place et les chétives ressources qu’elle lui donnait, quand la mort de son père, arrivée le 2 juillet 1591, le força de venir en aide à sa mère, à son frère et à ses sœurs. Bientôt l’aînée, Virginia, épousa Benedetto Landucci, avec la promesse d’une dot garantie par ses deux frères.
Plus tard son autre sœur, Livia, épousa Taddeo Galletti, avec une promesse semblable l.
Galilée eut le bonheur d’êlre appelé par le gouvernement vénitien comme professeur à l’université de Padoue, avec un traitement suffisant, qui reçut des augmentations successives à la fin de chacune des périodes de six ans, pour lesquelles, suivant l’usage, il était engagé. Il y enseigna depuis la fin de 1592 jusqu’au mois de septembre 1610. Il continua de soutenir sa mère, qui vécut jusqu’en 1620, et son frère, musicien de profession, qu’il avait amené avec lui à Padoue, mais qui le quitta d’abord en 1600 pour aller en Lithuanie2, d’où il revint en 1606 à Padoue, pour aller bientôt se fixer à Munich, où il se maria en 1608. Galileo paya seul peu à peu les dots de ses deux sœurs. Il ne se maria jamais; mais il eut à élever trois enfants, qui, dans les premières années du dix-septième siècle, lui naquirent d’une union illégitime avec une vénitienne, Marina Gamba. L’on raconte5 qu’au commencementde cetle liaison, en 1599, une dénonciation fut portée contre Galilée pour cet écart de conduite. Cependant, en lui faisantrenouveler, en 1599, son engagement pour six ans, la seigneurie de Venise lui accorda une augmentation de traitement, motivée par ses services scientifiques , comme on peut le voir dans la pièce officielle4. Suivant la même tradition, ornée sans doute d’une mauvaise plaisanterie des envieux de Galilée, l’augmentation aurait été motivée expressément par les besoins de son ménage illégitime. Ce conte ridicule, reproduit par la plupart des écrivains hostiles à Galilée,
( 1 VI, 8, 9, 15-14, 16-17, 65, 67; VIII, 6-7; Suppl., 2-6, 16-19. — 2 Vf, 15-1 4, 16-17, 52. — 5 Voyez Fabroni, cité par sir Brewster, Martyrs o f science, p. 14. — 4 XV, 590.
a été répété gravement par sir Rrewster, et par l’historien italien, M. Cantù1. Galilée fut justement récompensé comme savant, et l’on ferma les yeux sur les fautes de sa vie privée: voilà les faits, qu’il ne faut ni dissimuler ni exagérer.
Dans sa nouvelle chaire, plus encore que dans celle de Pise, Galilée se fit une réputation européenne comme mécanicien, tant par sa correspondance avec les savants les plus distingués, et par son enseignement oral, qui attirait à Padoue, de toutes les contrées de l’Europe, de nombreux auditeurs et même des princes, comme l’archiduc Ferdinand d’Autriche, le landgrave Philippe de Hesse, le prince Frédéric d’Alsace, le duc de Mantoue, etc.2, que par diverses inventions, et notamment par des applications de la mécanique à l'hydraulique, au calcul de la résistance des matériaux, aux constructions, à la fortification et à la défense des places. Il rédigea des ouvrages, qui coururent dès lors manuscrits dans toute l’Europe, savoir : en 1593, un traité de la Science mécanique , qui fut imprimé en 1 649, et un Traité des fortifications, publié en 1818 par Venturi; à une date inconnue un Traité de la sphère ou Cosmographie , publié à Rome en. 1656, des Théorèmes sur le mouvement, qui entrèrent textuellement dans les Dialogues sur les sciences nouvelles publiés en 1638, et un traité de Gnomonique, aujourd’hui perdu. En 1594 il obtenait un privilège pour une machine destinée à élever l’eau et à aplanir les terrains. Depuis l’an 1600, il faisait des recherches et encourageait celles de Fra Paolo Sarpi et du sénateur vénitien Sagredo
1 Hist. des Italiens , tract. fi\, t. IX, p. 444, note 1.— 2 C’est à tort cjue Gustave-Adolphe, roi de Suède, a été mis parViviani au nombre des auditeurs de Galilée. Voyez la note 11 de M. Albèri (XV, 397),
sur les aimants, dont il s’appliquait à perfectionner les armatures1, et il se faisait honneur de continuer ainsi les belles recherches de William Gilbert.
