‹ Gall et sa doctrineChapitre 24 sur 37 · AVANT PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT PROPOS

Dans l’analyse des faeultés intellectuelles et morales, l’interprétation des faits par l’ancienne école se trouve remise aux conjectures ; c’est là surtout que les hypothèses, plus ou moins légitimes, ont cours.

Pour nous, les subtilités doctrinales de l’éthique, comme celle de la psychologie spéculative, n’ont de valeur d’autant plus contestable qu’elles varient à l’infini, suivant les conceptions systématiques des différents auteurs. Tout y est remis à l’imagination; les théories se suivent et sont loin de concorder entre elles.

La Psychologie n’est-elle pas appelée à entrer dans les sciences positives, à abandonner les nébulosités'de la métaphysique? C’est sur les analyses de la perception et de la sensibilité, se reliant à des états organiques, qu’elle se fonde; c’est aussi

par les observations individuelles, faites sur soiméme, que le no&ce te ipsum, applieable à l’hunianité, pourra trouver des bases solides. Les études idéalistes faites par un individu sur un autre individu ne peuvent avoir qu’une valeur relative en ce qui concerne rinlelligence et les affections; le plus souvent elles ne concluent à rien, et, à ce titre, les portraits soi-disant psychologiques n’olfrent guère qu’un intérêt historique.

C’est par ces considérations et d’après les observations faites sur moi-même que se justifie le titre de cette étude. Il n’annonce pas des nouveautés spéculatives; il ne comprend que l’exposition de faits qui me sont personnels et que je donne exempts de toute théorie idéaliste.

La vieillesse, on le sait, entraîne la perte de la mémoire. Voici, entre autres analyses, celle que j’en ai faite sur moi-même.

La première déchéance, c’est la perte des noms propres : noms de personnes, de lieux. Elle a commencé pour moi depuis (pielques années; d’abord gênante, contrariante, aujourd’hui abrutissante au point qu’il m’arrive quelquefois de ne pouvoir me rappeler le nom d’individus, habitants de notre localité depuis plus de 25 ans. Quant aux nouveaux venus, il m’est im[)Ossible, le plus souvent, de

m’assimiler leurs noms... En géographie, Toubli des noms et de la situation des lieux est à peu près complet; il me faut des cartes murales pour suivre une lecture où la géographie est en cause.

Après la perte de la mémoire des noms propres, arrive celle des noms communs, snbslanlifs, adjectils, synonymes, et celle de l’orthographe des mots; perte moins prononcée si la mémoire est entretenue par des lectures journalières. Les mots banals de la conversation conservent encore leur place au logis; mais il n’en reste guère pour les mots nouveaux ou recherchés, pour les néologismes.

Il y a de l’analogie dans ce dernier fait avec celui bien constaté que les vieillards se rappellent mieux les choses de leur première enfance et de leur jeunesse que celles de l’ûgc mûr et déjà avancé. Je suis souvent étonné de voir réapparaître, dans ma mémoire, des faits de mon enfance complètement oubliés, de percevoir comme à nouveau, des mots, des dictons absolument inusités aujourd’hui. Ce sont de vieux amis que je retrouve après plus de GO ans d’absence. Quant aux faits compris dans la seconde moitié de mon existence, ils sont pour la plupart tombés dons l’oubli et ne reviennent pas.

Je citerai une observation des plus curieuses en ce genre — Madame M..., morte fort âgée dans notre

