Mémoires (Payot), p. 99 et suivantes
été obligées de faire léte à l'aineini cu-.ns des conditions particulièrement désavantageuses puisqu'elles n'avaient cessé de reculer depuis la Belgique et la Meuse.
D'ailleurs, nos armées aiu-aient-elles pu arriver à temps suï leur ligne de repli? Je ne le crois pas. En admettant simplement pour la I^ Armée allemande une vitesse moyenne journalière de 40 kilomètres, ce qui était inférieur à la réalité, si nous considérons les marches effectuées du 31 août au 4 septembre, le général Von Klûck était certain d'arriver sur la Seine le 6 septembre au plus tard et forçait l'Armée anglaise et la 5^ Armée, pour ne prendre que nos ai'mées de gauche, à li\Ter bataille le même jour, sur la rive droite de ce fleuve, et sans avoir eu le temps de le franchir; encore moins, comme le demandait le généralissime, de s'y arrêter, d'organiser des positions fortifiées et le désert entre elles et l'ennemi et de s'y reconstituer par les envois des dépôts. 11 fallait se replier encore, peutêtre même jusqu'à la ligne classique du plateau de Langres. De toute manière, le Camp retranché de Paris — et c'est le point qui me préoccupait le plus en raison de mes responsabilités comme gouverneur de la Capitale, — était complètement découvert. Le repli de nos armées compromettait le salut de Paris. Bien plus, il compromettait cette offensive que le Haut Commandement de nos armées leur avait assignée en fin de repli. Paris était abandonné et cet abandon ne favorisait nullement la reprise de la marche en avant qui pouvait seule arrêter l'envahissement de la France.
Quant au maréciial French, il était si bien rallié à l'idée de Lattre en retraite derrière la Seine, que le colonel Huguet, officier de liaison entre lui et nous, venait de télégraphier encore, le matin du 4, du Q. G. anglais, à Melun :
— Le Maréchal qui, hier après-midi, semblait très désireux de se porter vers l'Est, pour dégager la gauche de la 5« Armée, a modifié ses décisions sous l'influence des conseils de, prudence qui lui ont été donnés par son chef d'état-
major. Les troupes auront, en principe, repos aujourd'hui, mais devront se tenir prêtes à partir au premier signal pour commencer leur retraite derrière la Seine. Le mouvement s'exécutera en trois étapes, la première amenant les arrière-gardes sur le front Mauperthuis (sud de Coulommiers), Faremoutiers, Tigeaux, Chanteloup. Si la Çfi Armée débouchait de Paris dans la direction de l'Est, l'Armée anglaise serait encore en état de l'appuyer à droite. Mais si la gauche de la 5^ Armée était trop fortement rejetée vers l'Est, ou si l'avance devenait trop prononcée, l'Armée anglaise serait obligée de continuer ce mouvement de retraite sur la rive gauche de la Seine, tenant Corbeil par sa gauche et Melun par sa droite.
— En résumé, conclut Gallieni, au moment où, dans la matinée du 4 septembre, la marche delà I^^ Armée allemande vers le Sud-Est se confirmant, il me fallait prendre une décision sauvegardant avant tout les intérêts de la Capitale dont f avais la charge, nos armées, y compris l'Armée anglaise, avaient l'ordre de se replier derrière la Seine et le général en chef insistait pour que ce mouvement s'exécutât aussi rapidement que possible. Suivant moi, ce mouvement de repli était mauvais, parce que : 1° il découvi-ait le Camp retranché de Paris; 2° il ne tenait pas compte de l'ennemi; 3° il ne pouvait s'exécuter à temps : les têtes de colonnes allemandes seraient déjà certainement à Pont -sur-Yonne, Nogent -sur-Seine etc., quand nos troupes y parviendraient (d'après les dires du commandant de la 5® Armée, le fait avait déjà eu lieu plusieurs fois lors de la retraite de cette Armée, de Charleroi vers l'Aisne); 4° il interdisait toute idée d'offensive immédiate, la retraite au-delà de la Seine, l'organisation de la défensive, l'aiTêt jusqu'à l'arrivée des renforts des dépôts comportant bien un délai d'une douzaine de jours, pendant lequel les Allemands am-aient eu le temps de terminer leur mouvement de débordement de notre aile gauche.
Le Gouverneur, dès ce jour-là, ne s'était pas trompé sur les raisons de Von Klûck, telles qu'elles nous furent révélées par la suite. Le chef allemand
avait voulu, conformément aux principes du maréchal de Moltke, en finir d'abord avec nos armées de campagne avant de leur laisser le temps de se reconstituer. Rassuré par la faible résistance de la 6^ Armée vers Montdidier, plein de dédain pour les « territoriaux » de Paris, d'ailleurs démunis d'artillerie suffisamment approvisionnée, Von Kluck n'avait même pas pu concevoir que Gallieni serait assez audacieux pour porter ses forces défensives à plus de 40 kilomètres de la Capitale et l'y attaquer résolument.
— Toutes ces réflexions, a dit le Gouverneur, je me les étais faites et j'avais abouti à cette conclusion que, malgré le mouvement de repli ordonné par le général en chef et la crainte d'enlever à Paris les forces appelées à le défendre, le salut de la Capitale, comme celui de nos armées et de la France entière, exigeait une décision énergique immédiate : le transport rapide, contre le flanc droit de l'armée allemande, de toutes les troupes dont je pouvais disposer*.
