GAI.LIEM CHEF D'ARMÉE
Dans ses voyages en Belgique, avec son chef d'état-major, vêtu comme lui en paisible touriste, il avait rencontré d'autres « civils », qui étudiaient les mêmes points statégiques d'une invasion par la Belgique et déguisaient mal, sous des complets de commis-voyageurs, des torses corsâtes d'officiers prussiens en excursion d'études militaires.
Et, déjà, Gallieni, ce visionnaire latin, dont la pénétration devait, plus tard, paraître si étonnante, avait la conviction que son armée — la future armée Lanrezac de 1914 — • aurait à supporter le premier choc de l'envahisseur.
Au Conseil supérieur, il tentait d'obtenir les mesures tactiques et l'armement qui, selon lui, pourraient parer à un péril brusqué, — rartillerie lourde, l'approvisionnement des pièces de 75 au moins à 1.500 ou 2.000 coups.
Il recommandait l'étude et l'adoption de ces tranchées profondes et étroites que les leçons de Moukden, certifiées par mon chef, le général Silvestre, démontraient presque infranchissables et vulnérables à peine, même aux tirs intenses des plus gros obus.
L'implacable limite d'âge atteignit le général GalHeni en avril 1914. Le Gouvernement tint à lui décerner la rare faveur qu'il réservait aux généraux ayant victorieusement commandé en
chef devant l'ennemi : il était maintenu en activité de service, sans limite d'âge.
Alors seulement, en quittant le Conseil supérieur de la Guerre, Gallieni allait pouvoir enfin, à Saint-Raphaël, goûter dans sa famille le repos relatif qu'il avait tant rêvé, rassembler ses notes coloniales, nous donner, en livres définitifs, la codification complète de sa tactique de pacification, éprouvée avec bonheur et toujours victorieuse dans nos possessions d'Asie et d'Afrique, totalement organisées par son génie proconsulaire et guerrier.
En deux jours, à la fin de juillet 1914, tous ses projets étaient anéantis : l'admirable compagne de sa vie, la générale GalHeni, mourait subitement entre ses bras; la Guerre éclatait le lendemain.
Et le Général, quittant son asile heureux de la Gabelle — qu'il ne devait plus revoir — ■ revenait à Paris, rappelé en toute hâte, avec les fonctions d'adjoint au généralissime et de successeur éventuel.
PARIS SAUVE PAR GALLIENI (Journal d'un Officier d'Ordonnance)
L'armée que Gallieni avait passée, le 24 avril 1914, à l'excellent général Lanrezac, avec sa place au Conseil supérieur de la Guerre, constituait l'aile gauche du groupe de nos armées de l'Est.
C'était la 5^ Armée prévue par le plan de mobilisation; elle comprenait les l^r, 2e, 3^, IQe et 11® corps. Trop peu nombreuse devant la tâche que son chef pressentait pour elle, il l'avait signalée, dès le début de 1914, au chef d'État-Major général et au Conseil supérieur, comme insuffisante.
L'examen minutieux des corps allemands dans la vallée du Rhin, la situation de leurs garnisons, des quais d'embarquement et des villes-frontières bordant la Belgique et le Luxembourg avaient permis à Gallieni, dans ses dernières manœuvres d'état-major, d'annoncer et de démontrer que
92 LE MARECllAI. GALUENI
l'ennemi formerait trois armées pour envahir la Belgique, de gré ou de force, et descendre sur Longuyon, Sedan et Hirson, avec onze corps, précédés de sept di^^sions de cavalerie, en prenant, certainement, l'initiative de l'offensive contre nos forces, très inférieures en nombre.
Le pacificateur du Soudan, du Tonkin et de ^Madagascar avait pressé vainement F État-Major de l'armée d'organiser puissamment Maubeuge, en tête de front sur la Sambre — ce qui fut négligé comme inutile — et de hérisser de défenses très fortes les hauteurs de la rive gauche de la Meuse, entre Verdun et Mézières — ce qu'on n'eut pas le temps de réaHser avant la déclaration de guerre. Ce retard malheureux devait nous conduire au désastre de Charleroi et à l'invasion de notre territoire.
