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ÉTUDE

SUR LE DÉDOUBLEMENT DE LA MOTRICITÉ VOLONTAIRE EN CORRÉLATION AVEC LE DÉDOUBLE- MENT DES HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX.

A l’époque où parut la savante brochure de M. J. Luys, (b sur le dédoublement des opérations

CÉRÉBR.VLES et SUR LE ROLE ISOI.É DE CHAQUE HÉMISPHÈRE DANS LES PHÉNOMÈNES DE LA PATHO- LOGIE MENTALE, jc suivais, coiîiuie objet de simple curiosité, des observations qui me semblent, aujourd’hui, mériter l’attention des physiologistes. Je veu.x parler des conditions organiques relatives à la motricité volontaire, de celles qui constituent la Droiterie, le Gauchisme et V Ambidextrie.

Les médecins savent que les paralysies de l’un des côtés du corps ont leur cause organicjuc dans l’hémisphère cérébral du côté opposé ; que les hémiplégies de droite se relient à l’hémisphère gauche, et celles de gauche à l’hémisphère droit.

(U Paris - 1888.

A cette donnée, fournie par la patliologie, correspond une autre eonsidération, d’ordre pliysiologique, comprise dans l’enchaînement des dispositions organiques qui constituent, de toutes pièces, les droitiers et les gauehers. Ici encore, c’est riiémisphèrc gauche qui régit le côté droit du corps, et, inversement, le droit commande à gauche.

L’observation journalière avait mis pour nous cette règle en évidence, quand les propositions et démonstrations de M. Luys sont venues lui donner de l’importance. Ce sujet, pris au sérieux, s’est montré, dès lors, beaucoup moins simple qu’il n’ajjparaît à première vue.

En voyant un cerveau, aux hémisphères géminés réunis par des commissures et des entrecroisements de fibres passant de l’un à l’autre, on peut croire à l’harmonie unitaire de cette masse organique, on peut se persuader qu’on a sous les yeux un organe impair, d’une équilibration parfaite dans ses deux parties latérales.

Il n’eg est rien pourtant. Les constatations les plus minutieuses des anthropologistes sont venues confirmer et mettre au grand jour ce fait : que la symétrie des liémisphères cérébraux n’est qu’apparente, que la correspondance entre les circonvolutions n’existe pas.

Le poids comparé des moiliés latérales présente aussi des diiïérences dans le plus grand nombre des cas. L’équilibration se constate rarement, et, le plus souvent, c’est l’hémisphère gauche qui l’emporte sur le droit. Broca lui-même a constaté Tc-xaetitude de ce fait anatomique.

Le point important dans cette question, celui sur lequel nous devons surtout insister, c’est que, à ne comparer que les deux lobes frontau.x, ces différences existent entre eux, en proportion de la part qu’ils occupent dans chaque hçmisphcre. C’est sur cette donnée que se concentrera tout l’intérêt de notre élude.

N’est-ce pas un fait des plus remarquable que, à juger l’importance physiologique des lobes frontaux, d’après leur perfection relative, tous les avantages soyent pour le gauche. Non seulement, il est prééminent en poids et en volume, mais encore, par la 3° circonvolution frontale, il a, comme le démontre si brillamment M. Luys, le privilège de régir le langage parlé et écrit, cl même le langage des doigts dans l’exécution musicale. Dans ces différents cas, si propres à mettre en évidence l’autonomie de chaque lobe, on arrive aussi à celte considération importante, que la 3® circonvolution frontale devient, dans l’espèce humaine, le type le plus élevé de l’évolution organique.

Les propositions physiologiques de dcdoublenfient se reliant à l’asymétrie des deux hémisphères nous paraissent hors de discussion après l’interprétation que leur a donnée M. Luys.