Arrêtons-nous ici pour défendre Galilée, accusé par M. Arago d’avoir laissé échapper l’aveu d’une basse jalousie contre ce savant anglais. Galilée, dans la quatrième journée de son Dialogue sur les systèmes du monde 2, regrette, il est vrai, que Gilbert ait été trop peu mathématicien et par suite trop enclin, après avoir bien observé les phénomènes, à les expliquer par de vagues hypothèses sans précision mathématique. Mais, par une expression que M. Arago a bien faussement interprétée3, Galilée rend, au contraire, un bel hommage au mérite éminent de Gilbert et à son ingénieuse comparaison du globe terrestre avec un aimant, lorsqu’il dit de lui, par la bouche de Salviali : « Je loue extrêmement, j’admire cet auteur, et je lui porte envie, pour cette conception merveilleuse, qui s’est présentée à son esprit, et qui avait échappé à tant de grands génies s’occupant du même objet. » Voilà comment Gali'ée jalousait les vrais savants. Il fut toujours prêt à louer et à défendre ceux qui travaillaient avec lui ou sans lui aux progrès des sciences, de môme qu’il lut toujours l’adversaire très-vif de ceux qui se montraient hostiles à ce progrès. Pourla défense de cette cause, dont il avait fait la sienne, il ne craignait pas de se faire des ennemis, et il s'en fit qui réussirent à le perdre. Mais Kepler, le P. Clavius, le P. Castelli, le P. Gavalieri, le P.Renieri, Peiresc, Gassendi, Aproino, Torricelli, Viviani, et d’autres vrais
1 VI, 41-52; VIII, 20, 33, 49-50; VI, 314-315. Comparez I, 432-444.
— 2 I, 459. — 5 II l’a prise dans la traduction inexacte de Bernegger.
savants, furent et restèrent pour lui des amis, qui n’eurent jamais à se plaindre de lui.
En 1604, l’apparition d’une étoile nouvelle dans la constellation du Serpentaire vint lui fournir un argument par lequel, dans trois leçons faites devant un très-nombreux auditoire, il battit en brèche la doctrine péripatéticienne de l’immutabilité. des deux, et s’attira ainsi les attaques violentes des péripatéticiens, surtout de Cremonino, de Ludovico delle Colombe et de Baldasarre Capra. Quelques fragments de ces leçons se sont conservés et ont été insérés dans ses œuvres l. M. Arago a cru y voir que suivant Galilée l’étoile nouvelle pouvait être formée par la rencontre de Jupiter et de Mars, et il s’est empressé de lui reprocher cette erreur monstrueuse. Mais, dans le passage mal compris par M. Arago, Galilée s’est bien gardé d’adopter cette application , qu’il prévoit, d’une erreur antique d’Anaxagore et de Démocrite, contre laquelle il veut, au contraire, mettre en garde ses auditeurs. En effet, le péripatéticien Lagalla, en 1612, dans un ouvrage dirigé contre les doctrines de Galilée2, déclare que ce phénomène avait pu être produit par la réflexion des rayons de Jupiter et de Saturne alors en conjonction . Quant à Galilée, préludant à sa théorie des comètes, il pensait que les étoiles temporaires étaient des phénomènes optiques produits dans des amas de substances gazeuses à une distance de la terre plus grande que celle de la lune. C’est un point sur lequel nous reviendrons.
