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CHAPITRE IV

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA DÉCHÉANCE INTELLECTUELLE ET LA PERTE DE LA MÉMOIRE DANS LA VIEILLESSE.

Les études suivies , depuis 30 ans , sur les altérations que peut subir la faculté du langage parlé, ont à peine jeté quelque jour sur Tintéressant problème de la perte de la mémoire des noms et des mots, dans la vieillesse.

Cette question se reliait si naturellement au sens de la mémoire des noms et des mots que l'on s’étonne de la voir omise par Gall lui-même. Elle rentrait dans son sujet , d’autant mieux que le rôle qu’il attribue à la conformation de la voûte orbitaire nous semble comporter l’une des bases du problèine.

Ce point de vue qui a échappé à Gall nous allons le reprendre. Non pas que nous prétendions à y trouver une solution ; tout au plus notre ambition

est-cllc d’ojoutcr aux conditions déterminées par Gall , quelques indications propres à l’éclairer.

L’amnésie des noms et des mots constitue, pour le vieillard , une infirmité des plus agaçante. Il importe de la distinguer et de la séparer complètement de l’aphémie. Gall l’a fait en principe; et pourtant, dans son exposition, il confond le sens des noms et des mots avec 1e sens du langage de paroles. C’est pourquoi, il ne sera pas superflu de préciser, encore une fois, les caractères de ces deux affections. Si , physiologiquement elles se touchent de près, elles n’en ont pas moins leurs dispositions organiques bien distinctes.

Dans l’aphémie, ou perte de la faculté d’articuler les mots, le sujet a le sentiment du mot; il le tient dans son intellect, mais les moyens de l’exprimer restent impuissants ; l’émission du mot ne peut se faire. — L’aphémie est un cauchemar, analogue à celui que l’on suhit dans les rêves, alors qu’en vue d’un péril imminent, on veut pousser des cris (jui ne peuvent sortir de la gorge.

L’amnésie sénile est aussi un cauchemar. Mais, ici, l’image visuelle et auditive du mot ne pouvant reparaître dans la conscience sans un secours étranger à l’individu, le rôle de l’intelligence est nul.

L’amnésie sénile est la conséquence d’un état organique normal, mais en voie de rétrogradation. C’est révolution cérébrale arrivée à son terme et ne pouvant plus que déchoir ; c’est l’épuisement organique que subissent, d’ailleurs, tous les systèmes de l’économie.

Tandis que l’aphémie , résultat d’un accident , d’un trouble organique^ est exclusivement d’ordre pathologi(j[ue.

A cette séméiologie, comparée entre l’amnésie des noms et des mots et l’aphémie , correspondent nécessairement des états organiques diiïércnts. Nous essayerons de déterminer en quoi peuvent consister ces différences.

L’Ecole actuelle explique la déchéance de la mémoire des noms et des mots, chez le vieillard, par des dégénérescences graisseuses que subit la substance cérébrale. Elle conjecture que ces modifications , lentes et successives , s’opèrent dans certaines agglomérations de cellules ou dans leur généralité.

Cette proposition nous semble être d’une portée incertaine et insuffisante. Elle ne correspond guère à ce qui se passe dans les autres systèmes où l’on constate une condensation , un resserrement , ({uclquefois une expansion de la matière organi(|ue.

Quoi qu’il en soit, les considérations qui vont suivre nous semblent mériter de prendre place dans la question.

Les données de Gall sur les changements que subissent les cavités orbitaires, dans la période sénile, interviendraient utilement dans ces explications, si leur réalité était démontrée. Elles sont, en tous cas, susceptibles de vérification.

Gall établit: que, d’une part, le cerveau tendant à s’atrophier, par degrés insensibles, des la première période de la vieillesse , la voûte orbitaire , d’un autre côté, participe aux changements que subit alors le système osseux dans son ensemble. Si, comme il l’assure, le développement du diploé du plafond de l’orbite entraîne le soulèvement et la voussure de sa lame supérieure , ne peut-on pas y voir une cause particulière de gêne pour le fonctionnement des circonvolutions frontales, et, d’après le principe des .associations dynamiques , une réaction sur les cellules avoisinantes.

