LA MÉMOIRE EX EXERCICE
MÉMOIRE DES APPAREILS DE LA VISION ET DE l’audition.
Les nptitudes, pour les sens, à recevoir et à enregistrer les impressions du monde extérieur, sont des plus diversifiées; chacun de nous a, sous ce rapport, sa faculté maîtresse, siégeant dans l’un des appareils sensitifs d’où procèdent la vue, l’ouïe, le goût, l’olfaction, le toucher. Posséder, à un degré éminent, plusieurs de ces facultés, constitue un rare privilège.
MÉMOIRE DE l’ APPAREIL VISUEL.
Dès mon enfance, sans être myope j’avais une vue de courte portée. Cela me fut démontré, pour la première fois, au Collège, où des caractères, lus facilement par mes condisciples, manquaient de netteté pour ma vision. A 20 ans, il me fallut,
pour voir à quekjuo distance, adopter des lunettes à mvopie, n“ 24. Plus lard, j’eus à constater aussi, qu’en dehors des sept couleurs primitives du spectre, les nuances, résultantes de leur fusion, restaient pour moi mal déterminées. Le Daltonisme rentrait donc dans mon lot...
Ces incorrections, dues à une organisation vicieuse de mon appareil visuel et peut être aussi des centres cérébraux, ont eu pour conséquence un manque de mémoire des impressions relatives à la vision.
De tous les voyages exécutés aux diverses périodes de mon existence, aucun ne m^a laissé de souvenirs topographiques; ^impression des lieux, à chaque visite, a conservé à peine quelques jours de durée.
Il est résulté de cet état défectueux que je n’ai jamais ressenti l’attrait des voyages... Le manque de mémoire des lieux a aussi pour conséquence la difficulté de m’orienter d'^ns les grandes localités, surtout à Paris; sans les renseignements verbaux et autres qu’on trouve, à chaque pas, dans la Capitale, je risquerais fort de m’y perdre.
Sous un autre rapport, ce manque de mémoire visucjlc portant sur les physionomies , il m’est arrivé bien souvent de ne pas reconnaître, à une subite rencontre, des personnes a\'cc lesquelh;s
j’avais eu, il ii’y avait pas bien longtemps, des entrevues sympallii(pjes et répétées; aujourd’hui, c’est après un intervalle de (juebjues jours que j’ai à subir ce désagrément.
Les impressions (jui me restent d’une vue d’ensemble, d’un paysage, d’une action scénique, soit naturels, soit peints, sont également très fugitives. Une des graiules œuvres d’Horace Vernet, la prise de la Smala que j’ai vue au Louvre, il y a quelque 50 ans, m’a laissé le souvenir d’un beau et grand tableau; mais, les détails de composition, de dessin, de couleur, sont complètement effacés de ma mémoire... Il en est de meme des œuvres les plus rcmarijuables que j’ai pu voir postérieurement. Je n’ai, dans tous ces cas, (|ue la jouissance du moment.
Il me serait impossible de faire un dessin de mémoire, meme a[)iès l’impression reçue; et ccjicndant, sans règle, sans principes, je copie assez bien les choses (juc j’ai sous les yeu.x. Ce fait ne démontrc-t-il [las l’état d’imperfection de mes cellules optiijucs incapables d’emmagasiner les impressions du monde c.xtérieur?
Disposition remarquable ! La faculté de saisir et d’apprécier les rapports et les proportions des choses entre elles, existe pour moi. La moindre irrégularité dans une composition me choque, et je
trouve volontiers des défauts dans les œuvres du dessinateur, du sculpteur, de rarcliitccte , etc... Il m’était difficile de me rendre raison de ce phénomène. Une interprétation de M. Th. Rihot est venue me donner quchpie satisfaction sur ce point.. Suivant M. le Directeur de la Revue philosophique, un fait de ce genre se relierait, non pas à la sensibilité de la rétine, mais à l’action régulatrice des muscles moteurs du globe oculaire, soumis euxmêmes à la sensibilité inconsciente cxcito-motrice.
MÉMOIRE DE l’aPPAREIL AUDITIF.