Trois conversations téléphoniques de Gallieni et de son chef d'état-major avec le G. Q. G. lui obtiennent en principe l'assentiment du généralissime et le concours des Anglais. Si l'Armée de Paris réussit sur l'Ourcq, l'offensive générale jusqu'aux Vosges, encore indécise, pourrait se préciser immédiatement; mais le général en chef cantonne notre attaque entre Marne et Seine, sur la rive gauche du gros affluent.
1. Mémoires du général Gallieni. Défense de Paris. Payot, 1920.
Pour mieux s'entendre avec le maréchal French, toujours soucieux de résister seulement derrière la Seine, Gallieni emmène Maunoury à Melun : une conférence de trois heures avec le chef d'étatmajor Murray — le maréchal était absent — ébranle les résolutions de nos alliés et semble les avoir gagnés à notre plan.
Au retour, le Gouverneur trouvg une nouvelle dépêche du G. Q. G. (datée de 2 h. 50 de l'aprèsmidi), relative à notre attaque sous Lagny, toujours au sud de la Marne.
Gallieni téléphone encore au généralissime et fmit par le convaincre : c'est sur la rive droite de la Marne que se jouera le destin de Paris. A 20 h. 30, le Général lance donc son Ordre général no 5 : c'est la bataille pour le lendemain.
De son côté, le colonel Huguet télégraphie au Gouverneur le texte dicté pr^* le maréchal French, que ses revers précédents ont rendu circonspect :
— J'accepte vos propositions de retraite sur la Marne es 5 et 6. Mais je préfère, en raison des changements continuels de la situation, étudier de nouveau à ce moment avant de décider sur opérations ultérieures.
Le chef de l'Armée anglaise doit, pourtant, bien savoir que si la 6^ Armée n'entre pas en action le lendemain, les Allemands auront, le soir même, franchi la Marne et seront sur le Grand- Morin.
Le général Gallieni téléphone alors, lui-même, au généralissime, lui expose la situation,^et celui-ci,
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définitivement gagné au plan du Gouverneur, obtient du maréchal French qu'il marchera. j)ar la rive gauche de la Marne, dans le prolongement de l'Armée de Paris. Le Général prévoyait donc, d'ores et déjà, que les Anglais arriveraient en retard sur la ligne de bataille et prenait, avec Maunoury, ses dispositions en conséquence.
Dans toute l'Armée de Peiris, Tordre de marcher le lendemain est accueilli avec un enthousiasme de bon augure : des di^-isions qui viennent de retraiter en combattant sans répit pendant soixante kilomètres accueillent la nouvelle par des acclamations confiantes.
Le G. Q. G. plus prudent, nous a^-ise, à minuit, qu'il se transportera, le lendemain, de Bar-sur- Aube à Chàtillon-sur-Seine; il a des doutes sur notre réussite; mais, conformément à ses vues nouvelles, il lance, dans la nuit, Tordre d'attaquer, le 6 au matin, pour les 6^ et 5^ Armées, en liaison avec les Anglais, l'armée Maunoury devant se maintenir sur la rive nord de la Marne.
C'est le texte même proposé par Gallieni : l'accord est fait sur toute la ligne.
Plus tard, pendant tout le régime de la Censure, es documents publiés sur la %'ictoire de la Marne passeront sous silence le nom de Gallieni et la part capitale qui lui retient dans la fixation
brusquée du jour et de l'heure marqués enfin pour l'offensive de salut; et quand il faudra, sous peine d'être absurde et incompréhensible, parler de la 6^ Armée, c'est le seul nom du général Maunoury qui sera cité, de loin en loin.
C'est, pourtant, bien Gallieni, lui seul, qui a su imposer sa claire vision de la glorieuse réalité.
Les tergiversations — d'ailleurs fort naturelles — du G. Q. G. ont laissé une preuve loyale de ses résistances :
— Dans le fameux ordre du jour pai" lequel le généralissime prit « l'initiative » de fixer au 6 septembre l'offensive générale sur la Marne et dont la précision devrait permettre de revendiquer sans conteste cette initiative devant l'histoire, l'original de cet ordre, écrit tout entier de la main du chef du 3« bureau du G. Q. G. et signé Joffre, porte trois dates différentes surchargées ' .
-Et le fidèle et très sûr historien du G. Q. G., Jean de Pierrefeu, a écrit à ce sujet :
— ... Un soir, au G. Q. G. de Chantilly, on me fit voir le fameux ordre de la Marne, qui prescrivait de faire face au Nord, écrit tout entier de la main du colonel Gamelin et signé Joffre I Magnifique pièce historique, sur papier rouge. Enfin, j'allais savoir qui pouvait revendiquer l'honneur et la gloire d'avoir dit : « On s'arrêtera là; on sera victorieux à tel endroit. » Déception cruelle! Le fameux ordi'e portait trois dates différentes surchargées. Ce n'est pas par lui que nous connaîtrons la vérité ! »
C'est de cette journée du 4 septembre que, comme l'écrivait Gallieni, « est sortie la bataille de la Marne ».