S’il fallait en croire Delatnbre et surtoutM. Arago, Galilée, par jalousie, n’aurait mentionné Kepler qu’une fois dans ses
1 V, pari. 2. — 2 III, 511.
écrits, et uniquement pour blâmer sa théorie de l’action de la lune sur les marées. Mais Galilée a parlé de Kepler, pour le louer ou pour prendre sa défense, dans beaucoup de passages de ses œuvres, notamment dans sa seconde Lettre sur les taches solaires , dans son Essayeur et dans plusieurs passages de son Dialogue sur les systèmes du monde. Des lettres de Galilée à Kepler et de Kepler à Galilée sont perdues ; mais il en reste plusieurs, et elles suffisent pour montrer leur sympathie réciproque. En 1597, ils s’écrivaient mutuellement sur les moyens de propager leur opinion du double mouvement de la terre. Une lettre écrite par Galilée à Kepler, le 19 août 1610, et diverses lettres de Kepler à Galilée, montrent combien ils faisaient cause commune et se soutenaient l’un l’autre. En 1610, Galilée fit tout ce qu’il put pour obtenir à Kepler la chaire qu’il laissait vacante à Padoue, et pour engager Kepler à l’accepter1. Certes ce n’est pas là une marque de jalousie. L’illustre Johann Kepler mourut en 1650. Une lettre adressée par Ludwig Kepler à Galilée le 6 février 1658, et les tristes confidences que cette lettre renferme2, montrent combien le fils, menacé d’être spolié des manuscrits de son père et de ceux de Tycho Brahé par son débiteur l’empereur d’Allemagne3, à l’instigation du P. Scheiner, ennemi de Galilée, considérait celui-ci connue un ami constamment dévoué de son père défunt. Seulement il est vrai que Galilée n’admirait pas certaines rêveries qui tiennent tant de place dans les œuvres de Ke-
1 VT, 123. Comparez VI, 116-117. — 2 X, 265-269. Comparez X. 234. — 3 Comme compensation de cette spoliation, l’empereur consentait à payer au fils une petite partie de ce qu’il devait au père pour de nombreuses années de traitement arriéré.
GAULÉE.
pler. Quant aux trois grandes lois découvertes par Kepler, nous expliquerons1 pourquoi Galilée n’en comprit pas l’importance capitale.
Un critique2 prétend que Galilée, si ardent contre les adversaires du système de Copernic, reconnaissait avoir considéré lui-même autrefois ce système comme une insigne folie. Cette assertion repose sans doute sur une conjecture par laquelle M. Parchappe a été tenté d’attribuer à Galilée lui-même cet aveu, que Sagredo fait pour son propre compte dans le Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde*. Mais dans cet ouvrage l’auteur ne se met nullement en scène sous le nom du vénitien Sagredo, et, quand Galilée s’y trouve désigné par les interlocuteurs, c’est comme leur ami, membre de l'académie des Lincei. Sagredo déclare avoir été converti au système de Copernic, quelque temps après la fin de son cours de philosophie, par un auditeur de deux ou trois leçons données alors en Italie sur ce système par un certain Christian Wursteis de Rostock. Quant à Galilée, à qui ses maîtres avaient enseigné le système de Ptolémée, ce qu’il y a de certain, c’est que non-seulement il prend la défense du système de Copernic dans une lettre du 50 mai 1597 à Mazzoni, professeur à Pise4, mais que, de plus, dans une lettre du A août 1597 à Kepler, il dit avoir adopté ce système depuis un grand nombre d'années, et avoir même composé, pour le soutenir, divers écrit s, qu’il n’ose pas encore mettre au jour, de peur d’être, comme autrefois Copernic, taxé de folie par les ignorants et par les faux savants, et d’exposer la vé-,
1 Cliap. 13. — 2 M. de la Rallaye, p 784. Comparez M. Parchappe, p. 39. — 5 1,145. — 4 11,1-6
rité aux railleries par une publication prématurée. Ainsi Galilée ne supposait pas alors que les adversaires du système de Copernic pussent accuser ce système de compromettre la foi chrétienne. Ce qu’il craignait alors, comme on le voit, ce n’était nullement l’inquisition, mais c’étaient les moqueriesdeceux qui, plustard, impuissants à défendre autrement leur fausse science, excitèrent contre lui l’inquisition, à laquelle, jusqu’alors, l’ouvrage du chanoine Copernic, dédié à un pape, n’avait pas semblé dangereux pour la religion- Pendant son professorat à Padoue, mais on ignore en quelle
année, Galilée composa, pour l’usage scolaire et d’après la
théorie dominante, c’est-à-dire d’après le système de Ptolémée, un Traité de la sphère , dont des copies eurent cours jusqu’en 1 GOG parmi les étudiants de Padoue, et qui fut imprimé en 1656 à Rome1.
