JOFFRE
— A la bonne heure! dit l'un de nous. Voilà une excellente lettre. C'est la première récompense du Gouverneur de Paris et des services rendus par son armée. Mais il y aura une suite, je pense?
— Il n'y aura pas de suite, affirme le colonel Girodon, qui sait bien à quel point le général Gallieni, dès le Soudan et le Tonkin, depuis Madagascar surtout, est devenu la « bête noire » des fonctionnaires d'état-major.
Le Chef, très amusé de nos dialogues, est indifférent au « procédé ». Il ne veut, de cette lettre, retenir que les éloges de son vieil ami, son ancien subordonné à Diego-Suarez, qu'il y a comblé d'ordres du jour tout étincelants de louanges.
— Pourtant, veut insister le général Desvaux, cette lettre n'a que deux lignes de félicitations cordiales; seulement, elles pourraient s'appliquer assez à un colonel de gendarmerie plein de zèle ou à un intendant militaire bien outillé. On y omet totalement le rôle du commandant « des Armées de Paris » — la 6^ comprise.
— Ce sera pour plus tard, coupe Galheni impassible, en se remettant au travail.
i66 LE MARÉCHAL GALLIENI
Nous relisons la lettre du G. Q. G. — car le Patron ne veut pas admettre qu'elle soit du généralissime : elle ne porte, de lui, que sa signature. Il connaît, il pense connaître encore les sentiments de son ancien auxiliaire envers lui; et, surtout, il apprécie l'esprit d'un « entourage » où certains lui sont familiers : il les a eus jadis sous ses ordres.
Volontaires ou non, les oublis élémentaires de cette lettre sauteraient aux yeux les moins prévenus. Elle ignore que l'armée Maunoury est sous les ordres de Gallieni depuis le 1^^ septembre; qu'elle a été réorganisée et lancée contre Von KliXck par le Gouverneur; que Gallieni, dès le 4 septembre^ à 9 heures du matin, lui a prescrit de marcher sur l'Est, contre la F^ Armée allemande, avant même d'avoir obtenu l'assentiment du généralissime, dont les ordres formels dirigeaient encore toutes nos forces derrière la Seine; que, sans le Gouverneur, les Anglais battraient, sans doute, en retraite au-delà de Corbeil; que tous les ordres de Gallieni s'obstinaient à orienter ses Armées (Maunoury et Garnison de Paris) dans le flanc droit de l'ennemi et au nord de la Marne, même après que le G. Q. G. eut accepté — sans grande confiance — une action assez peu précise au sud de Lagny; que toutes les ressources du Camp retranché, entre le 4 et 8 septembre, le Gouverneur les avait fait affluer vers l'Ourcq, pour y étayer Maunoury, engagé dans des combats très durs
PARIS SVLVE PAR GALMENI 167
(absolument inconnus, semblait-il, du rédacteur de cette lettre) contre la majeure partie des forces de Von Klùck!
La lettre du G. Q. G. modifiait, en outre, les conditions du commandement même dès Armées de Paris. Du 1^^ au 8 septembre^ le Gouverneur avait été, en fait, investi du commandement d'un groupe d'armées. Tous les Corps qu'il avait reçus, il les avait envoyés vers TOurcq, pour renforcer l'armée Maunoury. Sur place, il avait, seul, pu juger d'une situation qui se modifiait sans cesse et qui échappait, dans ses détails, au G. Q. G. trop éloigné pour les saisir à temps, de son observatoire olympien de Bar-sur- Aube ou de Châtillonsur-Seine.
Cette haute initiative avait permis à Gallieni de sauver Paris et d'arrêter la marche de l'envahisseur. En décidant que, désormais, la 6^ Armée, demeurée nominalement sous ses ordres, recevrait directement ceux du G. Q. G. on enlevait au Gouverneur la liberté de ses plans offensifs, pourtant si heureuse depuis quatre jours.
Les projets de Galheni • — c'est à eux que Bonnal fit allusion quand il professa qu'ils auraient terminé plus vite la Guerre « en débarrassant notre territoire des hordes allemandes » — • ne pouvaient plus se réaliser, du jour où l'exécution immédiate de ses initiatives ne lui appartenait plus directement. Peut-être faut-il voir dans ce geste prématuré la première cause de linstallation
ennemie sur les falaises de l'Aisne, d'où elle ne devait être délogée que quatre ans après.