localité, était la sœur d’un personnage qui eut sa célébrité dans les lettres. Elle avait, sous le Directoire, vécu à Paris au milieu d’une Société choisie où elle rencontra souvent Leejouvé, au sujet duquel elle aimait à réciter des vers de circonstance. Raconteuse par goût, elle revenait volontiers aux souvenirs de son enfance, de ses espiègleries dans le village où elle était née, et des chansons inspirées par les demoiselles de ce temps-là... Arrivée à l’àge de 87 ans. Madame M..., ayant perdu complètement la mémoire des faits écoulés dans la période précédente demandait des nouvelles de personnes à l’enterrement desquelles elle avait assisté 15 ou 20 ans auparavant; sur tous les faits relatifs à ce passé, elle divaguait complètement... Je me plaisais à la reporter au temps de sa jeunesse ; aussitôt elle devenait lucide , fredonnait les refrains (le scs chansonnettes, et (juand je pronon^^ais le nom de Legouvé, elle me récitait ses vers.... J’étais le seul familier de la maison qu’elle eut connu depuis (juelques années seulement, et mes visites, comme médecin, entretenaient en elle ma notoriété. Mais, il arriva un moment où sa propre nile, étant devenue pour clic une étrangère. Madame M..., se crovant dans une hôtellerie, m’accueillit avec étonnement, et, sc tournant vers sa fille: — Vous aurez soin , Madame , de recevoir Monsieur

avec tous les égards qu’il mérite et de préparer un bon déjeûner. — Toutes les facultés intellectuelles avaient déménagé les unes après les autres... Madame M... tomba ensuite dans l’assoupissement et mourut quelques temps après.

La première formule d’une idée est presque toujours la meilleure, et l’on a souvent à regretter de ne pas l’avoir inscrite immédiatement au manuscrit. Plusieurs écrivains ont constaté ce fait qui est commun à tous les âges. Mais, ce qui est particulier à la vieillesse , à la mienne au moins , c’est que, après avoir conçu une proposition un peu complexe, bien nette et bien claire dans mon esprit, il m’arrive , si je tarde à l’inscrire , de ne plus la retrouver, ni dans ses membres, ni dans ses termes; d^autres idées ^ en lui succédant dans la case des conceptions, l’en ont éliminée en partie, quelquefois entièrement.

Sans doute, on peut expliquer ces phénomènes par des dégénérescences de quelques parties du cerveau ; mais alors il faut se demander pourquoi certaines facultés sont plus atteintes que d^^utres? N’admet-on pas, généralement, que la vieillesse n’eet plus la saison des grands écarts de l’imagination et qu’elle devient l’âge de calme et de pondération du jugement? Ne semble-t-il pas qu’il y

ait là deux conditions organiques localisées , la première réduisant son empire et rétablissant les droits de la seconde.

Rechercher dans le cervo^au la localisation des facultés psycho-intellectuelles, serait-ce donc une vaine illusion, vu réchec de Gall? Je n’ai pas étudié particulièrement la cràniologie, mais je considère que cette science, compromise par trop d’entraînement à scs débuts et trop prétentieuse dans ses détails, a pour elle l’avenir. Son développement ne pourra être (jue très lent et très long, car elle repose avant tout sur les faits les plus minutieux de l’anatomie , de la pathologie et de la physiologie comparée.

Voilà bien des siècles que l’esprit humain disserte ou divague sur les facultés de râme. Si les anciens avaient connu l’anatomie et la physiologie du cerveau, s’ils avaient été appelés, comme la science l’a été depuis un siècle, à tirer profit de l’observation anatomo-pathologique, à quels résultats ne serait-on pas arrivé dans Tétude des phénomènes moraux et intellectuels?... L’aphasie phénomène psychique des plus curieux, ne trouvet-elle pas, à l’heure actuelle, une explication organique, sans qu’il soit besoin de recourir à l’àinc?

Peut-on dire quelles seront les limites des

découvertes à faire en psychologie sur le terrain des fonctions cérébrales?... L’amnésie, diminution ou perte de la mémoire, n’a-t-elle pas des liens physiologiques avec l’aphémie, et la cause organique de l'une ne peut-elle pas se rapprocher de celle de l’autre?...

La parole est plus que jamais aux phrénologues... à ceux surtout qui peuvent joindre aux observations physiologiques la ressource des observations 'post mortein, l’autopsie cérébrale. A ce point de vue, les profondes études de M. J. Luys sur le cerveau et SES FONCTIONS — feront époque. O

(■) J. Luys. — he cerveau et ses fonctions — Félix Alcan, libraire.

Page 1