Les avantages d’un appareil optique , vif et pénétrant, me faisant délaut, ai-je trouvé une compensation équivalente dans la possession d’un appareil auditif mieux conditionné?.. L’é(juivalencc ne peut se mesurer ici; et chaque jour m’a démontré ((UC la vie de relation est, avant tout, dans les yeux. C’est là que l’imagination^ l’esprit, se nourrissent et se développent. Le grand privilège, sans doute, serait de posséder, à l’état de ()crfcction, ces deux facultés dans les(|uelles l’homme trouve scs jouissances les plus étendues.
Aptant mes souvenirs visuels se sont annulés vite, autant ceux de mes impressions acousli(|ucs ont été vivaces. .Te n’irai pas justjii’à dire (juc les
flirs endormants du berceau me sont restés dans les oreilles ; mais, les cbants simples et naïfs des Noëls, entendus dès l’Age de 4 à 5 ans, m’y reviennent, d’année en année, à l’époque voulue.
Et, combien de refrains, perçus dans mon jeune Age, sont restés dans ma mémoire !... Si, d’un coté, je n’ai conservé aucun souvenir de la mise en scène des fêtes publiques qui ont réjoui mon enfance, rien ne s’est perdu de ce qui intéressa mon audition... Si je ne revois plus dans leur détail les processions de la Fctc-Dicu, j'entends encore les violons, mêlés aux llùtes et aux clarinettes, et appuyés par la grosse caisse et les cymbales!... Naïvetés du temps !
La plupart des mélodies qui ont cbarmé mes oreilles, à Paris ou ailleurs, dans ma période de 20 à 30 ans d’Agc, me sont restées fidèles, et il se passe i)cu de jours que je n’en rumine quelquesunes ; car, A mon grand regret, je ne suis instrumentiste en aucune façon.
Aujourd’hui, je goûte encore la musique avec délices ; mais l’impression, toute du moment, s’est effacée au lendemain. Les cellules auditives sont comblées: elles ne conservent rien.
Ne résulte-t-il pas de ces faits, relatifs A la vision
et à l’audition, une considération qui peut être généralisée aux facultés de provenance sensorielle: c’est que l’intensité de chaque mémoire particulière est en rapport avec les qualités organiques de l’appareil d’où elle procède. Chez moi, l’état défectueux de l’appareil optique a dû ne transmettre aux centres cérébraux que des impressions mal élaborées que les cellules du sensorium ne pouvaient emmagasiner. De là le manque de mémoire des lieux et de tous les objets incitateurs de la vision... L’appareil auditif, au contraire, était, à la périphérie et au centre récepteur, dans les meilleures conditions organiques, et il n’a rien laissé échapper des incitations acoustiques partant du dehors.
Il y a 65 ans, (j’étais dans ma 14“ année) j’eus l’occasion de séjourner huit jours à Charleville ; et rien, comme souvenir, absolument rien, ne m’est resté de l’aspect de cette localité. Par contre, certaines horloges, au timbre argentin, me remettent en mémoire celui du carillon de l’hôtel de ville dont les petits airs m’avaient charmé.
.Te ne quitterai pas ce sujet sans faire ressortir deux propositions qui me semblent ne pas s’accorder dans l’ouvrage de M. Luys.
La première, au Chapitre de i.a mémoire en exercice, paragraphe des mémoires locales, établit:
— a Que les divers groupes d’impressions sensorielles ont tous dans les régions différentes du sensorium un territoire spécial de distribution, et par conséquent qu’il y a dans les cerveaux humains des inégalités très nettement déterminées au sujet de la part afférente à chaque ordre d’impressions sensorielles en particulier. — C’est ainsi que tel, dont les régions cérébrales optiques sont abondamment pourvues de cellules nerveuses bien douées, bien vivantes, sera apte à apercevoir nettement le monde extérieur, les objets ambiants avec leur coloration, leurs rapports; — que tel autre dont les régions acoustiques cérébrales auront un grand développement, sera prédisposé à apprécier toutes les nuances et les délicatesses de l’harmonie musicale, etc. — On est donc ainsi amené à dire qu’il y a dans l’ensemble des phénomènes de la mémoire certaines particularités en vertu desquelles cette mémoire est plus ou moins vive chez tel ou tel individu pour telle ou telle opération cérébrale; et qu’ainsi il est un certain nombre de mémoires locales bien nettement déterminées, et ayant en quelque sorte une autonomie aussi indépendante que les impressions sensorielles génératrices auxquelles elles sont généralement associées ?» — (')
Celte proposition n’est-elle pas des plus explicite au sens arfirmalil' de nos appréciations précédentes, et ne reçoit-elle pas de ses dévclop[)ements le caractère d’une loi fondamentale?... Il nous est donc impossible de comprendre le paragraphe (pii suit immédiatement et ipii a pour litre : de i.’knciiaInement des souvenirs.