— « Certes, dit-il, on aurait bien étonné les philosophes et les penseurs du siècle dernier, on étonnerait même encore aujourd’hui toutes les personnes étrangères à la médecine, si on leur disait ex-ahruplo -que la faculté du langage, cette laculté si concrète, si vivante, si humaine par excellence, puisqu’elle est la caractéristique exclusive du genre humain, se trouve à la merci de l’intégrilé d’un lobe cérébral qui est son interprète exclusif, et que c’est le lobe gauche, que dis-je, même une portion du lobe gauche, qui seule sert à l’expression et à la propagation de nos pensées au dehors. Et cependant rien n’est plus vrai, rien ne paraît plus démontre actuellement en fait de physiologie cérébrale. »

L'interprétation, par M. Luys, du langage parlé et du langage écrit, est d’une clarté si pénétrante que le lecteur nous saura gré d’en avoir reproduit ici quelques extraits. La théorie en est applicable, d’ailleurs, aux actes de motricité volontaire qui doivent nous occuper tout particulièrement,

(f La faculté du langage, phénomène d’ordre purement psychique dans les origines intimes où il est conçu, ne peut se traduire au dehors qu’en se manifestant sous une forme somatique, à l’aide de modulations vocales de-

terminées. Celles-ci, à leur tour, ne sont que des effets directs de la contraction volontaire des appareils phonomoteurs : si bien que l’on est amené a dire, au point de vue de son conflit avec l’organisme, qu’elle se résume à n’être qu’une forme spéciale de la motricité volontaire, répartie sur un groupe spécial d’éléments musculaires, les appareils phonomo leurs. » —

Malgré tout l’intérêt qu’elles présentent, nous passons sous silence les phases préparatoires qui se passent au sein des activités psychiques pour arriver aux centres psycho-moteurs où l’incitation primitive se transforme en ébranlement somatique, phonomoteur, en stimulations motrices.

— « A partir du moment où les centres psycho-moteurs de l’écorce ont été mis en action, le mouvement commencé se propage de proche en proche aux différents appareils de l’activité cérébro-spinale qui s’en emparent, l’amplifient et l’incorporent de plus en plus avec l’organisme. Sorti des centres psycho-moteurs, il gagne directement à l’aide des fibres blanches cérébrales les différents territoires du corps strié ; près de là, à l’aide de fibres pédonculaires, il se répartit aux différents segments de l’axe spinal, pour, en définitive, à l’aide des racines antérieures, aller susciter la contraction de tel ou tel groupe de fibres musculaires. C’est ainsi donc qu’eh raison des milieux nerveux différents qu’elle parcourt l’incitation motrice volontaire, conçue tout d’abord à l’état d’ébranlement purement psychique, se transforme insensiblement, se matérialise en quel([ue sorte à

mesure qu’il progresse, et finit par devenir une simple slimulation excilo-motrice. On peut dire que tout acte de motricité volontaire est toujours doublé d’une opération somatique qui le traduit, l’organise et le met en valeur. »

— « Cette activité unilatérale d’un lobe isolé est encore démontrée dans l’action d’écrire et de tracer des caractères graphiques, le dessin ou la peinture. L’écriture, c’est un langage exprimé avec les doigts au lieu de l’être avec les appareils phonomoteurs ; quoi donc d’étonnant à ce qu’il obéisse aux mêmes lois générales de l’évolution que les autres processus de l’activité volontaire ! » —

Ici, c’est encore à l’oidc du lobe gaiiclic seul que s’exprime la (acuité du langage écrit. Non seulement c’est avec le lobe gauebc que nous parlons, mais encore c’est avec lui que nous écrivons.

— « L’étonnement va augmenter encore si l’on se met tà représenter mentalement la série des phénomènes psychiques et somatiques simultanément accomplis dans le cerveau d’un musicien exécutant, d’un pianiste par exemple. On arrive à cette étrange conclusion que chez le pianiste en activité, l’unilü mentale est arrivée à se scinder en deux portions indépendantes et à se manifester d’une façon isolée du côté gauche et du côté droit, si bien qu’il semble qu’il y ail chez lui deux sous-individualités distinctes, qui délibèrent et agissent isolément, comme deux instrunientistes faisant isolément leur partie. » —

— « Le musicien exécutant a devant lui sa partition écrite. Il la lit des yeux, il la comprend avec son esprit, sa mémoire, son intelligence ; il l’exprime avec ses doigts, et ses doigts sont dirigés par son oreille. Ses doigts deviennent les interprètes dociles de sa pensée et les traducteurs immédiats des signes écrits, comme les muscles phunomoteurs, lorsqu’il lit à haute voix, deviennent les interprètes fidèles des phrases écrites; c’est un travail mental comple.xe, qui met en œuvre toutes les ressources de sa mémoire, de son discernement et de sa compréhension. »