Nous ne pouvons confirmer ou infirmer le fait d’ostéologie avancé par Gall , relativement aux plafonds orbitaires ; les ouvrages classiques ont laissé vaincs nos rccbcrcbes sur ce point. Cependant, en tenant compte de cette donnée , ne j)Cut-on pas se demander si d’autres parties de la surface cra-

nienne interne ne sont pas susceptibles de subir, dans le cours de la vieillesse , des modifications analogues, et si la déchéance des facultés intellectuelles, chez le vieillard , ne se relie pas, pour une partie au moins , aux changements morphologiques de la boîte qui loge l’encéphale?

Physiologiquement , le cerveau et son contenant sont forcés de marcher d’ensemble, pour l’évolution comme pour la régression ; et Gall s’étonne qu’en dépit de tous ces phénomènes , personne ne veuille convenir que , dans un âge avancé , le cerveau diminue.

Le pied des circonvolutions frontales subissant la plus grande part de ces modifications organiques, nous devons supposer que, si l’école actuelle ne tient pas compte de ces données c’est que les assertions de Gall auront été infirmées par un contrôle anatomique si facile dans les hospices de la vieillesse.

Pour nous , la loi organologique, formulée par Gall , doit intervenir ici dans toute sa valeur. Cette loi établit : que, si une faculté s’affaiblit ou tend à disparaître, l’organe cérébral qui lui correspond doit tejidre lui-même à l’oblitération , soit par le fait d’une atrophie lente de sa texture, soit par celui d’une dégénérescence, graisseuse ou autre.

Les nécropsies seules, pourront éclairer ce pro-

blême, confirmer ou infirmer la donnée de Gall, A elles de vérifier, d’une part, si cette donnée ostéologique est exacte et positive, et, d’autre part , si , d’après l’indication des données pathologiques, les unes ou les autres des circonvolutions frontales ne manifestent pas de l’atrophie ou des altérations.

C’est dans la période sénile que l’on observe le plus de modifications, d’altérations même dans le système osseux. C’est alors que l’on voit apparaître surtout aux extrémités, les exostoses celluleuses et les ostéïdes qui constituent des dillbrmités si gênantes pour les mouvements et si désagréables à la vue ; c’est alors que les apophyses mastoïdes prédominent si disgracieusement dans leur saillie ; et , c’est alors que l’autopsie, seule, peut mettre en évidence les métamorphoses opérées à l’intérieur du crâne.

Gall, s’inspirant de son système craniologique, et sans viser particulièrement la déchéance intellectuelle qu’amène la vieillesse, a produit un chapitre intitulé :

DE l’influence DU CERVE.VU SUR L.V FORME DU CRANE DANS LE DÉCI.IN DE I.’aGE.

Les données ostéologi<pies (pi’il y affirme, sont

noiïibreus6s et des plus cireonstanciees. Pour (|ue la science actuelle n’en tienne pas compte, il faut admettre qu’elle en a démontré les errements, ou qu’elle les a considérées comme absolument aventurées.

Quelques lecteurs pourront nous savoir gré de les trouver reproduites ici.

A l’approche de la vieillesse, tout le système nerveux commence à perdre de sa plénitude, et par conséquent de son activité. Dans toutes les parties du corps, les nerfs se rapetissent; les circonvolutions cérébrales se rétrécissent et s’affaissent; il se forme sur leurs proéminences des plans et des fossettes; elles s’écartent l’une de l’autre, les intervalles (anfractuosités) qu’elles laissent entre elles s’agrandissent, en un mot tout le cerveau diminue.

Se forme-t-il par cette diminution de l’encéphale un vide entre le cerveau, et la table interne du crâne? L’ouverture des têtes de sujets très-âgés ne nous le fait nullement apercevoir. Voyons ce que nous enseigne l’expérience.