En attendant le moment opportun pour propager avec succès la doctrine du double mouvement de la terre, Galilée employait bien son temps. 11 inventa, en 1596, son compas de proportion, sorte de règle à calcul, sur laquelle il publia, en 1606 et 1607, deux opuscules, l’un didactique, dédié à son ancien disciple le prince Cosme de Médicis, l’autre de vive et piquante polémique contre les calomnies et l’ignorance du plagiaire Baldassarre Capra de Milan. Dès avant 1602, et par conséquent avant Porta, Sanlorio, François Bacon et autres, il inventa 2 le thermoscope à air et à eau, instrument qui plus tard, perfectionné par ses disciples
1 III, 3-52. — 2 Voyez Yiviani [W , 337-338) et les témoignages de Sagredo et de Castelli (VIII, 218, note 2). Comparez M. Parcliappe, Galilée, I, 5,
Sagredo de Venise et Ferdinand II de Médicis, devint le thermomètre.
En 1609, excité par la vague nouvelle de l’invention d’une faible lunette d’approche, fabriquée en Hollande, et qui ne donnait qu’un grossissement de vingt-cinq fois en surface ou cinq fois en diamètre, Galilée, aidé seulement de quelques vues théoriques de Porta et de Kepler, refit cette invention et la dépassa de bien loin, en créant une lunette qui donnait un grossissement de mille fois en surface on de prés de 52 en diamètre 1, et qui fut le premier télescope appliquable aux usages astronomiques. Porta, qui prétendit après coup et sur de fausses preuves s avoir réalisé une lunette d’approche avant Galilée, en avait entrevu seulement la possibilité dans sa Magie naturelle 3, mais sans en comprendre l’importance ; car, dans un passage de sa Thaumatologie inédite 4, Porta déclare avoir négligé celte invention, pour s’occuper d’une invention bien plus grande suivant lui, savoir, de ses miroirs comburants, qui devaient, à l’en croire, faire une révolution dans la guerre maritime.
Revenons à la lunette astronomique de Galilée. 11 fit don de cet instrument au doge Leonardo Douai i et au sénat de Venise, en y joignant une lettre, qui en expliquait l’utilité pour observer de loin en mer les vaisseaux ennemis, leur force et leur nombre, et sur terre les positions des ennemis et leurs fortifications. En reconnaissance de ce don précieux,
1 III, 60-G1 ; IV, 206-208 et 569; VI, 75-70, 116-118, 127. Comparez Ghilini, p. 68, et Kepler, cité par M. Parchappe, p. 58. — 2 Voyez les notes de M. Albèri, VIII, 85 et 84. — 5 Magia liât., XVII, 10 (1589). Comparez Kepler, Paralipomena ad Vitellionem , p. 202 (1604). — 4 Cité par M. le prince Boncompagni, p. 11-15 et 45-46.
sa chaire, qu’il avait eue jusqu’alors, suivant l’usage, en vertu d’engagements temporaires plusieurs fois renouvelés, lui fut assurée à vie avec un traitement plus que triple du plus grand qu’on eût coutume de donner aux professeurs de mathématiques l.