En outre, ce fut seulement en novembre 1915, sous la pression de nos premiers revers et du nouveau ministre de la Guerre, que l'on commença à constituer l'artillerie lourde, réclamée par Gailieni, au Conseil supérieur de la Guerre, dès 1911, — puis, avec une insistance alarmée, en octobre 1913 et en mars 1914.
— « Le général Galheni, note le procès- verbal de la séance du 7 mars 1914 au Conseil supérieur, qui a la chai'ge du commandement d'une armée sur la frontière du Xord- Est, demande la réduction du nombre des batteries aux colonies pour créer l'artillerie lourde de campagne et pouvoir disposer, sur le théâtre principal d'opérations, de moyens aussi puissants que l'adversaire. »
PARIS SAUVÉ PAR GALLIEiM 93
Les idées de Gallieni sur la guerre prochaine avaient fait leur chemin en haut lieu; tous les regards, au Gouvernement, se tournaient vers lui avec confiance. Dès le mois de décembre 1912, une lettre de service confidentielle, signée de M. Millerand, ministre de la Guerre, avait prescrit au général Gallieni de se préparer « par l'étude des dossiers de nos armées de l'Est, à la succession éventuelle du général commandant en chef ».
Le 27 juillet 1914, la générale Gallieni était morte brusquement à Saint-Raphaël, et, le 29, mon courrier m'apportait ce billet de l'admirable soldat :
— Mon ami, j'ai la profonde douleur de vous annoncer la disparition de ma chère femme. Elle nous a été enlevée, hier, par une hémorragie cérébrale froudoyante. Nous sommes bien malheureux.
Gallieni, quand il m'envoyait ces lignes, ne croyait déjà plus à la paix. L'ordre de rallier Paris au plus vite lui fut remis, deux jours après, au cimetière où il venait d'ensevelir sa femme. Je lui avais écrit, de Berlin, le mois précédent^ pour lui dire que tout, en Prusse, « sentait la guerre » et que l'instruction des réserves était poussée, dans les casernes et sur les terrains d'exercice, avec une fièvre sournoise, d'ailleurs toute maquillée de mensonges à cet égard.
J'étais, en effet, arrivé à BerHn le 13 juin 1914, au cours d'un voyage d'études artistiques; les allées cavalières des jardins publics, les pelouses
94 LE MARÉCHAL GALLIEM
de courses, les champs de manœuvres, les boulevards extérieurs des garnisons fourmillaient d'épisodes militaires d'entraînement et de camps retranchés.
Déjà, les dirigeants allemands savaient que la tourmente était proche. Quand je parlai, à certains de mes interiocuteurs, de l'automne prochain, les uns se turent, embarrassés; d'autres levèrent les bras au ciel, comme si la fin du monde eût dû tout anéantir avant trois mois.
Dans l'entourage du vieil Haeseler, on savait que le Kaiser était parti pour Vienne et un jeune officier, avec quelque jactance, parla de la guerre imminente, pour des « questions danubiennes, qui ne regardaient pas la France ». On affectait d'espérer que nous resterions neutres et que « l'irritante question d'Alsace-Lorraine, cette faute kolossale de Bismarck », ne nous dresserait par contre les Germaniques. D'ailleurs, chacun savait... à Berhn qu'en cas de mobilisation, nos généraux seraient fusillés « dans le dos » par l'Internationale triomphante...
A ce passage de son petit cours d'histoire française, le junker filiforme, sanglé jusqu'aux oreilles, fut interrompu par un éclat de rire gouailleur : je n'avais pu résister à la tentation d'être discourtois.
Lorsque, quelques jours après, je contai cet épisode à l'une des plus hautes autorités du Gouvernement, mon interlocuteur hocha la tête et,
sérieusement, redouta presque la même catastrophe !
Gallieni n'avait pas de'^ces terreurs; l'insuffisance de notre armement l'angoissait; mais il n'avait pas douté de l'élan du réveil national et du loyalisme de notre peuple en firmes.