La plupart du temps, les crânes des vieillards sont j)lus épais et plus légers, que ceux des sujets d’un âge mûr ou des jeunes gens. Lorsque j’émis publiquement cette proposition, il falloit entendre ces physiologistes, habitués à devancer toujours l’expérience par le raisonnement : ils dirent que j’étois bien hardi d’oser soutenir do semblables absurdités devant des médecins et des anatomistes éclairés. Tous les os du corps ne diminuent-

ils pas dans un âge très-avancé ? Tous les os ne s’amincissent-ils pas’ Pourquoi le crâne feroit-il exception?

Moi-même je l’avois crû tout comme un autre, et je ne fus pas peu étonné d’abord de trouver que le contraire a lieu, dans la plupart des cas. Je multipliai mes observavalions, je ramassai, dans les cimetières, dans les collections, dans les charniers, un grand nombre de crânes, dont les mâchoires usées attestoient un âge très-avancé. J’examinai la tête de beaucoup de personnes âgées, et mes premières observations se trouvèrent presque toujours confirmées. Enfin, je vis que Voigtel dit dans son Manuel d’anatomie pratique, « que les os du crâne, de personnes très-âgées, sont souvent épais, légers et spongieux ». Walter lui-même, qui s’est prononcé avec tant de chaleur contre mon assertion, décrit dans son Musœum anatomicum, la tête d’un homme de soixante et (juelques années, dont tous les os étoient devenus épais, légers et peu consistans; et la tête d’une femme de quatre-vingts et quelques années, dont les os sont épais, spongieux et si légers, que toute la tête ne pèse que quatorze onces et demie; toutes les sutures sont ossifiées. La surface externe de l’une et de l’autre de ces têtes est dans un état naturel. Bichat rend compte aussi de ce phénomène, comme étant ordinaire. « La voûte du crâne acquiert, dit-il, une épaisseur considérable. On remarque que cette épaisseur toujours croissante offre une différence avec les autres os qui deviennent plus petits. »

11 est donc certain qu’il se dépose entre les deux lames une certaine quantité de masse osseuse spongieuse, et que ces lames s’écartent davantage. La lame externe s’écaiie-l-elle en dehors, et la cavité du crâne

conserve-t-elle la même capacité ? Ou bien la lame interne rentre-t-elle de manière que la cavité crânienne se rapetisse ? Si la. lame externe s’écartoit en dehors, la tête, dans l’âge avancé, devrait devenir considérablement plus volumineuse, et nous ne voyons point que cela arrive. Mais, conformément aux lois de l’organisation, la lame interne doit suivre le cerveau dans son affaissement; la substance osseuse, à mesure qu’elle continue à se déposer, doit se mouler sur le cerveau, tout comme dans sa formation primitive, lors de l’ossification du crâne dans le fœtus. De cette manière, la capacité de la boîte osseuse se rapetisse à mesure que le cerveau qu’elle renferme, occupe moins de place.

L’examen de semblables crânes fait voir distinctement que la lame interne s’est écartée vers l’intérieur, et il n’y a rien qui annonce que la lame externe se soit écartée de sa direction primitive. Dans les endroits où le cerveau s’est le plus sensiblement affaissé, on remarque souvent des dépôts très-épais de matière osseuse. Les fosses occipitales deviennent moins profondes, et leurs parois moins transparentes; la spina cvuciala devient plus proéminente en dedans, et plus prononcée; les rochers s’épaississent, les fosses des lobes moyens du cerveau se rétrécissent, et perdent de leur profondeur ; les proéminences de la selle turcique deviennent, par l’apposition de nouvelle matière osseuse, plus épaisses et plus obtuses, etc., etc.

Ce que dit M. Richerand : — « Si les os du crâne font exfception à la règle générale, et deviennent sensiblement plus légers, c’est que les mouvemens continuels du cerveau les usent et les détruisent en quelque sorte, par leur surface intérieure »; et ailleurs, « les os du crâne

se trouvent tellement amincis par une usure intérieure, que les pulsations du cerveau deviennent sensibles à travers le cuir chevelu » , — n’est donc pas exact.

