CHAPITRE IV
OBSERVATIONS ET INTERPRÉTATION d’actes psycho-physiologiques , DOUBLES ET SIMULTANÉS , S’EXERÇANT SÉPARÉMENT , l’uN CONSCIENT, l’autre AUTOMATIQUE.
Dans les ex|)Ositions si largement étudiées de MM. Th. Kibot et J. Luys, sur les conditions des phénomènes psychiques conscients et des pliénomcnes automatiques, je n’ai pas rencontré de cas, à l’état normal, semblables à ceux que je consigne ici. Quelques faits, rapportés par ces savants auteurs pourraient s’en rapprocher par analogie ; mais, ils sont d’ordre pathologique.
Les trois observations dont je vais donner l’analyse ont été faites sur moi-même : c’est de l’auto- ()sychologie pure.
D' Observation. Récitation muette et de mémoire^ se continuant^ inconsciemment, m-al(jré et i^endant V intevnention et Vexer-
cice d’une idée dominante, étrangère au sujet en récitation.
J’ai dit que dans le cours de mes études universitaires j’avais eu à apprendre et à réciter de mémoire des pièces de diflércnts auteurs, entre autres, de Racine et de Boileau.
Ma faculté visuelle périclitant, et la crainte d’une cécité complète m’agitant chaque jour, j’essayai, pour ne pas perdre toute relation avec nos poètes, de me remettre! en mémoire les vers classi(|ucs et autres que les piéoccupations d’une vie militante m’avaient fait oublier.
Cette nouvelle assimilation, entreprise partiellement, me donna quelques résultats; mais, j’ai à constater, trop souvent, que l’oubli cède dillicilement scs droits pour bien des passages.
C’est i)Ourquoi je me suis fait une habitude de me réciter tous les soirs, à mon coucher, l’iinc des pièces reconstituées dans ma mémoire. J’y trouve un moyen soporifnpjc (]uand le sommeil a peine à venir.
Or, voici ce qu’il m’arrive souvent. Si dans la soirée, j’ai été sous l’inllucncc d’une préoccupation et que, pendant ma récitation mentale, une idée dominante s’installe d’autorité, la récitation se continue inconsciemment; et, à mon grand étonnement, quand l’idée dominante disparaît, je me
trouve, dans ma récitation, à la fin ou dans le cours de la période commencée, laquelle a été suivie automatiquement.
T Observation. Lecture muette, suivie inconsciemment lorsque, clans son cours, survient une idée dominante.
Dans le cours d’une lecture, si une idée étrangère au sujet suivi, survient et détourne mon attention de la lecture, celle-ci cependant se continue quelquefois automatiquement. J’en ai la preuve quand l’idée dominante disparaissant, je me vois arrivé au milieu ou à la fin de la page commencée, sans qu’il me reste la moindre notion du texte parcouru.
3" OBSERvATiOiN. Action musculaire, dévelojJj^ée et exercée inconsciemment j)vndant V existence d’une préoccu'pation.
Se déshabiller, à l’heure du coucher, est une opération qui, répétée tous les jours, devient une routine et constitue une sorte d’automatisme exempt de désordre. Sans (]ue la conscience s’en môle bcAïucoup, chaque vêtement, chaque objet trouve sa place, dans un ordre déterminé. La place de la montre est, d’ordinaire, sur la table de nuit; or, il arrive fréquemment, ([uand je suis sous l’inlluence
d’une préoccupation, que prenant inconseiemnaent mon chronomètre; j’en lais jouer le remontoir, et m’arrête, juste à point, dans cet acte automatique. C’est (juand la conscience me dit de ne pas oublier cette opération nécessaire que je constate sa réalisation.
Ces trois observations portent-elles sur des laits d’activité cérébrale paiticuliers à la vieillesse, ou s’en rencontre-t-il de semblables ou d’analogues à des Ages moins avancés? La réponse se trouvant en dehors de mes propres observations, je me bornerai à l’essai d’interprétation auquel je vais les soumettre.
Dans chacun de ces trois cas, l’activité psychointcllcctuclle a son rôle distinct dans la simultan’éité de l’action double. Elle y est représentée par l’idée dominante qui survient au moment où les autres processus sont ou vont entrer en exercice. Ceux-ci, d’ordre physiologique, se [)rêtent à une explication théorique.
La l'"'’ observation peut-elle se rattacher aux actes d’automatisme secondaire?... Dans la récitation muette de vers appris d’ancienne date, on pourrait trouver de l’analogie avec les mouvements de coordination musculaire, conscients au début,
cl qui, incrustes par l’habitude, s’exercent ensuite automatiquement. Mais ici, la récitation de mémoire relève clle-mcme de l’activité psyclio-intellectuelle; et il me semble qu’on ne peut,, pour l’expliquer, recourir à une action réllexe... Serait-ce que, dans la récitation muette de vers appris de longue date et réappris plusieurs fois, la mémoire devenue complètement organique est susceptible, par cela même,, de tomber dans un état d’activité inconscient, automatique?... Y aurait-il à voir dans ce fait les prodromes de l’automatisme sénile?
