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LES POINTS DE REPÈRE DE LA. MÉMOIRE

L:i mémoire a ses points de repère, jalons qui nous servent à la rétablir, aux cas d’oubli ou d’incertitude de faits accomplis, ou d’impressions reçues soit dans le temps, soit dans l’espace.

Pour la science nouvelle, cette question repose, avant tout, sur l’idée de localisation dans le temps, doctrine opposée à celle de la iilieconnaissance » dont la méthode s’embarasse de diflicultés et d’explications factices. La localisation dans le temps n’implique, elle, aucune hypothèse ; elle n’est que la simple expression des faits.

— « Théoriquement, nous n’avons, dit M. Ribot, qu’une manière de procéder. Nous déterminons les positions dans le temps comme les positions dans l’espace par rapport à un point fixe, qui, pour le temps, est notre état présent. . . — Le mécanisme théorique de la localisation consiste dans une marche régressive qui, parlant du présent, parcourt une série de termes plus ou moins longue.

— c< Pratiquement, nous avons recours à des procédés plus simples et plus expéditifs. Nous faisons bien rarement cette course régressive à travers tous tes intermédiaires, rarement à travers la plupart. Notre simplification consiste tout d’abord dans l’emploi de points de repère. Je prends un exemple très vulgaire. Le 30 novembre, j’attends un livre dont j’ai grand besoin. Il doit venir de loin, et l’expédition demande au moins vingt jours. L’ai-je demandé en temps utile? Après quelques hésitations, je me souviens que ma demande a été faite la veille d’un petit voyage dont je peux fixer ta date d’une manière précise au dimanche 9 novembre. Dès lors le souvenir est complet. Si l’on analyse ce cas, on voit que l’état de conscience principal — la demande du livre — est d’abord rejeté dans le passé d’une manière indéterminée. Il éveille des étals secondaires ; comparé à eux, il se place tantôt avant, tantôt après. A la suite d’oscillations plus ou moins longues, il trouve enfin sa place ; il est fixé, il est reconnu. Dans cet exemple, le souvenir du voyage est ce que j’appelle un point de repère. » —

Aller plus loin dans cette question dépasserait notre but. Le lecteur curieux d’approfondir la théorie de la localisation de la mémoire dans le temps, ne peut mieux faire que se reporter au Livre de M. Ribot. Elle y est magistralement traitée.

Les points de repère dans l’espace sc rattachent plus particulièrement aux impressions sensorielles ;

rattention y remplit un premier rôle ; mais, ce n’est que postérieurement à l’impression qu’elle intervient avec le jugement pour établir une donnée mnémonique.

Le fait suivant en est un exemple.

Souvent il m’est arrivé, depuis deux ou trois ans de ne pouvoir retrouver, au moment topique, le nom d’un médicament ayant tenu une place importante dans ma pratique médicale. Le sirop de Gibert rentrait dans ce cas, et, plusieurs Ibis, j’avais dii formuler: Sirop de X..., à l’iodurc de potassium et au dento-chlorure hydrargiritjuc.

Le pharmacien comprenait ; mais cette rubrique forcée était contrariante pour moi.

A tout prix, il me fallait un moyen mnémonique et ce fut uu passé bien lointain qui me le fournil. Je me souvins qu’au temps de mon enfance, j’avais assisté aux leçons de catéchisme d’un bon abbé Gilbert ; et ce nom, resté vivace dans ma mémoire, y revient à ma volonté. Or, de Gibert à Gilbert, il n'y a que la difl'érence d’une lettre, et le nom de l’abbé me donne subito celui de l’auteur méritant du sirop.

Ici, pour la mnémonique, la consonnance joue le plus grand rôle. Cette observation démontre aussi combien les souvenirs d’enfance sont persistants. Et, comme par ma disposition cérébrale je suis

un auditif plutôt qu’un visuel, j’ai la conscience (jue la inémoire de la vision a été nulle dans ce cas. Je pourrais citer d’autres faits analogues.

Voici d’autres analyses rentrant dans la môme catégorie.

Elles sont tirées d’observations faites sur moimême en ce qui concerne la mnémonique de la versification.

Dans mes heures d’isolement et de loisirs, aujourd’hui presque permanents, j’aime raviver dans ma mémoire quelques - unes des poésies apprises pendant et depuis ma jeunesse. Quand l’oubli s’en mêle, ce n’est qu’après des insuccès rebutants que je revois le livre.

E.xemple... Je voulais, à un moment donné, nie remettre en esprit l’un des Chefs-d’œuvre de Béranger — les quatre âges historiques — ... Grandiose invocation à la famille humaine... ode pénétrante, en sept stances, plutôt que chanson à couplets.

Pendant plusieurs minutes, les deux premiers vers de la première strophe, me faisant défaut, j’eus recours aux rimes... Le troisième et le quatrième vers me disaient :

Tu vas crouler ; de flambeau qui puisse

Guider la foule à travers tes débris.

Les fins de vers tsse et ?'is me cornaient aux oreilles, sans résultat, (juand, tout à coup, le mot ab?‘is vint consonner avec cfébris. 11 me donna le vers:

Ta chute, hélas ! menace nos abris , lequel vers ramena, par intuition auditive :

Société, vieux et sombre édifice.

Ainsi fut reconstituée, sans le secours du livre, la moitié de la première stance dont le début m’avait échappé... Je pourrais citer beaucoup d'autres faits du môme genre.

Si la mémoire des choses écrites, soit en vers, soit en [)i’osc, se relie, avant tout, aux facultés psycho-intellectuelles, les impressions sensorielles des appareils optique et auditif y fournissent aussi un appoint important. La vision et l’audition qui sont, au fond, les princijiaux fournisseurs de la mémoire, en deviennent aussi les adjuvants.