Lorsqu’enfin, dans l’àge le plus avancé, le cerveau s’atrophie au point que le vieillard tombe en démence, tous les changemens en question de la boîte osseuse deviennent plus sensibles. Quelquefois, la lame interne offre un aspect tel, que l’on diroit qu’on y a collé des couches entière d’une substance osseuse confusément disposée. Les endroits où, dans l’âge adulte, se trouvent ordinairement les sinus frontaux, rentrent en dedans; les sinus frontaux s’élargissent; et enfin la lame supérieure interne du plancher orbitaire s’écarte même de la lame inférieure. Au commencement, le plancher orbitaire paroît seulement s’épaissir; mais bientôt il se forme, entre les deux lames, un vide qui a quelquefois près d’un pouce de haut; l’on peut donc démontrer, mécaniquement, que la masse cérébrale s’est retirée de près d’un pouce de la seule partie frontale antérieure et inférieure. Et en dépit de tous ces phénomènes, personne ne vouloit convenir que, dans un âge avancé, le cerveau diminue ! Il se trouve dans les anciens, quelques passages qui prouvent que cette diminution de l’encéphale dans la vieillesse ne leur étoit point inconnue.

Comme dans cet état de choses les circonvolutions s’écartent les unes des autres, cet écartement peut avoir fait croire à M. Portai — « que les circonvolutions sont plus profondes dans les vieillards que clans les adultes ». —

Dans quelques cas, mais moins nombreux que les précédées, le crâne s’amincit chez les vieillards. La lame interne ne s’en écarte pas moins en dedans; mais comme il se dépose moins de masse si)ongieuse entre

elle et la lame externe, l’externe suit l’interne; dans. ces cas, la circonférence extérieure de la tête doit nécessairement diminuer. De pareils crânes sont également beaucoup plus légers que des crânes d’égales dimensions et d’égale épaisseur, de sujets plus jeunes.

Quelquefois, dans une vieillesse très-prolongée, le crâne s’épaissit d’abord beaucoup, et devient très-spongieux; plus tard, la lame externe est absorbée ainsi que la masse spongieuse, placée au-dessous d’elle, mais elle n’est point renouvelée. Cette absorption commence, d’ordinaire, dans les bosses pariétales, de Ifiçon qu’il y naît des enfoncemens ovales, pi'ofonds. En retournant le crâne, on trouve sa surface interne unie, et là où les parois crâniennes sont les plus minces, elles paroissent transparentes. Enfin, d’autres parties sont également absorbées, et le crâne offre, en certains endroits, l’apparence d’impressions faites avec les doigts dans une masse de cire; dans d’autres, celle d’un parchemin froncé par un dessèchement brusque. En certains endroits, les os n’ont tout au plus que l’épaisseur d’une feuille de papier; en d’autres, ils sont encore épais de quatre à huit lignes. On remarque, à la surface interne de la base du crâne, tous les épaississernens décrits ci-dessus.

Je fais observer ici, que dans cet état du crâne, une légère pression est suffisante pour le déprimer dans ses parties les plus minces. Celte circonstance est importante pour la médecine légale.

D’après ce que je viens de dire, l’on conçoit facilement que, dans le déclin de l’âge, la cranioscopie peut déterminer, tout au plus, quel étoit jadis l’état du cerveau, et que, vu l’épaisseur inégale du crâne, elle ne peut

rien prononcer de décisif sur l’état actuel de l’encéphale.

Certes, ces assertions, si elles étaient reconnues exactes, ne fut ce qu’en partie, auraient une part importante dans l’explication de la dégénérescence sénile. Leur vérification doit être facile. Les Musées d’anatomie sont riches en collections crâniennes, et les hospices de la vieillesse doivent aborder, sur ce point, en démonstrations nettes et précises.

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