(') Le cerveau et ses fonctions — P.age 120.
— « L’étude du cerveau, dit M. Luys, vient de nous montrer qu’il y avait des régions isolées destinées à recevoir et à élaborer d’une façon indépendante les groupes isolés d’impressions sensorielles ; l’étude de l’écorce cérébrale, d’un autre côté, nous montre que s’il y a une certaine autonomie fonctionnelle, au point de vue de la dispersion des impressions, cette autonomie n’est ni complète ni définitive, attendu qu’il résulte de l’examen du réticulum nerveux de la corticale que ce réticulum forme un tout continu dans toute son étendue, une unité complète comme la surface cutanée; si bien que, les incitations perçues à un moment donné, dans une certaine région du seiisorlum, sont néanmoins aptes à se disséminer au loin et à associer à leur ébranlement les régions diverses du réticulum cérébral. » —
Voici Tun des exemples sur lesquels l’auteur appuie sa seconde proposition...
— « C’est ainsi que la vue de tel ou tel décor d’une représentation théâtrale me fera me souvenir du morceau de musique entendu eu sa présence, et que du même coup, si dans un autre milieu j’entends les refrains qui m’ont frappé, je sentirai s’éveiller en moi les souvenirs afférents qui me représenteront les décors et le spectacle des yeux dans lequel j’ai pour la première ibis entendu les sons musicaux. » —
Sans doute cette dernière proposition paraîtrait juste si on l’appliquait à une personnalité dont les appareils sensitifs présenteraient un degré égal de
perfection. Mais, où la rencontrera-t-on cette personnalité? Evidemment, elle ne peut être qu’idéale; riiomme de génie lui-même ne la représenterait pas dans un état de perfection aussi généralisé. Le génie d’un peintre se rapporte, non j>as exclusivement, mais pour une bonne partie, aux qualités de l’appareil visuel. N’en est-il pas de même pour les musiciens compositeurs de haute lignée, pour les grands maîtres de la mélodie et de l’harmonie musicale? Toute leur valeur ne provient-elle pas de la perfection anatomique et physiologique de leur appareil auditif? La question de sentiment (ju’il faut y joindre ressortit à la Psychologie spéculative ; mais, au fond, la perfection de l’appareil organique domine la situation.
Il m’est donc impossible de comprendre l’enchaînement des souvenirs comme l’entend M. Luys, c’est-à-dire d’une façon aussi généralisée. Cette proposition me semble comporter l’idée d’une perfection- pour tous les organes des sens, synthèse que l’observation ne démontre pas et qui ne s’accorde pas avec la doctrine des mémoires locales.
Ayant résolu de ne pas sortir du terrain des observations ùiites sur moi-même, je ne soulèverai pas la question des faits |)lus complexes auxquels M. Luys fait encore application de son principe.
En revenant à ce qui concerne mon humble personnalité, ne suis-je pas obligé de répéter que, si j'ai conservé le souvenir des chants ou mélodies que j’ai perçus pendant et depuis mon enfance et dont je reste imprégné en quelque sorte, mon appareil visuel n’a rien conservé, absolument rien, des impressions au milieu desquelles ces chants se sont produits. Des mélodies du Pré aux Clercs, de la Dame Blanche, de la Muette, des Huguenots, etc., viennent tous les jours résonner à mon appareil auditif, sans incitation d’aucune sorte. Si les paroles qui accompagnent ces mélodies en provoquent la mémoire, et si, réciproquement la mélodie ramène les paroles, c'est toujours la mémoire acoustique, seule, qui est en action. Non seulement je ne revois rien des mises en scène ; j’ai aussi complètement perdu le souvenir des acteurs, de leurs physionomies et de leurs gestes.