Dans le premier âge, n'cst-ce pas sur l’audition, seule, que se tonde la mémoire des récitations? La plupart des jeunes enfants ne récitent-ils pas comme des perroquets? Et le jierroquet n’a pour lui que l’audition... Plus tard, (juand l’enfant sait lire, il a la vision et l’audition, adjuvants de l’intelligence, pour fonder la mémoire.

Dans cet ordre de faits, M. Ribot cite, d’après Abercromhie, le cas exlraordiiiairc d’un acteur f|ui, appelé à remplacer un confrère malade, dut apprendre, en peu d’heures, un rôle long et difficile. — (I II l’apprit très vile et le joua avec une parfaite exactitude. Mais, immédiatement après la pièce, il l’oubliait, à tel point qu’ayant à jouer le rôle plusieurs jours de suite, il était obligé chaque fois de le préparer à nouveau, n’ayant pas, di.sait-il, le temps de l’étudier. Interrogé sur le procédé mental par lui suivi, quand il joua son rôle pour là première fois, il répondit qu’il avait complètement perdu de vue le public, qu’il lui semblait n’avoir devant les yeux que les pages de son livre, et que, si quoi que ce soit avait interrompu cette illusion, il se serait arrêté instantanément n — .

Est-il bien certain que, dans ce tour do force, l’appareil de la vision ait été le seul adjuvant de la mémoire ?

Vraisemblablement, l’auteur avait étudié son rôle à haute voi.x. Si, en s’isolant de la foule des speetateurs, et s’absorbant en lui-même il revoyait ce qu’il avait lu, il devait aussi avoir dans les oreilles la réstiunanee des mots qu’il s’était récités, un [)cu avant rentrée en seène. Les cellules de l’appareil auditif avaient dû conserver leurs vibrations aussi bien <jue les eellules de l’appareil de la vision, à moins que eelles-ci n’aient été marquées d'une prépondérance de perfection sur les premières.

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Il eut cto curieux de savoir si le rôle de l’acteur était formulé en vers ou en prose? Dans la versification, le rhythme, les consonnances, aident beaucoup à la mémoire.

La mnémotechnie de la versification nous présente trois facteurs principaux : l’un, fondamental et exclusivement psychique, se trouve compris dans l’idée ou les idées qui ressortissent à l’attention, à l’esprit; les deux autres qui se relient à la vision et à l’audition, pour n’etre que du domaine de la physiologie, n’en ont pas moins l’importance de leur rôle.

C’est dans la récitation de mémoire d’un morceau de longue haleine, appris et assimilé depuis longtemps, (|ue l’analyse de la mnémotechnie versifiée SC laisse mieux pénétrer.

Je prends pour exemple le début d,’ Athalie, ou la chute des feuilles, de Millevoye. Dans ces récitations, rcnchaînement des [)ériodes se fait manifestement par l’audition ou la vision, autant au moins que par l’esprit; et c’est là qu’une sorte d’automatisme se dessine le mieux. Dans les cas de ce genre, j’ai le sentiment (jue mon récit est conduit par l'automatisme impérieux de la résonnance plutôt que par l’esprit. S’il s’agit, au contraire, de

coupures dialoguées, tic strophes ou de couplets, aux idées variées, la eonsonnance n’y perd rien de ses droits et l’attention est foreéc d’établir les siens.

Dans le cas de l’acteur cité par Abercrombie, on peut trouver de l’analogie avec celui de beaucoup d’enfants capables d’ap[ircndrc, en une demi-beurc, une fable tbunc page et de la réciter correctement. Huit jours après, ils l’ont complètement oubliée si, dans l’intervalle, on n’a rien fait pour l'emmagasiner dans les cellules... J’en connais un qui, dans le cours de sa septième année, avait appris, jour par jour, une fable de Florian, une récompense étant attachée à chaque fable. Le petit volume terminé, on voulut reprendre la récitation sur différents points... Même pour les plus récents, il ne restait absolument rien de la première opération.

Je terminerai par une digression sur renseignement public. En fait, je ne serai pas sorti de mon sujet.

Il y a 60 ans, on était loin de la surcharge des programmes actuels... Dans notre petit Collège, nous avions pour Professeur de Troisième et de Sceo;ide un bon vieux lettré dont la méthode d’enseignement avait son cachet tout particulier. Il mettait tous scs soins à nous imprégner des œuvres de Boileau et de scs règles rigoureuses dans l’art

d’éctire. Il sc conlcnlait d’y adjoindre, dans le cours de ces deux années, des fragmenls de Racine et des morceaux choisis des dillérents auteurs classiques... Pour les exercices de la mémoire, il ne sortait guère de la versification ; la prose, choisie parmi les meilleurs maîtres, fournissait des lectures et des interprétations sur lcs(iuclles les élèves étaient exercés... De mois en mois, on revenait sur les sujets ap|)ris en détail; ou les récitait en bloc, et on les reprenait à de longs intervalles jus(|u’à incrustation dans la mémoire.

Les résultats ont été qu’à l’heure actuelle je puis réciter encore des satires de Boileau tout entières, des fragments des Rpîtres, de l’Art poéticpic et diverses pièces du meilleur choix.

Que l’on concentre les exercices de la mémoire, en revenant souvent sur le meme sujet, il en reste (juclquc chose : si yous les dispersez sur une loule de sujets dillérents, il n’en reste rien... Ceci, au moins, pour le commun des martyrs !

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