‹ Galliéni, 1849-1916Chapitre 14 sur 35 · Mémoires de Galîieni. [{P&yoI · texte numérisé non relu

Mémoires de Galîieni. [{P&yoI

Toffensive de Belgique : « Les acteurs sont en place; la parole est aux exécutants. » Et, deux jours après, le même officier général, devant l'insuccès de l'offensive sur Virton et Neufchâteau, disait : « Décidément, notre armée n'a pas l'esprit offensif. »

Cette offensive s'exerçait, d'ailleurs, dans les conditions les plus défavorables, puisqu'aucune position de repli n'avait été constituée en arrière, sur les fortes lignes de la Meuse, du Chiers, de la Semoy et des Ardennes. Pas une tranchée n'avait été creusée, pas un réseau de fils de fer n'avait été posé, alors que, au contraire, nos armées avaient été lancées contre un système formidable de défenses (tranchées, fils de fer, trous-de-loups, chevaux de frise) couvert par de l'artillerie lourde et ordinaire, par des mitrailleuses en nombre considérable, qui, en quelques heures, leur avaient infligé des pertes énormes, leiu" avaient enlevé leurs qualités offensives et avaient permis à l'adversaire de prendre pied dans cette région Nord-Est de la France — où il est encore (juin 1915).

Gallieni avait demandé quinze jours pour mettre le Camp retranché de Paris en état de résister à l'envahisseur. Il ne disposait encore que de forces embryonnaires, surtout territoriales; la majorité n'avait même pas tiré à la cible.

Les voies de 60 pour le service des batteries fixes étaient sommaires et réduites à de courts circuits ; le matériel était démodé, sans portée utile et avec des munitions très anciennes : on nous signala même, dans je ne sais plus quelle casemate, de la poudre noire du temps de Louis XV! Il faut reconnaître que la conservation en étcdt parfaite et le grain d'un très beau noir.

Le 26 août, à trois heures après midi, le général Gallieni s'était installé aux Invalides et avait convoqué les chefs de service. Quelques heures après — le Président Poincaré le constatait avec soulagement — tout était changé : les paperasses simplifiées, les ordres devenus clairs, la responsabilité des commandements respectifs leur incombant toute, mais leur donnant aussi la liberté complète de leurs initiatives et de leurs décisions.

Dès les premiers jours de la mobilisation, Paris n'avait été qu'un entrepôt immense, destiné à centraliser et à répartir leurs fournitures à toutes nos armées. Tout y était énorme et sans équilibre, sans ressources directes aussi pour le Camp retranché sacrifié.

Nous n'avions guère, à l'Artillerie, approfondi nos études que pour une mobilisation de nos pièces de Bange vers l'Alsace et dans le Nord-Est! Le 19® escadron du train, à lui seul, venait, par les soins méthodiques et calmes du capitaine Lescot, d'incorporer, d'habiller, d'armer et d'équiper 40.000 hommes, envoyés au fur et à mesure sur le front.

Tout était donc à reprendre, à improviser, à réaliser en quelques jours. Gallieni réorganise les services, obtient carte blanche du Gouverne- ment; M. Millerand, rentrant du G. Q. G. le 28 août, confie au Général que l'investissement de Paris est inévitable. Le Gouverneur s'engageait à tenir trois mois contre l'assiégeant si on lui donnait

les corps qu'il a demandés et s'il peut réaliser à temps son plan défensif. MaiSj déjà, les mauvaises nouvelles se multiplient : le délai accordé à la défense ne va-t-il pas être trop court?

Les Allemands tentent d'agir sur le moral des Parisiens et de les terrifier. Il est probable que si Berlin subissait l'épreuve qu'ils nous préparent, la panique la plus folle viderait aussitôt leur capitale. Le 30 septembre, un dimanche, un avion prussien survole Paris, laisse tomber trois bombes et une oriflamme allemande lestée de sable, rue des Vinaigriers. Les projectiles tuent une femme et blessent deux passants; le message, signé « leutnant von Heidssen », annonce, en style germanomatamore, que les vainqueurs sont à nos portes et que nous n'avons plus qu'à capituler.

Le soir, les rues regorgent de monde; une multitude endimanchée scrute le ciel magnifique et échange des propos railleurs. Nombre de familles bourgeoises gagnent, pourtemt, les gares des grands express, emmenant les plus bruyants de nos « professeurs de guerre » et quelques infirmières fort élégantes, empressées sans doute à les soigner.