Bientôt, tourné vers le ciel, le télescope, qu’il perfectionnait peu à peu, lui révéla successivement les montagnes et les vallées de la lune, la faible lumière réfléchie par la terre sur la partie de la lune non éclairée directement par le soleil, les phases de Vénus et de Mars, les quatre satellites de Jupiter, et deux appendices étranges de Saturne, qu’il compara d’abord à deux petites étoiles collées contre l’étoile principale. Le même instrument lui montra dès lors des étoiles et des nébuleuses invisibles à l’œil nu et la décomposition delà voie lactée eu étoiles, les taches du soleil, ses faculeset sa rotation2. Plus tard3, le télescope lui montra le phénomène de parallaxe qui, bien distinct de la libration réelle de notre satellite, en constitue la libration optique , savoir : la libration diurne, la libration mensuelle de latitude et la librationmensuelle de longitude, qui nous font voir successivement un peu plus de la moitié de la surface de la lune: phénomènes dont Jean-Dominique Cassini, le premier, a donné les lois et complété lathéorie par la découverte de la coïncidence des nœuds de l’orbite lunaire avec les nœuds de l’équateur de la lune4. Galilée, dans sa lettre du 20 février 1658
1 XV, 541 et 591-595. — 2 Outre le Sidereus nuncius (ni, 00-99), voyez III, 104, *257 ; VI, 81-158, et I, 575-577. — 3 m, 176-185 (avec l’Ërrata à la fin du vol. XV), et VII, 195-190. — 4 Voyez Lalande, Astronomie , § 5175-5177, et M. Arago, Astronomie populaire, t. III, p. 407-
à Antonini, avait indiqué le premier la cause des deux premiers phénomènes.
Il voyait ces merveilles si contraires aux doctrines reçues dans les écoles, il les exposait et en montrait la portée dans son Sidereus nuncius, publié à Venise en 1610, et dédié au grand-duc de Toscane Cosme II. Avant d’avoir vu, et même après avoir vu, ses nombreux adversaires refusaient de croire ces faits inconciliables avec leurs théories : ils accusaient le télescope d’être un instrument de déception. Kepler lui-même fut d’abord incrédule : dans sa foi mystique à la puissance du nombre sept, il admettait a priori qu’il devait y avoir sept planètes, ni plus ni moins : Uranus, Neptune et les astéroïdes auraient eu bien de la peine à trouver grâce devant le pythagorisme de Kepler; mais il se rassura en apprenant que les quatre étoiles nommées par Galilée planètes de Médicis étaient des satellites de Jupiter, et non des planètes proprement dites. Malgré l’imperfection de la vérification qu’il put accomplir avec un télescope trop faible, il en vit assez pour s’écrier avec franchise1 : « Vicisti, Galilee. » Il fit réimprimer à Prague, en i610, le Sidereus nuncius, précédé d’une belle introduction en l’honneur de Galilée. Ce dernier exposa la suite de ses découvertes dans ses lettres scientifiques des années 1610 et 1611, imprimées en 1611 à Augsbourg, comme continuation du Sidereus nuncius, en tête de la Dioptrique de Kepler, qui en était elle-même un complément. Mais Galilée réservait quelques-unes de ses découvertes, par exemple celle des taches solaires ; ou bien, il les indiquait énigmatiquement, par exemple celle des phases de
1 VI, 122-124. Comparez V, 405-444, et Suppl., 32.
Vénus et de l’apparence triple de Saturne1. C’est qu’il voulait les mûrir encore, avant d’en prendre la responsabilité, de peur de trop s’avancer et d’être obligé de reculer ensuite devant la malveillance de ses adversaires. Telle est l’explication qu’il donne lui-même2 de cet excès de prudence, par lequel il compromit quelquefois ses droits de priorité.
De 1610 à 1619, il suivit assidûment la marche des satellites de Jupiter, et montra que leurs configurations, observées à des heures précises en différents lieux, pouvaient offrir des moyens presque quotidiens de déterminer les longitudes des lieux d’observation. Cette méthode, qui, suffisamment perfectionnée, aurait été si utile pour toutes les marines, donna lieu à une correspondance diplomatique entre Galilée, la cour de Toscane et la cour d’Espagne, en 1612, puis de 1616 à 1617 et de 1629 à 1650; ensuite, elle donna lieu, de 1656 à 1658, à des négociations de Galilée et de ses amis avec les états de Hollande. Comme la méthode aurait demandé des perfectionnements, Galilée, vieux, aveugle et malade, arrêté d’ailleurs, comme nous le verrons, par un avertissement de l’inquisition, fut obligé de refuser, en 1658, les présents des états de Hollande et de retirer sa promesse. Du reste, il faut avouer que, non-seulement dans sa lettre du 25 juin 1612 à Julien de Médicis, mais dans sa lettre du
5 août 1656 aux états de Hollande, et dans sa lettre du
6 juin 1657 à l’un de ses correspondants d’Amsterdam, Galilée s’était fait illusion sur l’exactitude qu’il croyait avoir atteinte ou qu’il espérait pouvoir atteindre prochainement dans ses tables des mouvements des satellites de Jupiter.
i VI, 127, 128* et XV, 343-345. — 2 III, 581.
