Revue de Paris, 15 septembre
une réponse presque tranchante et, en tous cas, formellement négative : son remplaçant éventuel, son adjoint, n'avait pas, selon lui, sa place indiquée à ses côtés... Présent au G. Q. G. auprès du général en chef, chargé par lui de missions d'inspection et de contrôle, peut-être Gallieni eût-il pu peser sur ses décisions et faire modifier les conceptions regrettables — pour emploj-er un euphémisme — du bureau des opérations (3^ bureau) entre le 2 et le 20 août
Malgré des éléments de renseignements précaires, Gallieni vit clair, dès les premiers jours, dans le jeu des Allemands. Le 14 août, il se rendit, avec l'assentiment du Ministre, à Vitry, auprès du général en chef, pour s'entretenir avec lui des modifications qu'il jugeait indispensable d'apporter à notre action militaire, exclusivement orientée vers l'Est. Le généralissime le reçut deux minutes et le renvoya à son aide-major, le général Berthelot. Ce fut en vain que Gallieni essaya de lui démontrer que le gros des armées allemandes allait passer par la Belgique et envahir tout le Nord de la France, laissé sans défense. Le G. Q. G. s'obstinait à vouloir « enfoncer le centre des Allemands, se rabattre sur leur aile droite et les jeter à la mer ».
— C'était, a écrit M. ilfssimy, « l'idce napoléonienne » du général Bcrth-lot. Je téléphonai à Vitry, 1- 19 août (peut-être le 18) vers neuf heures du soir, pour faire pai^t au général en chef de l'inquiétude que nous causait l'avance ennemie par la rive gauche de la Meuse. Le général Joffre dormait : je prescrivis de ne pas troubler le sommeil du générahssime...
Le 24 août, il fallut bien que tout le monde se rendit à l'évidence : la réalisation de « l'idée napoléonienne >
aboutissait à une défaite. Tout technicien tant soit peu averti devait se rendi'e compte que les armées allemandes d'aile droite, ne pouvant rencontrer devant elles que des résistances sporadiques, puisque nous n'avions dans le nord d -• la Franc qu-:^ 1 s pauvres divis ons du général d'Amad , s rai nt d vant Paris ntr 1 3 • 1 1 5 septembre...
Mais n'anticipons pas. En août 1914, les renseignements que je lui apportais de mon étatmajor d'arLiUerie, aux Invalides, faisaient bondir Gallieni. La confiance de nos chefs parisiens l'effrayait autant que les « initiatives » de l'offensive en Belgique. La première résistance victorieuse de Liège l'étonna; elle ne put le rasséréner, non plus que le coup de main de Bonneau sur Mulhouse.
Auprès de lui, sur les boulevards tumultueux, nous écoutions crier la foule; Gallieni était grave : il flairait un piège en Alsace, s'étonnait de l'inertie des forêts de la Hardt, redoutait de nous voir ramenés durement sur Belfort. Quant à Li- ge, dont il connaissait les forces réelles, il ne s'expliquait pas le piétinement des Allemands devant les forts de Brialmont.
Soudain, la conviction se fit en lui, douloureuse : derrière Liège, l'ennemi massait les colonnes formidables de l'invasion, deux fois plus nombreuses au moins qu'il ne les avait lui-même nombrées; et, comme il l'avait craint, nous perdions Mulhouse, le lendemain, laissant nos amis exposés aux pires représailles.
Un soir, dans un restaurant où nous dînions, silencieux comme quatre civils anonymes — son
gendre et son fils étaient avec nous — un journaliste cria soudain :
— • Grande nouvelle : le général Gallieni vient d'entrer à Colmar avec 30.000 hommes!
— Voilà comment nous écrivons l'histoire, murmura-t-il, soulagé tout de même de n'avoir pas été reconnu.
Le jour où il nous a parlé de l'éventualité d'un raid de zeppelins sur Paris, dans la soirée, j'étais de service aux Invalides : on me signale qu'un aéronef allemand se dirige sur nous, tous feux éteints. J'ai donné l'alerte générale; mon dialogue avec le Général venait de m'y préparer. Nous avons veillé et attendu toute la nuit.