Dans la 2' observation , lecture inconsciente , l’incitation sensorielle des caractères typographiques (lu livre , se trouvant neutralisée par l’idée dominante, en activité dans la couche corticale, s’arrête à la couche optique ; le sensorium ne participant pas à l’incitation extérieure, la lecture se fait automatiquement.
Une interprétation que nous recueillons dans l’ouvrage de M. Luys, au Chapitre de V attention vient à l’appui de cette thèse :
— « Lorsque de vives préoccupations, une contention d’esprit, prolongée entretiennent dans certaines zones de la substance cérébrale une période d’éréthisme plus ou moins persistante, il en résulte que ce travail local de suractivité, par cela morne qu’il est engendré sur place, étouffe, par son intensité, les ébranlements du monde
extérieur. C’est la subjectivité qui domine et qui, à elle seule, absorbe l’activité cérébrale; si bien que les impressions extérieures s’émoussent en arrivant, ne pénètrent pas jusqu’aux régions de la personnalité consciente; accaparées par les incitations engendrées sur place, elles sont par conséquent comme non avenues. Il faut donc qu’au moment où l’impression extérieure arrive dans le cerveau, elle ti-ouve les régions sensitives en disponibilité, à l’état sain, et indemne de toute cause locale d’excitation intérieure. » — (*)
3® Observation. Lorsqu’on manie, pour la première fois, le remontoir d’uno montre, toute l’attenlion doit se porter sur l’aetion museulaire mise en jeu. Il importe, en effet, de ne pas dépasser un nombre de tours déterminé; sans eelte préeaution , on romprait à coup sûr le ressort de la montre... Dans celte petite opération, par le contact immédiat de la montre et des mains le sens du toueber est en action; et le processus de sensibilité se faisant des réscau.x périphériques au centre spinal, et de celui-ci au.\ corps striés pour gagner le sensorium, il y a conscience dans la régularisation de l’activité e.xcito-motricc... Mais, peu à i)cu cette opération devenant une routine peut tomber, sous rinnucncc d’une préoccupation, dans le cas d’un acte d’automatisme secondaire; absolument comme tant d’autres actes musculaires, d’abord
(■) — Phase d’incidence de l’activité cérébrale. P. 174.
étudiés, s’exécutent ensuite sans la participation ni de l’attention, ni de la conscience.
Cette observation rentre donc dans les cas d’actes réflexes, actes nerveux amenant des mouvements qui suecèdent à des phénomènes de sensibilité, sans conscience.
Je me suis demandé si cette 3“ observation pourrait se rapprocher de faits rapportés par M. Tb. Ribot, de soldats à pied et même de cavaliers en selle qui ont pu, tout en dormant, continuer leur route; et du cas j)lus remarquable encore, cité par Carpenter, d’un pianiste accompli qui exécuta un morceau de musique en dormant, fait qu’il faut attribuer, dit M. Ribot, moins au sens de l’ouie qu’au sens musculaire qui suggérait la suecession des mouvements.
Sans doute on pourrait trouver de l’analogie entre ces faits et l’observation qui m’est personnelle; mais, l’état de veille, dans mon cas, et l’état de sommeil, dans les autres, constitue, au fond, une grande dillérence. Les derniers ne rentreraient-ils [)as plutôt dans les cas de somnambulisme?
,Pour dégager, autant que possible, nos hésitations dans un sujet aussi subtil, nous extrayerons encore du livre de M. Luys une conclusion qui nous semble appuyer notre interprétation. Elle est tirée
du Chapitre sur la Phosphorescence des éléments nerveux, et a été amenée par des obscrvalious très curieuses, mais (|ui sont d’ordre pathologique...
— « On peut donc dire que les réseaux nerveux de la moelle épinière conservent dans leur intimité les traces des ébranlements qui les ont préalablement suscités, et que ces traces persistantes deviennent, par cela meme, comme une série d’incitations autogéniques fixes, destinées à agir <à longue portée, à rayonner à distance, et cà produire, de cette sorte, une série de réactions tout à fait semblables à celles qu’elles ont tout d’abord dirigées. — Et, ces phénomènes de réaction motrice qui se passent rien que par la mise en jeu des appareils de la vie automatique, sont aptes à évoluer d’eux-mêmes, à se répéter d’après les mêmes formules et en dehors de toute participation delà personnalité consciente momentanément absente. » —