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I. Projet d'une Histoire des Imprimeurs de la Ville de Rouen

Articles parus dans les Annonces, Affiches et Avis divers de la Haute et Basse-Normandie.

A. — Dix-septième feuille hebdomadaire. Du Vendredi 23 septembre

1763 (P- 73)- L’histoire des imprimeurs de la Capitale de Normandie est liée nécessairement à l’Histoire Littéraire de notre Province. L’Imprimerie, heureusement inventée au tems de la renaissance des Lettres, fut reçue à Rouen dès ses commencemens, et y a toujours été exercée depuis avec le plus grand succès. On a dû conserver avec soin les noms de ces hommes rares qui ont aporté dans notre ville un art si noble et si utile, et on doit transmettre à la postérité la mémoire de ceux qui marchent sur leurs traces. Une matière si importante n’a cependant pas même été effleurée par les Ecrivains de l’Histoire de Rouen. Féconds sur mille bagatelles qu’ils ne dévoient point écrire, parce qu’on ne devroit pas les lire, ils sont muets sur l’article de nos Imprimeurs. Le sçavant Naudè dit avec raison, que si Léonard Fioraventi et Thomas Garzoni qui ont composé des Ouvrages sur les différentes professions avoient eu plus de jugement, ils auroient fait de plus exactes recherches sur les Imprimeurs que sur les Ramoneurs de. cheminées et les Cureurs de puits .

On peut, sans injustice, faire le même reproche à François Farm , qui fit imprimer son Histoire de Rouen en 1668, à Jean le Lorrain, qui donna une mauvaise édition de cette même Histoire en 1710, et à Dont Ignace , Chartreux, qui sous le nom du Libraire du Souillet , en a donné encore une plus mauvaise en 1731.

Ces trois Écrivains nous présentent dans leurs Histoires un Chapitre des suplices extraordinaires et exécutions notables faites à Rouen , et ils n’ont seulement pas pensé à nous fournir les noms de nos célèbres G. Lépreux. Galliæ Typographicæ Docum. D. III.

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Imprimeurs c’est-à-dire, qu’ils ont immortalisé des gens propres à déshonorer une Ville, et qu’ils ont laissé dans l’oubli de fameux Artistes, qui ont travaillé à porter son nom et sa gloire dans tous les lieux du monde où l’on cultive les sciences.

Le zèle patriotique nous engage à réparer ce défaut, à remplir ce vuide. L’Histoire, dont nous donnons le projet, sera plus intéressante que quelques personnes ne se l’imaginent. Il n’y a point de Bibliophile qui ne sçache qu’on recherche avec empressement une quantité de Livres imprimés à Rouen dans les 15 et 16e siècles ; et qui n’ont point été imprimés ailleurs. J’ai en mon particulier des preuves certaines que depuis quelques années, 011 fait demander à Rouen plusieurs de ces Livres pour la Bibliothèque du Vatican, et pour d’autres fameuses Bibliothèques, mais sans succès; parce que ces imprimés sont devenus extraordinairement rares. Nous les ferons connaître en parlant des Imprimeurs qui les ont publiés.

B. — Dix-huitième feuille hebdomadaire. Du Vendredi 30 Septembre 1763 (p. 77). L’invention de l’Imprimerie n’est bien constatée que vers l’an 1455. Les dates antérieures qui se trouvent sur quelques Livres sont très-douteuses pour ne pas dire absolument fausses,» Il paroit certain que cet Art fut inventé à Mayence par J. Fust et Pierre Schoiffer. La Ville de Rouen pourroit, comme Harlem et Strasbourg, disputer cet honneur à Mayence si ce qu’011 lit dans une de nos Chroniques de Normandie était mieux apuyé. On y raporte qu'un certain Morin commença l’Imprimerie à Rouen en 144 7. Ce trait de notre Chronique n’a pas été omis dans un Traité de l’origine de l’Imprimerie, inséré dans le Mercure d’Octobre de 1679, et M. Chrétien Wolfius a fait réimprimer ce même Traité dans le second volume de ses Monumenta Typographica, à Hambourg , 1740, in 8°.

Un zèle malentendu pour l’honneur de la Ville de Rouen, ne nous fera point adopter des faits incertains ou fabuleux. Elle n’a pas besoin de. recourir à la Fable pour conserver le rang qu’elie tient dans l’Europe par sa grandeur et son commerce, et dans l’empire Littéraire par les grands Hommes qu’elle a produits. Nous conclurons seulement du trait de la Chronique de Normandie, que Martin Morin, l’un des premiers Imprimeurs de notre Ville, se distingua si extraordinairement dans son Art, qu’il a mérité qu’on le comptât au nombre des Inventeurs. Cette conclusion me

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paroît hors d’atteinte. Je parlerai de Martin Morin en son rang.

