‹ Galliéni, 1849-1916Chapitre 15 sur 35 · ARMÉE DE PARIS, HABITANTS DE PARIS · texte numérisé non relu

ARMÉE DE PARIS, HABITANTS DE PARIS

Les membres du Gouvernement de la République ont quitté Paris : ils vont donner une impulsion nouvelle à la Défense nationale.

J'ai recule m.andat de défendre Paris contre l'envahisseur.

Ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout.

Paris, le 3 septembre 1914.

Le Gouverneur militaire de Paris, Commandant l'Année de Paris,

Le ministère avait tenu à mettre en garde le Gouverneur contre l'action de Clemenceau, s'il restait à Paris; on redoutait de sa turbulence tracassière, éternellement hostile, des manifestations révolutionnaires dans la capitale investie : Gallieni eut un sourire et un geste en vrille qui rassurèrent le Ministre. Il garantit ensuite que la ligne de Paris à Bordeaux ne serait pas menacée par un raid de cavalerie ennemie avant le départ du Gouvernement. Mais le Gouverneur insista inutilement pour obtenir du G. Q. G. — parcimonieux quand il s'agissait de Gallieni, toujours à la hauteur des pires situations — un complément de forces nécessaires à la défense de Paris. Dès le soir même, le Général, faute de véhicules militaires, donnait Tordre de réquisitionner des ta>xi-

PARIS SAUVE PAR GALMENl 117

autos pour accélérer le transport des munitions dans les batteries fixes.

— Le Gouvernement, écrivait Millerand à Gallieni (lettre 2.841 D), remet avec une entière confiance entre vos mains le sort de la Capitale que personne n'est plus digne que vous de défendre. Sa conviction est absolue que, comme vous en prenez si noblement l'engagement patriotique, vous ferez votre devoir, « tout votre devoir, jusqu'au bout. »

Le ministre de la Guerre n'avait demandé au Gouverneur qu'un léger changement à la rédaction de sa proclamation : la liaison de deux phrases séparées; elle établissait que les « membres du Gouvernement ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la Défense nationale. » C'était une modification légère au texte sobre de Gallieni; elle évoquait le souci d'un grand souvenir : les Ministres étaient hantés par l'évasion de Gambetta, en 1870, sur Tours et Bordeaux; pensaient-ils à y organiser une armée de la Loire, destinée à faire lever le siège de Paris?

C'était peu probable. Le soir, quand Millerand, au dernier moment, fit rappeler encore le Gouverneur, un court et tragique colloque précisa quelle allait être, aux mains de Gallieni, la résistance à outrance de Paris.

— Le Ministre, nous dit tranquillement le Général, m'a embrassé comme s'il s'attendait à ne plus me revoir.

Les événements vont, pendant dix jours, se précipiter autour de nous avec une intensité prodigieuse. Durant ce temps, nous n'avons pas eu de répit; nous avons, comme notre Chef, oublié souvent de manger; et, même au paroxysme de la fatigue, nous n'avons dormi que par bribes et, quelquefois, « par cœur ».

Mais aucune heure de cette décade historique n'a manqué pour nous d'intérêt et nous sommes fiers de les avoir vécues toutes dans l'ombre de celui qui allait sauver Paris et conquérir une gloire immortelle.

Dans la fièvre qui nous tint alors éveillés et ardents, nous n'avons noté que des faits rapides, des résumés succincts. Nous allons les énoncer ici, en remontant au 1^^ septembre et en les appuyant des documents indispensables à leur développement et à leurs preuves; ce sera le « journal vécu » d'un officier d'ordonnance, témoin impartial, fortuitement bien placé.

l«r septembre 1914.

I. Situation générale. — La 6® Armée (Maunoury) continue son mouvement sur Paris. L'Armée anglaise, dans la région Nanteuil-le-Hau-

douin — Betz, ne se laisse pas rej oindre par l'ennemi. Sa cavalerie a repoussé une division de cavalerie allemande vers Crépy-en- Valois.

