LA VIE ORGANIQUE, BASE DE LA MÉMOIRE
En avançant cette proposition : que Fétude d’une personnalité, par une autre personnalité, n’interresse que la psyehologie spéculative, c’était affirmer indirectement que les bases de la psychologie positive ne peuvent se trouver que dans les données de la physiologie, de la pathologie, de l’anatomie comparée.
Il nous semble aussi que l’analyse des impressions sensorielles et de tout ce qui ressortit au moi sentant, ne peut être mieux faite que par la personnalité qui perçoit, à l’état normal.
Chercher cà se connaître soi-même, s’étudier, s’analyser dans son intime sensibilité, ne serait-ce pas un des terrains à déblayer pour l’éclaircissement du problème de l’activité mentale, et en particulier de la mémoire?... Et, sur ce terrain, les conditions Ic.s plus favorables à l’analyse ne se trouvent-elles pas dans le parcours d’une existence personnelle
arrivée à la période où l’on se plait à revivre dans le passé?... Evidemment les circonstances de la vie militante ne peuvent être favorables a cette rentrée en soi-même. Pour que notre sens intime se replie dans ses profondeurs et réveille nos souvenirs, l’éloignement des incitations extérieures, c’est-à-dire l’isolement, la retraite, sont indispensables... M. Th. Ribot, malgré l’aetivité si diversifiée de sa vie intellectuelle, doit avoir ses heures de recueillement. Entre autres analyses Psycho- Physiologiques qui enrichissent son Livre (*), ce qu’il a éerit sur les repères de la mémoire est tiré de son propre fond : c’est de l’Autopsychologie du meilleur crû.
Aux approches du terme de mon 15' lustre, j’ai à constater, dans le passé et dans le présent, que les jouissances de la vie de relation, par les yeux, m’ont fait en grande partie défaut; tandis que, par les oreilles, elles ont été graduées dans leur évolution jusqu’au moment où elles durent subir la loi de régression, formulée aussi par M. Ribot.
C’est le souvenir de mes impressions, en ce qui concerne la vision et ^audition que je vais consigner ici, en les soumettant aux interprétations qui v ressortissent.
(*) Les maladies de la mémoire — félix Alcan, éditeur.
Mais, avant de mettre, sur ce point, notre personnalité exclusivement en cause, il nous a paru nécessaire de préciser, (juelles sont les bases de la mémoire.
La mémoire, d’après les données de la science actuelle, est la résultante de l’activité des cellules cérébrales, ou, si l’on veut, de la vie du cerveau. Elle est la conséquence de la propriété qu’ont les éléments nerveux de retenir et de reproduire la trace des ébranlements anciens.
La mémoire comme on l’entend généralement est loin d’être la mémoire tout entière ; elle n’en est qu’un cas particulier, le plus élevé et le plus complexe qui, pris en lui-même et étudié à part, se laisse mal comprendre. Elle est, comme l’a dit brillamment M. Ribot :
— « Le dernier terme d’une longue évolution et comme une efflorescence dont les racines plongent bien avant dans la vie organique. » —
Considérer la mémoire comme une faculté de l’àme c’est prendre la partie pour le tout, rellet pour la cause, l’ombre pour le corps.
L’élément qui, dans la vie de relation, reçoit les impressions sensitives, c’est la cellule nerveuse.
En même temps qu’elles réagissent sur elle, elle les emmagasine de telle façon qu^il reste dans 1 élément organique une modification qu il retient et qui le prédispose à fonctionner de nouveau de la même manière. M. Ribot a reconnu qu’il est impossible de préciser en quoi consiste celte modification.
— a Ni le microscope ni les réactifs, ni l’histologie ni l’histochimie ne peuvent nous l’apprendre ; mais les faits et le raisonnement nous démonti’ent qu’elle a lieu. » —
Sur ce point, M. Luys avance une affirmation qui n’est pas sans quelque vraisemblance. Sa doctrine s’appuye sur la phosphorescence des éléments nerveux ; et si elle reste dépourvue de démonstration objective, elle trouve appui dans la richesse d’éléments phosphorés dont se compose la substance nerveuse et surtout le cerveau.
Une des conditions physiologiques de la mémoire consiste aussi dans l’établissement d’associations stables.
— « La mémoire organique, dit M. Ribot, ne suppose pas seulement une modification des éléments nerveux, mais la formation entre eux d’associations déterminées pour chaque évènement particulier, l’établissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition deviennent aussi stables que les connexions anatomiques primitives. » —
Bien que le nombre des cellules cérébrales ait été cbiffré à 600 millions, avec variantes suivant les anatomistes, l’iiypothèse d’une impression unique n’a rien d’inacceptable ; il faut rcmar(iuer seulement que cette modification unique, pouvant entrer dans des combinaisons diiïérentes, peut produire des résultats diflérents.