L’Imprimerie inventée à Mayence, se répandit bientôt dans les principales Villes de l’Europe. On peut assurer que Rouen fut une des premières Villes où l’on imprima, et Pierre Maufer, Bourgeois de Rouen, un des premiers Imprimeurs. Ce fut Maufer, qui le premier prouva à nos Concitoyens que l’Imprimerie fournit plus en un jour qu’on ne pourrait écrire en un an, suivant ce vers d’un célèbre Evêque d’Italie,

Imprimit ilia die quantum non scribitur anno.

C. — Dix -neuvième feuille hebdomadaire. Du vendredi 7 Octobre 1763, (p. 81). Pierre Maufer imprimoit Rouen vers 1470, mais on ne connoît pas tous les Livres qu’il y imprima. Les Imprimeurs alors ne mettoient presque jamais à la tête de leurs livres, ni date, ni nom de lieu, ni nom d’imprimeur. Je n’entrerai point ici dans le détail des raisons de cette conduite. Il y a beaucoup d’aparence que les compatriotes de Maufer ne firent pas tout le cas qu’ils dévoient des productions du nouvel art ; les sciences n’étoient pas dans ce tems-là aussi cultivées cà Rouen qu’elles le sont aujourd’hui. Maufer eut de fortes raisons de croire que son art serait mieux accueilli en Italie, et il ne se trompa point. Il transporta ses caractères à Padoue, Université célèbre, et il y imprima en 1474 la Physionomie d’Apono [sic. lire Abano] ; en 1476 les Commentaires de Cajetan, de Thienne sur les Météores d’Aristote, et le Traité des Minéraux d’Albert le Grand. M. Naudé nous aprend qu’il conservoit curieusement dans sa Bibliothèque un exemplaire de ce Traité des Minéraux , de /’ édition de Maufer , en grand in-folio, avec les marges , le fond et T entre-deux des colonnes de grandeur extraordinaire. C’est avec raison qu’on a mis dans le Catalogue de la Bibliothèque de M. Marckius, et dans d’autres catalogues, cette édition du Traité des Minéraux, inter editiones Principes .

D. — Vingtième feuille hebdomadaire. Du Vendredi 14 Octobre 1 763 , (p. 85). Jean de la Caille se trompe quand il dit dans son Histoire de l’Imprimerie, que ce Traité fut imprimé à Rouen. Les principales Villes d’Italie charmées de la beauté des éditions de Maufer, se disputèrent l’avantage de le posséder. Vérone 1 appela en 1480, et il y imprima l’Histoire de Josèphe, traduite en latin par Louis Condrata [sic, lire Cendrata], de Verone, in-folio ; 1 im-

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pression de ce Livre augmenta la réputation de Maufer. Casimir Oudin s’est trompé sur le lieu de l’édition du Josephe, comme la Caille sur le lieu de l’édition du Traité des Minéraux. Il dit dans son Traité de l’origine de l’Imprimerie, à la fin de son troisième volume des Ecrivains Ecclésiastiques, que Maufer imprima à Rouen le Josephe. Il faudroit pour cela que ce fameux Imprimeur fût revenu exprès de Vérone à Rouen, ce qu’il ne ht point; il alla de Vérone à Venise. Les Vénitiens crurent avoir laissé assez long-temps un homme si rare dans deux Villes de leurs Etats. Ils l’attirèrent dans la Capitale, où il se distingua de plus en plus par ses éditions, dont le détail n’apartient point à ce projet, nous le réservons pour l’Histoire même des Imprimeurs, aussi bien que l’Abrégé de la vie de Maufer, qui vérifia, comme plusieurs autres grands Hommes, cet axiome évangélique : nul n’est Prophète dans son pays.

E. — Vingt-uniéme feuille hebdomadaire. Du Vendredi 21 Octobre 1763, (p. 89). Lorsque Maufer eut quitté Rouen en 1474, comme nous l’avons dit, d’autres Imprimeurs le remplacèrent, nous ignorons les noms de plusieurs. J’ai remarqué ci-dessus qu’ils ne mettoient souvent ni leur nom, ni le nom de leur ville, ni la date de l’année où ils imprimoient. Nous avons un assez grand nombre d’Ouvrages liturgiques imprimés alors et datés de Rouen, sans autre indication. Il en est de même de quantité d’éditions de notre ancienne Coutume, les unes en latin et les autres enfrançois. La belle édition in-folio françoise de 1483, ne porte point de nom d’imprimeur. Jean le Bourgeois et Martin Morin marchèrent sur les traces de Maufer, et sont après lui les plus connus de tous nos anciens Imprimeurs. J’ai déjà fait voir par un passage de l’ancienne Chronique de Normandie, que Morin s’acquit un si grand nom dans sa profession qu’on l’a confondu, mais mal à propos, avec les Inventeurs de l’Imprimerie. Jean le Bourgeois imprimoit certainement à Rouen vers 1480 ; il mit sous la presse un grand nombre de Romans aujourd’hui fort recherchés, parce qu’ils sont devenus fort rares ; la plus grande partie a péri par divers accidens. Il imprima, sans date d’année, Y Histoire d'Olivier de Castille et d’Artus d'Algarbe, in quarto, Y Histoire du Chevalier Guillaume de Païenne et de la belle Melior in quarto, et plusieurs autres; mais en 1488, il donna l’ouvrage suivant, avec toutes les indications requises : le P oman du Roi Artus et des compagnons de la table ronde : ce présent et premier volume a été imprimé en l'hôtel de Gaillard le Bourgeois , par