Mais le front, qui nous avait alertés, ne nous prévint que le lendemain de la destruction du pirate : il avait été abattu dans la forêt de Badonviller par les territoriaux du sergent Fricandet, de l'armée Dubail; une salve de mousqueterie avait atteint les moteurs du zeppelin, contraint d'atterrir parmi nos troupes.
— D'autres reviendront bientôt, prévit GalHeni; êtes-vou8 prêts à les recevoir?
Je dus avouer que notre organisation de tir contre les « taubes » et les dirigeables était encore bien rudimentaire.
Quand le désastre de Charleroi fut « officiel », le Général, qui le connaissait depuis deux jours, s'abstint de tout commentaire. Il passait ses journées chez le ministre de la Guerre; désormais,
104 LE MARÉCHAL GALLIEM
il ne fallait plus songer qu'au salut de Paris : les armées envahissantes descendaient sur nous à marches forcées. Nos troupes battaient en retraite devant elles, « sans se laisser rompre » affirmait notre commandement.
M. Messimy confiait alors à Gallieni qu'il entrevoyait l'heure où le G. Q. G. abandonnant Paris à une destinée hélas! sans mystère, allait chercher ailleurs un terrain de contre-offensive éventuelle, vers le Sud-Est de la capitale. Le 24 août, il lui offrait d'assurer la défense du Camp retranché; le Général, à qui je venais d'exposer les retards et lïnsuffisance de notre artillerie de place, demandait aussitôt la création d'une « armée de Paris », avec un minimum de corps actifs.
Le ministre de la Guerre, adoptant les vues de Gallieni et dérogeant à la décision du Gouvernement, qui s'était engagé à ne pas donner de directives au G. Q. G. prescrivait au généralissime — en lui envoyant au plus vite le colonel Magnien — la formation d'une armée de trois corps actifs pour le moins afin de constituer les forces mobiles du Camp retranché. Il faisait savoir en même temps au commandant en chef, sans avoir pris son avis à cet égard, que le Conseil des ministres était résolu à défendre la capitale dans une lutte sans merci.
Le 26 août, un remaniement ministériel du cabinet Viviani, brusquement opéré dans la nuit, remplaçait M. Messimy par M. Millerand, élargissait le Gouvernement en empruntant au Par-
lement les chefs de tous les partis, de Delcassé à Jules Guesde lui-même et confiait à Gallieni des fonctions que le Journal Officiel du 27 août précisait en ces termes :
— Le général de division Gallieni (J.-S.) est nommé Gouverneur militaire de Paris et commandant des armées de Paris, en remplacement du général Michel, appelé à d'autres fonctions.
— Dans quel état et après quelles retraites démoralisantes vont nous arriver ces « armées » éventuelles? se demande le Général.
Sans perdre une heure, le nouveau Gouverneur donne aux travaux de la défense une impulsion puissante. Son prédécesseur a demandé à servir sous ses ordres : le commandement du secteur de Versailles lui est confié. J'ai précisé ailleurs^ les circonstances tragiques de cette organisation improvisée :
— L'hcurousc nomination d'A. Millerand au ministère de la Guerre adoucit pom- nous le regret du départ de Messimy, qui va crânement prendre, au front, sa place de combat.
— '( Je garde, a-t-il écrit, de ces heures tragiques la fierté d'avoir, pendant les deux derniers jours où je suis resté rue Saint-Dominique, pu imposer au Gouvernement dont je faisais partie la forte personnalité de Gallieni, d'avoir fait de lui le défenseur de Paris, d'avoir donné au G. Q. G. sous une forme péremptoire et impérieuse, l'ordre de constituer une armée qui fut celle de l'Ourcq, celle qui détermina la victoire d'où sortit le solut de la France. »
Gallieni aime à rendre justice au Ministre d'hier. C'est