La P« Armée allemande (Von Kliick) atteint Saint-Just-en-Chaussée, la lisière sud de la forêt de Compiègne et Soissons.

II. Instructions de Gallieni. (Ordre général no 1; 1er septembre, 18 h. 15. — Mémoires^ pages 54 et suivantes.)

1° L'ennemi, venant de Montdidier et Roye. a atteint hier le front Tricot — Ressons-sur-Mf tz. Des cavaliers allemands ont passé TOise en aval de Noyon. L'infanterie touche à l'Oise entre Noyon et Thourotte.

Notre 6 Armée occupe le front La Neuville- Avrigny, avec Senlis et Pontoise. L'Armée emglaise est à Nanteuil et à Betz.

2° Paris orme le point d'appui de gauche des forces françaises qui se replient vers le Sud.

L'Armée de Paris se compose des troupes actuelles du Camp retranché, renforcées progressivement (6^ Armée : général Maunoury); groupe des Divisions de réserve Ebener, deux Divisions; 4e Corps d'Armée (qui ne sera en mesure d'agir que le 4 septembre).

3° Dans sa retraite sur Paris, le général Maunoury manœuvrera de manière à couvrir le Nord et l'Est du Camp retranché (de la route Paris- Senlis à la Marne). Il aura aussi sous ses ordres.

dans cette région, les éléments territoriaux locaux (92e Division territoriale et éléments de la 85e D. T.); la brigade de cavalerie Gillet (deux régiments, le 3 septembre, à six heures, à Villeneuvesous- Dammartin) ; lies trois groupes des batteries de sortie de la réserve générale, même heure à l'est de Bondy.

4° Le général Mercier-Milon prendra, le 3, le commandement de la région comprise entre la route de Paris-Senlis et l'Oise, avec la 86^ Division territoriale, la brigade des fusiliers marins, un groupe de batteries de sortie. Ces éléments devront être en place le 3 septembre, avant midi.

5° A l'ouest de l'Oise, le groupe des Divisions de réserve Ebener s'opposera au débordement de l'ennemi en disputant les passages de la Viosne et l'accès du massif de l'Hautie.

6° Le corps de cavalerie Sordet couvre la gauche de l'Armée de Paris sur la rive droite de l'Oise (liaison avec le groupe Ebener), sous les ordres directs du Gouverneur.

7° La 45e Division reste maintenue en réserve générale, à la disposition du général Gallieni, dans la région d'Argenteuil-Sartrouville-Houilles et Bezons.

III. Instruction Générait n^ 4. — Le généralissime donne l'ordre aux Armées de se replier du Nord au Sud. Limite du mouvement : en arrière de la Seine (rive gauche).

Le G. Q. G. ne parle pas de Paris, dans la partie de cette Instruction qui « fait pivoter l'ensemble de notre dispositif autour de notre droite » (Meuse) et prescrit : — • « La 5® Armée, à Vaile marchante^ ne doit, en aucun cas, laisser l'ennemi saisir sa gauche. »

A la fin seulement, le texte du G. Q. G. ayant envisagé « comme limite du recul, la rive gauche de la Seine, au sud de Bray et de Nogent-sur- Seine », pour les 4^ et 5® Armées, fait allusion à une offensive lointaine et y associe, en espoir perdu, le Camp retranché :

— « Si les circonstances le permettent, conclut l'ordre du 1^^ septembre, des fractions des i^^ et 2e Armées seraient rappelées en temps opportun pour participer à l'offensive. Enfin, les troupes mobiles du Camp retranché de Paris pourraient également prendre part à l'action générale. »

Mais que serait, à ce moment^ devenu Paris? En tout cas, son Gouverneur l'aura défendu jusqu'au bout. Dès ce soir, il ordonne d'étudier les moyens de faire sauter les ponts, s'il faut détruire, sur la rive droite, tout ce qui fournirait un butin précieux ou un point d'appui à l'ennemi.

2 septembre.

L Situation. — L'Armée Maunoury continue son mouvement vers le Nord du Camp retranché.