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Jehan le Bourgeois, l'an 1488, le 24 de Novembre , in folio, Rouen. Si le Bourgeois imprimoit des Romans, il imprimoit aussi des Livres qui valoient infiniment mieux. Il suffit de citer son Imitation de Jésus-Christ , traduite de latin en français en 1498, in quarto, son

Exposition des Epîtres et Evangiles en 1404, in quarto, etc.

F. — Vingt-deuxième feuille hebdomadaire. Du Vendredi 28 octobre 1763, (p. 93). Le célèbre Imprimeur Martin Morin demeuroit devant saint Lo ; c’est ce qu’on trouve à la tête de plusieurs de ses livres; les premières éditions qu’il a données ne portent point son nom. lia suivi en cela l’exemple de ses confrères ; mais il l’a mis à beaucoup d’ouvrages imprimés depuis l’an 1492 ; je dis à beaucoup d'ouvrages, non pas à tous; car on ne peut guère douter que la belle édition du Catholicon de Jean de Janua, en 1499, in-folio , ne soit de lui, quoiqu’elle ne porte point son nom. L’édition de ce Catholicon ou Dictionnaire, n’est pas si recherchée, et ne se vend pas 3.000 livres comme l’édition de Mayence en 1460, mais elle est pour le moins aussi utile. M. Naudé a trouvé dans l’édition de Rouen une Epigramme à la louange de l’Imprimerie, qui est, dit-il, la mieux faite qu’il ait vue sur ce sujet; cette Epigramme est de seize vers élégiaques. M. Naudé les a fait réimprimer dans son Addition à l’Histoire de Louis XI par Comines, page 124, édition de 1713; et M. Maittaire les a encore redonnés dans ses Annales Typographiques, tome premier, page 708. Morin imprima le beau Missel de Rouen, in-folio , en 1495 ; celui d’Evreux, aussi in-folio , en 1499 ; le Rituel de Rouen, in-quarto, en 1500, et plusieurs autres Livres à l’usage de la Métropole et des Eglises suffragantes. Pierre Régnault imprimoit encore dans le même tems à Rouen: il y imprima en 1500 l’Abrégé Théologique d’Albert le Grand, pour l’Université de Caën, dont il se dit le Libraire à la tête de ce Livre. Il y avoit cependant alors des Imprimeurs à Caën ; car nous avons vu les Épîtres d'Horace imprimées dans cette Ville en 1482, in-quarto , par Jacques Durandas et Gilles Quijoue.

Sylvestre Ramburitre étoit encore contemporain des Imprimeurs précédens ; M. Maittaire et plusieurs autres Bibliographes citent des ouvrages qu’il imprima à Rouen en 1498, comme une apologie des Freres Mineurs , etc. Pierre Olivier suivit de près Ramburitre ; il imprima des Bibles latines, etc. et Guillaume le Forestier imprimoit avant 1499 l’ancienne Coutume de Normandie, etc.

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Richard Lallemant se distinguoit alors dans cette profession, que ses descendans exercent encore avec le même honneur que les Charges dont ils sont revêtus. Il est inutile d’entamer ici l’ample Catalogue des Ouvrages sortis de dessous leurs presses, et qui en sortent tous les jours.

Mon dessein n’a été jusqu’ici que de donner un essai de ce qu’on peut fournir au public sur l’Imprimerie de Rouen jusqu’en 1500, qui est la partie la plus difficile de l’Histoire que nous entreprenons. Les Calvinistes jusqu’à la révocation de l’Édit de Nantes, ont eu des Imprimeurs à Quevilly, dont les descendans sont aujourd’hui Catholiques. MM. les Archevêques de Rouen ont eu pendant quelque tetns une Imprimerie à Gaillon. Nous regardons ces Imprimeries comme des dépendances de celle de Rouen ; elles entrent dans notre plan: et nous les ferons connoître. Nous espérons que Messieurs les Imprimeurs actuels de Rouen, qui doivent avoir des Mémoires de famille, du moins pour les tems postérieurs aux commencemens de l’Imprimerie, et tous les gens de lettres qui s’intéressent à la gloire de leur patrie, voudront bien remettre au Bureau des Annonces les Notices particulières, et les Anecdotes qu’ils jugeront n’être pas venues à notre connoissance.

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