Si la localisation des facultés psycho-intellectuelles ne peut s’admettre jusqu’à présent dans le sens qui leur a été attribué par les cràniologues, la science positive n’en est pas moins en état de constater, aujourd’hui, que tel' ou tel groupe dfimpressions sensorielles est plus spécialement réparti dans telle ou telle région de l’écorce cérébrale. De là des prédominances fonctionnelles d’où peuvent résulter des aptitudes spéciales de l’esprit.
Au Chapitre du développement des phénomènes de la mémoire, M. Luys traite des phases successives que parcourent les cellules cérébrales, de l’enfance à la vieillesse. Nous reproduirons ici son exposition des caractères organiques qu’il attribue aux cellules cérébrales dans huitième période de l’existence humaine.
— «A mesure que l’individu subit dans chaque partie de son état les effets de la sénescence, à une époque très inégale pour la plupart des hommes, les cellules cérébrales subissent, comme tous les éléments de l’or-
ganisme, les effets de l'usure progressive... Klles vieillissent histologiquement, elles s’infiltrent plus ou moins de substances granulo-graisseiises ; elles cessent d’être transparentes, elles se ratatinent, et, au point de vue dynamique elles perdent insensiblement une partie de leur sensibilité et de leur force coercitive propre, si bien, qu’en tant que foyer de phosphorescence organique, on peut dire qu’elles s’éteignent par places dans certaines circonscriptions de l’écorce cérébrale. — C’est alors que les phénomènes généraux de l’activité mentale subissent un déchet notable et proportionnel à la somme des éléments cérébraux mis hors de service. Chez le vieillard, tantôt les souvenirs disparaissent d’une façon isolée, tantôt ce sont ceux qui ne sont pas entretenus par un exercice régulier qui s’éteignent, et tantôt, c’est la faculté générale de la mémoire qui faiblit en totalité et entraîne dans sa déchéance l’obtusion progressive des sentiments les plus vifs.
Il se passe à ce moment un phénomène assez étrange dans lequel on constate, contrairement à ce qu’il serait vraisemblable de supposer à priori, que chez les vieillards, de même q-ue chez les aliénés déments, ce sont les souvenirs anciens qui sont les plus frais et les plus étincelants, alors que les faits récents, les impressions qui viennent de les ébranler à l’instant même, sont inaperçus et considérés comme s’ils n’existaient pas. Il est Vraisemblable qu’à cette époque de la vie, les cellules du sensorium, altérées dans leur constitution intime, sont devenues paresseuses, et incapables de s’ériger en présence des impressions extérieures récentes qui viennent s’éteindre dans leurs réseaux; et que cet état de torpidité des éléments du sensorium pour les incitations
nouvelles, laisse le champ libre aux ])lus anciennes (jui conlinuenl à vibrer sans conteste, sans être obscurcies par des impressions plus vives, et à perpétuer ainsi à longue distance les dernières lueurs phosphorescentes d’un passé qui s’éteint. » — (*)
Celte interprétation de M. Luys, toute différente ([u’elle soit de nos conjectures fondées sur l’ostéologie sénile, n’y contredit en rien. L’une et l’autre peuvent avoir leur valeur relative. Remarquons seulement (jue l’idée d’infiltration de substances granulograisseuses ne s’accorde guère avec celle de ratatinement. Celle-ci correspondrait mieu.v à l’assertion de Gall : (jue dans la vieillesse le cerveau diminue.
A la suite de ces courtes données touchant les hases de la mémoire organique, on pourrait s’attendre à nous voir aborder le terrain de la mémoire psychique; mais ici nous passerions du domaine de la science, à peu près positive, à celui des spéculations (jui ne traduisent, au fond, (jue des subtilités de l’esprit humain. Toutes les pages que Ton a écrites sur des théories en dehors des phénomènes de sensibilité et de motricité ne représentent guère, pour nous, que les ombres de la raison, ou des fantômes.
Tout ce qui a rapport à la conscience se sent,
(' J. Luys — Phosphorescence des éléments nerveux — F. 128.
mais ne s’explifjiie pas, sinon par des eonjeetnres; et la doctrine de l’inconscient, malgré la théorie des réflexes, est loin de reposer elle-même sur des principes absolument déterminés.
Ces considérations nous semblent applicables à l’état actuel de la science qui étudie, dans l’homme, le moi sentant et pensant, la Psychologie, en un mot.
De ces deux facteui's, nous n’analyserons en nous même, au point de vue de la mémoire, que les appareils sensitifs de la vision et de Taudition, les autres appareils n’ayant rien présenté de spécial à l’étude que nous en avons faite sur iiotre personnalité.
Nous exposerons aussi, comme observations qui nous sont particulières, trois cas où l’automatisme et le conscient se confondent en action double et simultanée. La difficulté de leur interprétation fera ressortir les incertitudes de la science sur ce point.