‹ Gall et sa doctrineChapitre 17 sur 37 · RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES SUR LE LANGAGE DE PAROLE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES SUR LE LANGAGE DE PAROLE

Depuis Condillac, les philosophes s’épuisent en raisonnemens sur l’influence que les signes en général et le langage de parole en particulier exercent sur nos idées et sur nos connoissances. Ils soutiennent que sans signes nous ne penserions presque pas; qu’il n’y a que les mots articulés qui puissent nous conduire aux idées abstraites; que les signes, le langage, développent nos facultés, font naître nos penchans, nos sentimens, nos affections, nos passions; que sans signes nous ne pourrions pas comparer nos idées simples, ni analyser nos idées composées ; et qu’ainsi les langages sont aussi nécessaires pour penser que pour parler, pour avoir des idées que pour les exprimer; et que sans langue nous n’aurions que des notions très-peu nombreuses, trèsconfuses et très-incomplètes, etc.

Il arrive par une fatalité commune aux philosophes, ce qui arrive aux médecins et à tout le monde, de prendre les symptômes pour la maladie, l’écorce pour le fruit.

Déjà M. Destut-Tracy a dit : que Condillac auroit dû énoncer différemment sa découverle, et dire que tout signe est l’expression du résultat d’un calcul exécuté, ou, si l’on veut, d’une analyse faite, et qu’il fixe et constate ce l’ésultat, en sorte qu’une langue est réellement une collection de formules trouvées, qui ensuite facilitent et simplifient merveilleusement les calculs ou analyses qu’on veut faire ultérieurement.

En effet, tous les signes possibles, le langage d’action

aussi bien que celui de parole, sont un produit de l’activité des facultés, des penchans, des affections et des passions des hommes et des animaux. Il est dans la nature de l’homme et de l’animal, de produire des sons quelconques dès qu’ils sont affectés, dès qu’ils éprouvent le besoin de se communiquer à leurs semblables. C’est un effet si nécessaire à leur organisation, qu’il a lieu même malgré nous; et ces sons peignent presque toujours si bien nos diverses affections, qu’ils en deviennent les signes naturels les plus certains et les plus distincts.

Antérieurement à tout langage, les organes de nos qualités et facultés sont actifs; et pour peu que cette action soit vivement sentie, elle se manifeste soit par des gestes, soit par des sons, des paroles, ou par ces deux moyens à la fois. 11 s’ensuit que ces signes extérieurs sont tout au plus proportionnés à l’action des facultés intérieures; c’est moyennant le langage que l’homme et l’animal font connoître leurs sentimens et leurs idées; par conséquent, le langage de chaque espèce d’animal, de chaque peuple, de chaque individu, doit être plus ou moins riche, plus ou moins juste, selon que les sentimens et les pensées sont plus ou moins nombreux, plus ou moins clairs, vifs et déterminés. Un langage quelconque ne peut jamais avoir plus de signes, que ceux qui rinstituent n’ont d’idées ou de sentimens. Les langages et les connoissances marchent toujours de front; et dans celte marche progressive, le niveau sc rétablit à chaque instant entre les facultés intérieures et les signes.

Pour transmettre à mes auditeurs ou à mes lecteurs d’une manière claire mes idées et mes sentimens, je tâche de m’en bien pénétrer, de les personnifier pour

ainsi dire, et la véritable expression se présente d’elleniême. C’est pourquoi la langue la plus perfectionnée est toujours celle employée par les hommes les plus profonds et les plus éclairés; et toutes les fois que le langage est pauvre, vague, imparfait, vacillant, on peut accuser des mêmes imperfections les sentimens et la série des idées.

Le langage des bêtes est, pour la même raison, trèsborné ; et l’on conçoit pourquoi celui de certains sauvages ne sera composé que de trois cents mots. Les mots ne sont créés qu’à proportion du besoin que l’homme en a.

Cette doctrine si fastueusement annoncée est donc fausse : que le langage, que les signes en général aient provoqué, dirigé et üxé la marche de l’esprit humain dans ses combinaisons et dans ses recherches.

J’admets que l’histoire des signes est en même temps l’histoire des progrès successifs des connoissances humaines. Mais ce sont les connoissances, les penchans, les sentimens, les talens qui ont produit les signes; jamais un signe quelconque ne sauroit faire naître un penchant, un sentiment ou un talent. 11 faut d’abord les avoir éprouvés, et ensuite avoir saisi l’acception du mot ou du signe inventé par d’autres. Parlez de métaphysique dans les termes les plus distincts à un animal, à un imbécile, à un homme très-borné, c’est parler des couleurs à un aveugle. Vantez à un avare la vertu de la bienfaisance, à un cruel le charme de la compassion : avec tous vos signes, vous ne réveillerez ni la bienveillance chez l’avare, ni la sensibilité chez le cruel.