122 LE MARÉCHAL GALLIENl

L'Armée anglaise s'est retirée dans la région Dammartin — Lizy-sur-Ourcq.

La droite de l'Armée allemande atteint la région Creil-Senlis.

IL Instructions de Gàllieni. — 1° La 45^ Division sera rendue, demain, à 8 heures, entre La Courneuve, Auberv^illiers, Drancy et le Bourget et constituée en réserve générale, après avoir traversé Paris. (Ordre particulier n^ 2.)

2° Au cours de- leurs opérations dans le Nord, les Allemands ont fait un large usage d'autos blindées, transportant des fantassins et des mitrailleuses. Il n'est pas impossible qu'ils cherchent, par un même coup de force, à s'emparer d'une des portes de Paris.

Toutes les dispositions seront prises pour permettre la fermeture immédiate des portes en cas d'alerte. L'artillerie des divers secteurs surveillera les routes et sera prête à canonner toute colonne d'autos blindées s' avançant sur Paris.

Les troupes de défense établiront des barricades très solides ou des coupures et tendront des fds de fer sur toutes les routes vers Paris, qui seront gardées par des postes permanents. (0. général no3.)

3° La 6^ Armée exécutera dans la journée une longue marche en retraite pour se dégager. Le général Mercier-Milon, commandant la région Nordj^couvrira la partie nord du C. R. P.

III. Instructions du G. Q. G. — Pour défendre la Capitale, la garnison du Camp retranché de Paris, suivant la demande expresse du Gouverneur, a été renforcée de la 6^ Armée (Maunoury), placée, hier, sous les ordres du général Gallieni, avec une division du 7^ Corps, une brigade de chasseurs indigènes, cinq divisions de réserve et le 4e Corps.

— Le généralissime avise le maréchal French, le ministre de la Guerre et le Gouverneur de Paris (en réponse à leurs suggestions) qu'il est impossible d^envisager actuellement une manœuvre d^ensemble sur la Marne avec la totalité de nos forces.

— En même temps, le G. Q. G. envoie une note secrète aux commandants d'armée pour préciser et confirmer encore l'ordre général de retraite derrière la Seine (2 sept, n^ 3463).

(Instruction générale n^ 4, du 1^^ septembre).

IV. Détails. — Cette journée du 2 septembre est assombrie des pires nouvelles.

Les Anglais vont al^andonner Dammartin-en- Goële; la 55® Division, en retraite sur Luzarches, reçoit l'ordre de boucher le trou périlleux avant la nuit; elle vient, pourtant, de parcourir plus de huit heues. Les hommes sont exténués; mais ils comprennent la nécessité de marcher encore, coûte que coûte. Ils se relèvent, sublimes de courage, et se dirigent sur leur nouvel objectif.

La 56® Division, renforcée d'une brigade maro-

124 LE MAKÉCHAL GALLIENI

caine, attardée en flanc-garde devant Senlis, soutient un violent combat sur la ligne Barbery-Borest.

La civision Ganeval (62^) nous arrive, à Pontoise, dans un état lamentable : quatre chefs de corps — sur six — et 5.000 fantassins — sur 12.000 — sont tués ou blessés.

Gallieni organise néanmoins le salut de Paris; une offensive heureuse sur la Marne l'assurerait sans doute; le généralissime ruine formellement cette espérance :

— En raison des événements depuis deux jours, expliqua-t-il dans sa dépêche catégorique (N" 3332), je ne crois pas possible d'envisager actuellement une manœuvi'e d'ensemble sur la Marne avec la totalité de nos forces. Mais — précise la réponse au maréchal French — j'estime que la coopération de l'Armée anglaise à la défense de Paris est la seule qui puisse donner un résultat avantageux.

Cette perspective n'enchante guère les Anglais, qui s'enfoncent de plus en plus vers Melun.