Le Gouverneur avait songé — et nous avons vu le colonel Girodon crayonner ses directives sur nos cartes — à renouveler en avant de Soissons la manœuvre salutaire de l'Ourcq :
— Pour obtenir un résultat décisif, nous disent ses Mémoires (page 180)^ pour changer en désastre la retraite qui commençait, il était dans mes intentions, ce même jour (8 septembre), de demander de nouveaux renforts et de les porter, toujours par les moyens rapides que nous pouvions nous procurer à Paris et dans le Camp retranché, vers le Nord, dans la direction de la Ferté-Milon. Là, ils tombaient en plein dans les lignes de communication de l'ennemi, sur ses derrières, et le mettaient dans la plus fâcheuse des situations. On se figure aisément l'effet produit par deux Corps d'armée nouveaux, débarquant dans la capitale, s'y organisant, transportés par voie ferrée et pai' automobiles — en ce qui concerne les troupes à pied — vers l'Aisne, bousculant toutes les colonnes de convois, se rendant maîtres des chemins de fer et des lignes télégraphiques et prenant nettement l'offensive contre les Corps d'armée allemands, déjà attaqués par l'Ouest et le Sud. Mis dans l'impossibilité de s'arrêter et de se fortifier sur de nouvelles positions, ils étaient forcés de reculer tout au moins jusqu'à la Meuse et cette retraite entraînait celle des armées voisines. On voit de suite les conséquences de cette opération.
Les instructions du généralissime, reçues le 8 septembre et m'informani qu'il se réservait de donner directement ses ordres à la 6^ Armée, vinrent couper court à toutes mes intentions et à toutes mes initiatives. Je me bornai, dès lors, suivant les ordres reçus, à appuyer l'armée du général Maunoury de toutes les ressources dont je pouvais disposer encore dans le Camp retranché, pour lui faciliter l'accomplissement de la tâche qui lui était confiée.
Nous avons longuement téléphoné à Bordeaux, au ministre de la Guerre, les bonnes nouvelles qui l'émeuvent. La veille, elles l'avaient évidemment surpris et nous entendions derrière lui la voix d'un de ses collègues — elle nous était familière — qui s'exclamait, à chacune de nos affirmations, répétées jusqu'à trois fois :
— Pas possible!... Invraisemblable!.., Mais alors, ce serait le salut de Paris!,.. Je le disais bien : nous nous sommes trop pressés de le quitter!...
Le sympathique et nerveux auditeur avait, certainement, l'un des récepteurs à l'oreille. Millerand, toujours calme et précis, écoutait le résumé de la journée avec un sang-froid radieux. Nous donnions des détails.
Nos soldats, épuisés mais ravis, avaient surtout besoin de cadres. Ils ne dormaient plus; mais le Gouverneur ne les avait laissé manquer de rien et le moral de nos blessés était extraordinaire.
Le Ministre, très amical, fait, à l'autre bout du fd, allusion à « l'incident Doumer » : même aux heures graves que nous traversons, « la politique )) n'a donc pas perdu tous ses droits! Et l'on parle sérieusement, à Bordeaux, même dans le journal de Clemenceau, de la « Commune de Paris »; quelques-uns affectent, dit-on, de la redouter.
L' «incident Doumer » avait failli provoquer la
170 LE MARECHAL GALUENI
démission de Gallieni, Il avait accepté les services « civils » de M. Doumer, sénateur, ancien ministre et président de la Chambre; celui-ci, demeuré à Peiris, s'était offert, le 4 septembre, à travailler sous les ordres du Gouverneur, s'il voulait bien agréer sa collaboration :
— Je vous débarrasserais, proposait -il, des broutilles et vous préparerais les éléments de solution des affaires importantes. Je sais commander; je saurai donc obéir. La défense de Paris peut devenir difficile, les heures tragiques peuvent arriver : je voudrais pouvoir tomber, en service, à côté de vous et non comme un badaud qui va voir où pleuvent les coups.
— M. Doumer insiste pour que je lui donne une fonction civile sous mes ordres, m'avait fait aussitôt téléphoner Gallieni à Millerand. Il s'occuperait d'organisation et de ravitaillement. Y voyez-vous un inconvénient ?
— Aucun, avait aussitôt répondu le Ministre, pour qui toutes les forces vives de Paris demeuraient utilisables. Je vous laisse sur ce point toute liberté.
Mais des rancunes veillaient, que la Guerre n'avait pas désarmées : le Conseil, alarmé par des fanatiques, nous faisait, deux heures après, téléphoner des objections que je n'ai pas transmises à mon Chef sans hausser les épaules. Il ne comprend pas que M. Doumer est demeuré, depuis sa lutte contre Fallières, une sorte de « drapeau politique ».