— « Il fait acte de jugement à chaque note, à chaque accord, et, chose bien merveilleuse, ces opérations mentales si complexes qui s’opèrent pour diriger les mouvements des mains d’une façon différente, tantôt du côtédroit, tantôt du côté gauche, elles s’opèrent isolément dans chaque lobe cérébral pour diriger le mouvement de la main correspondante; et ces actions doubles, distinctes l’une de l’autre, elles se manifestent d’une façon synchronique ! Dans ces opérations chaque lobe cérébral devient donc ainsi une unité isolée, séparée de son congénère, douée d’une autonomie et d’une vie propres, pouvant séparément accomplir des opérations de mémoire, de jugement, de discernement, de volonté et déterminer des mouvements unilatéraux et parfaitement conscients. » —

Les données physiologiques du travail de M. Luys y sont résumées dans les considérations suivantes :

— « Nous voyons (jifau point de vue de l’activité organique du cerveau , la croyance à l’unilé et à la

simultanéilé d’action des deux hémisphères cérébraux est très réellement ébranlée dans certaines circonstances. On peut donc dire que si l’unité d’action des deux lobes cérébraux se révèle d’une hiçon indiscutable au point de vue de la vie psychique et des grandes facultés d’ensemble, il n’en est plus de même si l’on envisage ces facultés au point de vue de leur spécialisation et de la forme somatique sous lesquelles elles sont susceptibles de se révéler. Il y a alors un véritable dédoublement physiologique qui s’opère, et chacun d’eux s’abstrait de son congénère. » —

Permettons-nous d’ajouler : qu’il y a là des rapports de cause à eiïet en pleine évidence. La donnée physiologique entraîne la démonstration de la donnée anatomique; le dédoublement de rime interprète celle de l’autre. Celte théorie vient mettre au grand jour le degré de valeur ou s’élève aujourd’hui la science psycho-physiologique : et ce n’est pas sans raison que M. Luys a pu c.\j)rimer devant l’Académie de Médecine ees paroles de profonde conviction :

— <f Qu’avec la découverte des centres psychomoteurs de l’écorce, la notion acquise de l’importance du lobe gauche dans l’expression verbale est une des conquêtes les plus intéressantes et les plus imprévues que notre .siècle ail eues à enregistrer, s —

Il sera bien évident pour le lecteur (pic notre travail a reçu son inspiration, de la brochure de M.

Luys, et que, si ce travail vaut quelque chose ce sera par la valeur de cette brochure elle-même.

Médecin de la Salpêtrière et de la Charité, M. Luys se trouve dans la position la plus avantageuse pour rétude des centres nerveux, à l’état pathologique, d’un côté, et, de l’autre, à l’état normal. Le nombre de ses publications signalent en lui Tardent pionnier de la science traduite dans ses livres avec une remarquable distinction.

Certes, je suis loin de vouloir établir un parallèle entre une étude simplement physiologique, et celle où M. Luys s’élève aux hauteurs de la psychophysiologie; si je me permets un rapprocliement, c’est qu’au fond, dans l’humble thèse de la Droiterie et du Gauchisme il y a aussi une question réelle de dédoublement en deux sous-individiialités physiologiques.

Je dois reconnaître aussi que la publication de M. Gaëtan Delaunay : — études de biologie

COMPARÉE, BASÉES SUR l’ÉVOLUTION ORGANIQUE —

m'a beaucoup servi par scs vues synthétiques et la richesse de ses documents analytiques.

,Plus on étudie Torganisme humain, dans ses détails anatomiques et plus on constate que la symétrie des organes n’y est qu’illusoire. Les recherches de M. Delaunay, sur ce point, mettent la réalité en

pleine évidenee. Elles eonfirment eette donnée des Naturalistes modernes : que l’équilibration dans les moitiés latérales des êtres organisés est particulière aux espèces inférieures, et que, au fur et à mesure que l’évolulion se fait dans l’ascendance des espèces animales, la déséquilibration se développe, progressivement, pour arriver à l’homme, le plus insymétrique dans les diverses parties de son organisme.

La publication de M. Delaunay a donc tourni un puissant appui à la thèse que nous poursuivons. Mais, cette publication n’ayant été connue que tardivement pour nous, notre travail n’a pu en profiter que par des intercallations à quelques passages. C’est pour<iuoi nous avons reconnu la nécessité de reporter à un Appendice les documents propres à compléter notre étude.

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