Dès son premier contact avec le haut commandement, le Général constatait avec amertume qu'un abîme séparait ses convictions des idées du grand État-Major. Il fut seul de son avis dans le premier Conseil de guerre à l'Elysée : l'invasion p£ir la Belgique l'obsédait d'une évidence tragique. Il songea tout de suite à mobiliser le matériel de Bange pour renforcer l'artillerie des armées en campagne et parla vainement des « leçons de Moukden » et de la sécurité initiale d'une triple ligne de tranchées profondes pour y briser la première ruée de l'ennemi. L'offensive quand même fut jugée plus « française », plus conforme au génie guerrier du pays.
Le soir même où M. Viviani, président du Conseil des ministres, nous avait affirmé — il ne pouvait pas croire à toute la monstruosité de la mauvaise foi boche — qu'il gardait encore un tenace espoir d'éviter la Guerre, Jean Jaurès était assassiné par un fanatique.
Personne peut-être n'a été comme moi atterré
de cette nouvelle. Jaurès était, à Paris, le plus ancien de mes amis d'enfance. Nous nous étions un peu perdus de vue, après mes articles sur lui, où je combattais ses utopies les plus chères, surtout au sujet de l'âme bucolique qu'il prêtait au socialisme allemand. Les affaires du Maroc nous avaient séparés encore; mais je n'avais pas cessé de Tadmirer comme une des forces vivantes de la tribune et de la pensée françaises.
11 avait été, au collège de Castres, mon grand condisciple et mon répétiteur : j'entrais en huitième quand il terminait sa rhétorique. Devant nous, Léon Bourgeois, préfet du Tarn, avait été harangué par l'élève Jaurès dans une improvisation étinceiante qui fit l'admiration du jeune fonctionnaire.
Ma mémoire d'enfant m'a gardé le souvenir de cette cérémonie. Jaurès, vêtu d'une « lévite » de famille, le soulier boueux, la visière de son képi de collégien raccommodée avec une ficelle passée à l'encre, avait, avant de s'avancer dans le carré d'honneur, déposé sur les marches de la salle d'armes la bourriche campagnarde où tenaient les provisions qu'il avait, avant la classe, achetées au marché pour sa mère, logée avec lui à cinq Idlomètres de la ville, dans la traverse de Pioch- Saint-James.
Un pré, bordé de cyprès italiens, une sorte de ferme délabrée, avec deux petites chambres aux planchers do bois blanc, une vache laitière, quel-
ques poules constituaient le « domaine » — il n'a, d'ailleurs, pas changé — que les légendes ineptes de la politique ont, plus tard, travesti, sans savoir à quel point elles étaient ridicules, en manoir seigneurial de « bourgeois repu ».
A Toulouse, où je commençais mon droit, je l'avais eu pour professeur à la Faculté des lettres. J'étais de son premier auditoire quand il y lança, au cours d'une conférence du député bonapartiste Estancelin, une interruption irrésistible qui fit dire à notre recteur, M. Perroud :
— Il y a des années que je n'avais entendu pareil improvisateur politique : c'est un nouveau Gamtetta.
Dans le Tarn, Jean Jaurès nous avait ensuite trouvés seuls à ses côtés, mon ami Georges Pierfitte et moi, aux élections de 1889, où il fut battu malgré des prouesses d'éloquence. Je l'ai vu, certains soirs, dominer, soulever, électriser des foules hostiles, embrigadées à l'assaut contre lui et même porté en triomphe par ses adversai es, un instant gagnés à son enthousiasmée.
Le lendemain, d'ailleurs, ils votaient contre lui sans aucun remords; et Jaurès me dictait les proclamations admirables dont j'ai gardé, comme des reliques, les feuillets épars, corrigés de sa main.
Gallieni avait connu Jaurès chez le Père Chocolat; il l'avait écouté avec intérêt; sa prodigieuse culture rétonnait. Il admirait surtout en lui lo bouillonnement des idées générales, tumultueuses
98 LE MARÉCHAL GÂLLIEM'
et hardies, dont nous déduisions encore assez mal l'évolution et les conséquences.
Par Louis Jaurès, frère du tribun, officier de marine — aujourd'hui amiral — le Colonel connaissait déjà le grand socialiste; et celui-ci, dont la mémoire phénoménale n'oubliait rien, savait l'essentiel de la méthode soudanaise de Gallieni.