Chaque jour — ou presque — nous aurons ainsi notre « taube » quotidien, avec sa poignée de mitraille, sa dépêche ridicule et sa fuite hors de portée, à 2.000 mètres au-dessus de la huée gouailleuse de Paris.

Le premier communiqué officiel qui annonce la ruée ennemie vt-rs la capitale obtient ce que les

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manifestations saugrenues de l'aviation boche n'avaient pu déterminer : Texode des enfants, des femmes, des vi^llards et des oisifs que le Gouverneur cherche à obtenir par tous les moyens. Il ne voudrait guère compter que des soldats, tout au moins des civils mobilisés, dans un Camp retranché qui peut être assiégé d'un jour à l'autre.

Une cohue indescriptible encombre enfin les gares où, par bonheur, des chefs de service très calmes — continuant notre excellente mobiUsation des « cheminots » — font des prodiges de méthodique sang-froid. Quai d'Orsay, M. Chabanne, tranquille et partout présent, mérite les compliments de nos grands chefs :

— Voilà, nous dit un général déjà glorieux, un (( civil )) que je prendrais bien pour chef d'étatmajor, à la place du mien!

Gallieni apprend sans surprise que la 6® Armée (Maunoury), glissant de l'Est sur la région d'Amiens, a failli débarquer parmi les avantgardes des uhlans; elle n'a eu que le temps de reculer vers nous. C'est autour de Creil, de Pontoise et de Verberie que ses divisions de réserve et son 7^ corps se rassemblent pour se reformer en toute hâte.

Les Anglais sont déjà dans le nord-ouest de Meaux : ce sont les meilleurs riiarcliGurs de notre retraite générale. Derrière eux ils n'oublient ni un camion de viande, ni une boîte à thé : ils font tout sauter sur les routes de France, même les

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ponts et les voies ferrées que nos troupes, plus lentes, attardées d'ailleurs à fusiller, ça et là, les éclaireurs ennemis, pourraient encore utiliser avant les Boches.

L'armée de Von Kliick est arrivée à Péronne; ses divisions de cavalerie sont cantonnées à la hauteur de Roye. Le chef de l'aile droite ennemie est dans un état d'exaltation fébrile dont son entourage est alarmé : on l'a vu, le fusil au poing, menacer lui-même des paysans qu'il trouvait suspects et les faire enfermer dans le voisinage redoutable de ses conseils de guerre. Partout, il se croit environné d'assassins, de traîtres et d'empoisonneurs; il s'attend, semble-t-il, au bout de son insolent succès, à quelque formidable représaille du destin.

On vient nous dire que, dans quatre ou cinq jours, les Allemands aborderont nos avant-postes. GaUieni, stimulé encore par cette nouvelle, bouscule tout son monde; il a obtenu des prodiges de travail et de mise au point; il veut avoir mieux encore : la certitude de sauver, une fois de plus dans sa vie, la situation désespérée dont on lui a confié la charge.

— « Tout en étant résolu à faire mon devoir jusqu'au bout, écrit-il, l'indécision du Gouvernement, l'absence d'idées nettes dans le haut commandement de nos armées, los lacunes dans l'organisation du Camp retranché et le retard à m'envoyer les troupes actives que j'ai demandées

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me laissent préoccupé et conscient des lourdes responsabilités qui m'incombent. »

Le 1^ septembre, 31^ jour de la mobilisation, je prends mon service au cabinet militaire du Gouverneur de Paris, pour y remplir, avec son gendre, le capitaine Gruss, des fonctions d'officier d'ordonnance. Une foule dense de visiteurs nous envahit : le bruit se répand que les Allemands sont à Compiègne et l'on vient nous demander des sauf-conduits pour quitter la capitale en toute hâte. La plupart des solliciteurs — parlementaires, hauts-fonctionnaires, publicistes, financiers ou simples bourgeois — nous confient qu'ils sont (ils le savent !) inscrits sur la fameuse « Hste des otages » que l'envahisseur doit mettre sous clef, fusiller peut-être, dès son arrivée à Paris.

Des sénateurs, d'anciens ministres nous assiègent jusqu'à ce que nous les ayons munis du précieux viatique; ils expliquent leur démarche par les plus hautes raisons patriotiques : pourquoi laisser aux Boches la. satisfaction de les coffrer, alors qu'ils vont être, en province, les auxiliaires les plus actifs de la Défense nationale?

Chacun de ces personnages est persuadé que Paris va être prie. Aucunnese demande ce que nous allons devenir; et ils emportent notre signature, peut-être suprême, assez souvent avec une hâte inélégante.