Or c’était par la comparaison avec ces tables que les observations pouvaient donner aux navigateurs la longitude du lieu où se trouvait présentement le navire. De plus, pour rendre possibles les observations télescopiques de ces satellites malgré le balancement des navires, les deux procédés ingénieux qu’il proposa successivement étaient insuffisants. Pour la comparaison des temps d’observation, Galilée assurait que les chronomètres mécaniques fabriqués sous sa direction ne variaient pas d’une seconde de temps en un mois1. Les états, préoccupés surtout des intérêts du commerce maritime, s’aperçurent que la vraie et incontestable utilité de la méthode de Galilée, avec ses moyens d’exécution, n’était pas pour la navigation, mais pour la détermination scientifique des longitudes en terre ferme. En effet, cette détermination était possible sans tables exactes des mouvements des satellites de Jupiter , puisqu’il suffisait de comparer les heures locales auxquelles une même phase instantanée de ces satellites serait observée, d’une part en une station dont la longitude serait donnée d’avance, d’autre part dans une station dont il s’agirait de déterminer la longitude par rapport à la première.
Les lunettes astronomiques de Galilée lui étaient demandées de tous côtés par des savants, par des princes et par des gouvernements2 : elles valaient bien mieux que celles qu’on fabriquait ailleurs, et surtout bien mieux que celles de Hollande, qui étaient tout à fait insuffisantes pour l’observation des satellites de Jupiter, non-seulement en ICI J , comme on le voit par les lettres qu’Antonini écrivait de Bruxelles à
i VII, 86. — - VI, 76, 91, 179, 185, etc.; VII, 67; X, 46, 141.
GAULÉE
Galilée le 9 avril et le 2 septembre de cette année, non-seulement en 1621, comme on le voit par une lettre queTiberio Spinola lui écrivait d’Anvers le 22 janvier 1621, mais encore en 1657* comme le savant hollandais Hortensius le lui écrit le26 janvier 1 657 . Malgré les railleries de M. Arago contre l’engouement prétendu pour tout ce qui venait de Galilée, il faut reconnaître que les états de Hollande savaient ce qu’ils faisaient, lorsqu’ils demandaient à Galilée de ne fabriquer que pour eux des lunettes astronomiques. En janvier 1654-, Gassendi et Peiresc lui demandaient de ses excellents verres de télescopes, bien supérieurs, disaient-ils, à ceux d’Amsterdam, de Paris et de Venise. Mais quand le jésuite Francesco Fontana de Naples eut inventé des télescopes plus puissants, le P. Castelli, disciple et ami de Galilée, engagea, en 1658, le grand-duc de Toscane à s’en procurer, et Galilée, aveugle, mais renseigné par ses amis, reconnut franchement la supériorité de ces nouveaux télescopes1. Il est faux que Galilée se soit jamais attribué les mérites d’autrui, comme M. Arago et le R. P. de Gabriac après lui l’en ont accusé2. '
Galilée s’occupa beaucoup aussi de Saturne, qui, après lui avoir présenté l’aspect d’une grande étoile avec deux petites, lui apparaissait, vers la fin de 1612, comme une seule étoile ronde sans appendices. En 1616, il lui trouvait la forme ovale d’une olive, mais au centre de la figure il dis-
*X, 306-508, 318-320; VII, 211-213, 226-228. — 2 Écoutons le P. de Gabriac (p. 550) : « Les lunettes sont-elles inventées en Hollande, tiali» lée se vante d'avoir trouvé le premier cet instrument, le perfectionne et le vend aux Vénitiens. » Au contraire, Galilée lui même, dans le Sidereus nuncius et plus tard dans VEssayeur, s’empresse de constater loyalement la priorité des lunettes d’approche hollandaises; il donne son télescope au doge. Avant d’accuser, il faudrait s’informer.