Le langage de parole est, il est vrai, de tous les langages et de tous les signes artificiels possibles, le plus commode à employer; il ne faut ni instrumens, ni pré-

paratifs comme pour les figures tracées; il n’exige ni espace ni liberté de ses membres comme pour les gestes; dans quelque position que l’on soit, estropié, malade, agissant, on peut produire ces signes; on les entend de même de jour comme de nuit, de loin comme de près, sans se déranger, sans se tourner vers eux, sans s’en occuper, sans même le vouloir. Ces propriétés qu’ont les sons d’être les plus naturels et les plus commodes de tous les signes, font que de tous ils sont ceux qui nous deviennent les plus profondément habituels par l’usage, et qui se lient et s’unissent le plus intérieurement en nous aux idées qu’ils représentent.

11 est vrai aussi que les sons ont la propriété trèsprécieuse, de pouvoir devenir des signes permanens au moyen de l’écriture; ils demeurent ILxés sous nos yeux comme les hiéroglyphes, les dessins, et tous les autres signes durables; et peuvent comme eux, réveiller en nous, à chaque instant, les idées dont nous avons été affectés passagèrement, et nous rappeler celles que nous pourrions avoir oubliées, et qui servent de liaison nécessaire aux autres.

Nonobstant fous ces avantages si bien détaillés par M. Destut-Tracy , il faut avouer que le langage des gestes, quoique privé de quelques-unes de ces propriétés, est plus naturel, plus intelligible, plus universel que le langage de parole; que le langage d’actions ou de gestes est antérieur au langage de parole, etc., etc.

Les cas de maladie que j’ai cités plus haut, et où les malades avoient pleine connoissance des choses, sans en pouvoir trouver ou prononcer les noms, prouvent que l’action des forces intérieures précède les signes, qu'elle en est même, jusqu’à un certain point, indépen-

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danle; el enfin que les signes arbitraires, comme le langage de parole, ne peuvent faire naître des idées et des sentimens, qu’autanl qu’ils sont devenus, par l’usage, des moyens d’association.

S’il étoit vrai que sans signes nous ne penserions |)resque pas, et qu’il n’y a que les mots articulés qui puissent nous conduire aux idées abstraites, etc., les cnfans ne penseroient presque pas avant qu’ils ne sussent parler. Or, l’expérience fait voir qu’avant de parler, les enfans ont déjà acquis une infinité de notions, ce qui, sans penser, seroit impossible. Les enfans commencent môme les opérations de leur intelligence par se faire des idées abstraites. Sans s’arrêter aux nuances des couleurs toutes ces nuances sont rapportées à l’idée alistraile; elles sont toutes ou vertes, ou rouges, ou bleues, etc. Les petits des animaux, le veau, le poulain, sont des enfans de vache, des enfans de cheval, etc. Ainsi abstraire est le premier besoin de l’intellect, et il se fait sans le concours d’aucun langage.

Il est encore constaté par l’expérience que toutes les fois qu’un individu est privé de l’ouïe, il employé d’autres signes, soit naturels, soit artificiels pour exprimer ses sentimens et ses pensées. On s’est enfin désabusé de l’opinion réfutée depuis quelques siècles, que les sourds de naissance ne soient pas susceptibles des mêmes sentimens, des mômes idées, des mêmes connoissances que les personnes qui entendent. Les connoissances des sourds, à moins qu’ils ne soient mal organisés sous le rapport de l’intelligence, sont souvent plus justes, plus précises que les connoissances vagues et indéterminées d’autres personnes. L’instruction de celles-ci se fail trop souvent dans des tenues mal compris, ambigus;

l’instruction, au contraire, des sourds, commence toujours par les objets mêmes; jamais le sourd ne se fera illusion d’avoir une idée positive des choses spirituelles; il sait très-bien que tout ce qu’il en sait est fondé suides négations, parce qu’on lui a fait concevoir, par exemple, que l’esprit n’est pas un corps étendu, et qu’il n’est pas une matière sans action, etc. Du reste tout le monde connoît combien leurs idées sur les affections, sur les sensations, sur les senlimens et sur les passions sont exactes, et avec quelle rapidité ils communiquent entre eux long-temps avant d’avoir reçu la moindre instruction.

M. Spurzheim a vu un jeune homme écossois, né sourd et aveugle, qui, privé de ces deux principaux moyens de communication, et sans avoir joui d’une éducation quelconque, manifeste des qualités morales ou affectives et des facultés intellectuelles à un plus haut degré que bien d’autres individus qui sont doués de tous les sens extérieurs.

La réflexion qui va suivre, par laquelle Gall termine son élude, idéologique, inspirée par Destut-Tracy, démontre bien son intuition d’un organe particulier à la faculté du langage parlé.

De tout ce que je viens de dire, à l’occasion du sens de langage, je crois être autorisé d’inférer que le langage de parole, considéré comme cause, n’est nullement dans une liaison aussi étroite avec nos facultés que les philosophés le prétendent; qu'il est plutôt un effet, une création de nos facultés intérieures ; et enfin, qu'un organe particulier du cerveau préside à cette admirable fonction.

Ces interprétations de Gall, si instructives dans leur simplicité, méritaient d’être reproduites.

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