Le G. Q. G. explique plus longuement au Ministre ses directives pour l'avenir immédiat : si toute manœuvre sur la Marne est impossible, les Anglais pourront toujours garder le contact — selon leur principal souci — à droite, avec la 5® Armée, et à gauche, avec Maunoury « qui doit se porter à la défense des fronts nord-est de Paris ».

Le texte de la dépêche (n° 3331) ouvre, à la fin, un jour favorable à notre situation, mais sans aucune précision de date, même approximative :

— L'Armée anglaise pourrait tenir sur la Mai-ne pendant quelque temps, puis se retirer sur la rive gauche de la Seine

PARIS SAUVK PAR GALMENI 125

qu'elle tiendrait cU^ Mdun à Juvis3^ Les forces anglaises participeraient ainsi à la défense de la capitale et leur présence serait, pour les troupes du Camp retranché, un précieux réconfort... Ces instructions tendent à placer nos troupes dans un dispositif leur permettant de prendre l'offensive dans un délai assez rapproché.

Pour si rapproché que soit ce délai, que sera devenu Paris à son expiration ? Après avoir apporté le réconfort de leur présence aux troupes de la garnison pendant quelque temps (?) le généralissime prévoit qu'elles pourront se décrocher et se retirer derrière la Seine.

Là, elles devront, comme les autres armées françaises, « s'orgaîiiser, se fortifier, se recompléter par les envois des dépôts ». Mais il faudra des semaines pour réaliser un tel programme.

La note complémentaire (n^ 3.463), que nous recevrons le lendemain, éclaire encore d'une angoissante lumière notre souci pour le salut de Paris; le G. Q. G. en efîet, s'y propose bien :

\° De soustraire les armées à la pression de l'ennemi et de les amener à s'organiser et à se fortifier dans la zone où elles s'établiront en fin de repli;

2° D'établir l'ensemble de nos forces sur une ligne générale marquée par Pont-sur-Yonne, Nogent-sur-Seine, Arcis-sur-Aube, Brienne-le-Château, Joinville, sur laquelle elles se recomplèteront par les envois des dépôts, pour passer ensuite à l'offensive sur tout le front.

Gallieni a lumineusement écrit à ce sujet :

— Ces marches en retraite, ces passages de cours d'eau, ces destructions et mesures de défense — « nous voulons,

126 LE MARÉCHAL GALLIENl

m'avait téléphoné le généralissime, faire le désert en avant de nos armées » — et, surtout, la remise sur pied des effectifs par les arrivages des dépôts, demandaient un temps considérable, ciu'on peut évaluer à une douzaine de jours au moins. Et, pendant ce temps, l'ennemi avançait toujours, avec des étapes journalières de 60 kilomètres!... Ce vaste mouvement de repli allait avoir pour résultat de découvrir Paris, désormais livré à ses seules forces. La capitale était sacrifiée...

La note du 2 septembre, comme tous les documents émanant d'un état-major peu au courant de la situation sur les divers points du vaste front et voulant, malgré tout, entrer dans le détail des mouvements à exécuter, prescrivait une manœuvre à priori qui ne tenait aucun compte de la situation générale et surtout de la marche rapide de l'ennemi. Quant à Paris, le mouvement de repli des ai' mé es le découvrait complètement.

Ce même 2 septembre, le ministre des Affaires Étrangères — qui devait, dans la nuit, quitter Paris avec tout le Gouvernement — ■ recommandait au Gouverneur d'assurer la protection des chefs de missions étrangères qui allaient demeurer avec nous et de tous les immeubles diplomatiques.

M. Raymond Poincaré a raconté avec émotion, dans le Temps du 11 avril 1921, son entrevue avec M. Myron Herrick, ambassadeur des États- Unis, le plus sympathique de nos « neutres » :

— Le mardi 1" septembre, l'ai'mée du général Maunoury se rabattait sur Pai^is; le ministre de la Guerre et le général en chef ne croyaient plus que le départ du Gouvernement pût être retai'dé au-delà du mercredi soir. Des avions allemands étaient revenus sur la ville et avaient jeté aux habitants amusés des proclamations menaçantes. Le mer-

Page 1