tinguait la planète ronde, et de chacun des deux côtés un appendice en forme de mitre ou d’oreille, dont la concavité était séparée de la planète par une tache obscure1. En cette même année 1616, quarante ans avant Huyghens, il dessinait une figure de Saturne, qui s’est conservé dans le manuscrit de ses observations sur les satellites de Jupiter, et dans laquelle l’anneau est clairement (racé2. Il est vrai que dès le 17 décembre 1610 le P. Clavius, d’après ses propres observations, envoyait à Galilée une figure qui déjà laissait presque deviner l’anneau3. Dans une lettre du 28 août 1640 au P. Castelli, Galilée, aveugle depuis trois ans, compare ces apparences diverses de Saturne avec celles que le P. Castelli vient d’observer, et il prédit qu’on trouvera les périodes qui les ramènent4.
Mais revenons à Phistoire de sa vie. En 1610, fatigué des leçons publiques et privées qu’il donnait à Padoue depuis dix-huit ans, et profitant des dispositions bienveillantes du prince Cosme, devenu depuis 1609 le grand-duc Cosme II, et de son ministre Belisario Vinta, Galilée, malgré les prières et les sinistres pressentiments du sénateur vénitien Sagredo, quitta la Vénétie pour rentrer, comme en triomphe, dans sa patrie, avec le litre honorifique, sans fonctions, de mathématicien du grand-duc et de premier professeur de mathématiques à l’université de Pise, avec un traitement très-élevé et avec deux aimées de traitement rétroactif. II put enfin compléter seul les dots garanties par lui et par son frère à ses
* III, 595-390, 596-597; VI, 114-115, 127; VIII, 248 ; VII, 126-128 et 134-135. — 2 V, 55-36. — s VIII, 121, 161. Comparez VI, 114-115 — 4 VII, 33 5-555. Comparez X, 594.
deux sœurs et réclamées depuis longtemps parleurs maris1 2.
Nous avôns déjà dit que depuis 1591 , date de la mort de son père, il avait soutenu toute la famille. Son beau-frère Landucci laissa à sa charge ses enfants, qui, en 1625, perdirent leur mère, et dont Galilée fut le protecteur*. Son frère Micbel-Angelo, musicien, excellent homme, marié à Munich en 1 608 à une femme très-estimable, mais sans fortune, devint bientôt père de nombreux enfants, et fut obligé d’avoir recours, dans sa détresse, à la générosité de son frère. En 1627, sur l’invitation de Galilée, il lui amena toute sa famille à nourrir. Puis, ne trouvant pas d’emploi en Italie, comme il l’avait espéré, il retourna seul à Munich. Mais bientôt, ne pouvant supporter l’isolement, il revint chercher sa femme et ses enfants, et, malgré les instances de Galilée, il les ramena, en 1628, à Munich, où il mourut en 1651, consumé surtout par les chagrins que lui causait son fds aîné Yincenzo3. Celui-ci, qui étudiait la musique à Paris en 1627, était venu prendre des leçons de contre-point à Rome au commencement de 1628, pendant que toute sa famille était à Florence chez son oncle, et Galilée avait fait transférer sur la tête de ce neveu une pension destinée primitivement à son fds par Urbain VIII. Mais bientôt ce jeune homme tint à Rome la conduite la plus indigne. Rappelé à Florence par son oncle, il partit pour l’Allemagne et de là pour la Pologne, où il se fixa comme musicien4. Galilée, qui s’était
i VI, 71 -75, 95-90, 105-106, 111 -115; VIII, 65-64, 75-74. —
2 IV, 12, 29; Suppl., 151. Comparez Suppl., 156, note 1. — 5 Suppl.,
257; IX, 219-221. — * Suppl., 189, 200, 201-204, 205, 215-227; VI,