Un patriote de profession nous demande avec insistance si la ligne d'Orléans n'est pas déjà cou-

pée à Villeneuve-Saint-Georges! Le sergent Guillaume Grandidier, secrétaire du Gouverneur, ne veut lui dire ni oui ni non; nous déclarons que nous n'en savons rien; notre homme, perplexe, partira par la gare Montparnasse : ce sera notre revanche de « sacrifiés ».

Car nous savons que Tarmée Maunoury se reconstitue en couvrant le nord de Paris, tandis que les Anglais, prêts à bondir de Betz vers la Seine, ont allongé déjà beaucoup de kilomètres entre eux et l'ennemi, solidement établi sur les lisières sud de la forêt de Compiègne et à Soissons. Une de leurs escouades, traversant les boulevards, a mis genou à terre et exécuté un feu de salve contre un « taube « inaccessible, aux applaudissements joyeux de quelques centaines de badauds, enchantés de cet épisode sans banalité.

La cohue des « laissez-passer » bloque le Gou verneur dans son bureau et trouble son travail. Il prend aussitôt une décision radicale : nous quittons l'incommode hôtel des Invalides pour nous installer au lycée Duruy, beaucoup plus facile à organiser. Le général GalHeni s'y organise avec nous, à l'extrémité sud de l'ancien couvent du Sacré-Cœur, dans le petit logement de Mlle Wormser, l'économe du collège des jeunes filles, audessus du bureau de la directrice, Mlle Allegret.

Nous y centralisons les « standards » des téléphones qui nous relient à tout le^territoire et, ea

prévision de l'imminent départ du Gouvernement pour Tours ou même pour Bordeaux, au réseau de toute la France du Centre et du Midi. C'est là que nous sont confirmées les pires nouvelles, dans l'asile bien défendu où Gallieni est déjà penché sur ses cartes et dicte ses ordres lumineux et nets. L'armée Maunoury est enfin placée sous son commandement direct; les Anglais sont à Lizy-sur- Ourcq. La droite allemande brûle Senlis, y fusille le maire, M. Odent, avec plusieurs notables et les jette dans une fosse, les pieds en l'air.

Ce jour-là, trois avions prussiens survolent Paris : tous les postes devant les armes et nousmêmes nous tirons sur eux pour les contraindre à déguerpir; car nous n'avons pas encore, plus d'un mois après la déclaration de la guerre, d'escadrille organisée pour tenir l'air dans le Camp retranché. En quelques jours, le Gouverneur aura improvisé ce nouveau service, renforcé d'excellents éléments civils.

Déjà, la veille, le général Gallieni s'était rendu à Pontoise, où il avait trouvé Ebener désespéré, impuissant à discipliner l'effroyable désordre de ses deux divisions, à demi-détruites entre Saint- Pol et Arras. Il voulait se réfugier dans le massif de THautie, y réorganiser son monde et le jeter sur les uhlans lancés à sa poursuite.

Le Gouverneur l'en avait dissuadé, l'empêchant à temps de faire sauter le pont d'Epluchés, nœud capital de nos communications avec le Nord.

Il lui prescrivait, au contraire, de défendre la rive droite de TOise. après avoir reconstitué ses cadres presque anéantis avec les officiers qu'il allait lui envoyer.

A Creil, le général Gallieni avait trouvé j\Iaunoury se débattant dans le même désordre, au milieu d'un mascaret de fugitifs ci^àls, femmes, enfants, paysans terrifiés autour de leurs bestiaux et de leurs charrettes, surchargées de lamentables débris.

Le Gouverneur avait prescrit au vaillant soldat d'attirer héroïquement sur lui les forces allemandes et de battre en retraite en ménageant ses troupes pour la défense ultérieure de Paris.

Mais l'ennemi progresse toujours; il occupe Creil et l'incendie. A son retour du ministère, Galheni se met à rédiger sa proclamation aux Parisiens et à la garnison. C'est ainsi qu'il nous annonce le départ du Gouvernement pour Bordeaux, dans la nuit qui va commencer. Il paraît qu'un moment, sous la pression des grands spécialistes, on a songé à déclarer Paris « xWle ouverte » et à l'évacuer sans la défendre.

— Alors, aurait dit un ministre, député de la capitale, tout sera perdu, même l'honneur!

Ce mot terrible a galvanisé les cœurs : Gallieni obtient l'ordre officiel de défendre Paris. Sa fameuse proclamation — je la vois encore trembler dans nos mains — a eu, d'abord, vingt-quatre hgnes, puis douze. Quelques ratures énergiques

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la réduisent à six. Elle est libellée ainsi quand on l'envoie à la ratification des ministres :

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