— ' Vous avez, lui disait-il rue du Cardinal- Lemoine, résolu le plus haut des problèmes de conquête rapide et pacifique : vos écoles. d'otages fonderont, dans l'histoire civiUsatrice de notre pays, votre gloire la plus haute.
Ces deux hommes, dans le Paris de septembre 1914, se fussent retrouvés avec utilité. Partis de pôles contraires, ils se seraient rejoints dans un patriotisme dégagé de formules, Jaurès, terrien puissamment enraciné dans le sol national, issu, d'ailleurs, d'une famille d'officiers de marine et de prêtres plus encore gallicans que mystiques, eût été bouleversé d'horreur par la forfaiture impérialiste de la « sozial-demokratie » des Alboches^ La vitalité prodigieuse de sa pensée — c'était la conviction de GalUeni — nous eût apporté des ressources nouvelles et, sans doute, un concours créateur à la Gambetta pour l'organisation inten-
1. On û'a dit fr boche » qu'un peu plus tard. En dépit des controverses, ce terme retrouvé remonte à une oris^ine des plus anciennes : le chef des Germains qui s'étaient déjà rués sur nous cent ans avant J.-C, et que Marins arrêta, s'appelait Teuto-Boche.
sive de la Défenses Nationale ou l'impérieux maintien de « l'union sacrée ».
Et, souvent, au Gouvernement militaire de Paris, nous avons pu dire avec Gallieni :
— Il est regrettable que Jaurès ne soit plus làl
L« jour même de son arrivée à Paris, Gallieni s'était rendu auprès du généralissime et du Ministre; celui-ci lui notifia un décret signé Poincaré, daté du 31 juillet et libellé en ces termes :
Lettre de Commandement. — Le Président de la République française décrète: En cas de mobilisation, M. le général de division Gallieni sera adjoint, à titre de successeur éventuel, à M. le général de division J offre, commandant en chef du groupe des Armées de VEst.
C'était la confirmation de la lettre de Millerand (1912), contresignée, cette fois, par M. Messimy, ministre de la Guerre. Celui qui fut naguère, à Madagascar, le supérieur du généralissime, d'ailleurs désigné à son instigation, s'était incliné et mis sous ses ordres. S'il avait pu, dès Torigine, collaborer étroitement et continuellement avec lui, recevoir ses directives ou, tout au moins, les discuter avec lui, les débuts de la Guerre eussent été modifiés et, sans doute, toute la Guerre même
eût changé d'allure et de durée. Mais des jalousies d'état-major veillaient, hostiles et sournoises : avec Gallieni, aucune dictature d'écoles, de traditions ou de personnes ne pouvait exister; lui seul était le « chef ». Il fallait, à tout prix, le tenir à l'écart du G. Q. G. ■
Peut-être ne faut-il rien regretter : si Gallieni avait eu à organiser la retraite, après Charleroi, aurait-il réussi à arrêter Von Kliick avant la Marne et à sauver Paris ?
Dans le courant d'août, je l'ai vu souvent, toujours en civil pour ne pas attirer sur lui l'attention du public. Il était soucieux, taciturne, pas très loin, je crois, de désespérer. M. Messimy le recevait tous les jours, lui lisait les nouvelles du front : les plus lyriques abattaient davantage encore le Général; les autres l'indignaient. Quelques jours avant Charleroi, il entrevit l'inévitable désastre et ne vécut plus que pour en enrayer les suites.
M. Messimy nous a dit plus tard^ :
— Dès son arrivée à Paris, le 2 août, Gallieni venait s'entretenir avec moi de la façon dont devait être compris son rôle d' « adjoint » au général commandant en chef. A ses yeux, sa place devait être au G. Q. G. aux côtés du général en chef : c'était également ma manière de voir. Je le dis au général JofTre qui ne se prononça pas sur l'heure et demanda à réfléchir. Vingt-quatre heures après, sans doute après consultation du cercle restreint d'officiers dans lesquels il mettait toute sa confiance, il m'apportait