— Politique? Qu'est-ce que c'est que ça? a dit Gallieni presque irrité. Je ne connais de M. Doumer que son travail extraordinaire à la Commission de r.Ajmée et l'excellent appui qu'il nous y a donné pour toutes les réformes vitales qui ^dennent, en somme, de nous permettre de ne point périr au premier choc,
— On redoute l'influence de M. Doumer, dans les événements qui vont survenir.
i\I. Viviani, en effet, dont le libéralisme et le souci national planaient très haut au-dessus de ces misères, en un pareil moment, proposait un contrepoids immédiat — utile aussi — à l'influence tant redoutée :
— Mon cher Général, écrivait-il affectueusement, le 5 septembre, M. Albert Thomas, député de la Seine, part pour Paris. Il va vous rendre visite de ma pai-t et je vous serais reconnaissant de lui réserver bon accueil. Préoccupé de ne pas laisser se produire, à la suite de la nomination de M. Doumer, des résistances ou des protestations dans une partie de l'opinion, qui pourraient gêner votre action, je pense que M. Thomas pourrait prêter ses bons offices à cette œuvre. Il a de l'autorité; il est personnellement lié avec M. Doumer, qui le connaît et l'apprécie comme moi-même. Rapprocher du Gouvernement militaire par un contact nécessaire quelques représentants de l'opinion populaire avec laquelle il faut compter, telle est sa mission, que, bien entendu, il ne peut accomplir que si vous y souscrivez, sous votre autorité. Elle serait utile à tout et à tous puisqu'elle tend à l'union indispensable.
Agréez, mon cher Général, avec l'assurance de notre confiance unanime, l'expression de mes sentiments déjà anciens de sympathie.
Mais le Conseil restant assez divisé sur la ques-
tion, M. Millerand me rappelait sur notre fil direct et me chargeait d'exposer au Chef les doléances de certains de ses collègues au sujet de M. Doumer.
— Avant que le Gouverneur l'ait installé, mettez le Général au courant, prescrivait le Ministre.
— C'est trop tard : M. Doumer, prévenu à dix heures de votre acquiescement, vient, avant midi, d'organiser ses services.
— Voyez, tout de même, votre Patron et téléphonez-moi.
Aux premiers mots — c'était dans l'après-mid du 5 septembre — GalHeni, toujours si maître de lui, a un geste agacé. Mal apaisé par mon petit topo de politique, il me charge d'annoncer sa démission au Ministre si, dès le premier jour, il doit subir ainsi des tracasseries lointaines. Agréés formellement par le Gouvernement, les services de M. Doumer fonctionnent déjà, sous la responsabilité du Général : il les garde — ou il s'en va.
Le ton, beaucoup moins militaire, de ma communication cherche à l'adoucir; elle n'en est pas moins grave. Au bout du fil, c'est le Président du Conseil, M. Viviani en personne, qui me répond, non sans avoir d'abord sursauté; son haut esprit de conciliation arrange cependant les choses à merveille :
— Ecrivez, me dit-il, mon texte pour le Général. Je dicte : — « Le Gouvernement a cru devoir vous signaler les conséquences possibles du concours que vous jugez indispensable; mais il vous laisse,
avec toute Fautorité, la responsabilité de votre choix. Vous avez carte blanche. Évitez seulement de subordonner nos Préfets à M. Doumer; ils ne doivent recevoir d'ordres que de vous. »
— C'est tellement l'intention du Gouverneur, Monsieur le Président, que M. Delanney, prévenu que M. Doumer se tiendra ici à sa disposition, vient d'envoyer cette lettre — que j'ai sous les yeux : — « Je suis heureux de pouvoir collaborer avec vous et M. Doumer à l'œuvre commune et je vous assure à nouveau de mon concours le plus dévoué. »
— Tout est bien ainsi. Je vais, d'ailleurs, écrire au Gouverneur. En attendant qu'il ait ma lettre, transmettez-lui mes amitiés et rediteslui, de ma part, qu'il a toute la confiance du Gouvernement.
Quelques jours après, le général Gallieni écrivait au ministre de la Guerre :
— Je vous remercie pour la solution de l'incident Doumer. Je vous serais reconnaissant de dire à M. Vi\'iani que j'ai compris ses instructions et m'y conformerai. M. Doumer n'existe pas comme personnage officiel. Il n'agit qu'en mon nom et par mon ordre. C'est un anonyme... J'ai donc accepté de suite, après vous avoir consulté, les services que m'offrait M. Doumer qui, une heure après votre avis, avait déjà organisé ses bureaux... J'ai vu, hier, M. Albert Thomas, qui m'a présenté M. Renaudel; je l'ai assuré de tout mon concours et l'ai remercié pour le sien. Comme je vous l'ai dit. Monsieur le Ministre, je ne fais pas de politique : ce n'est pas de ma compétence .Je ne m'occupe que de la mission que vous m'avez donnée.
Plus tard, dans ses Mémoires (chap. V) Gallieni écrira :
— Je ne saurais trop me louer ici de la précieuse et dévouée coUatoration que j'ai toujours trouvée chez M. Doumer et ses bureaux, qui se sont attachés à me débarrasser des questions qui pouvaient gêner et troubler mes préoccupations d'ordre militaire. Je conservais la haute main sur tous ces services; mais je n'avais jamais à m'occuper de leurs détails et, ce qui correspondait surtout à ma méthode de commandement, c'est que M. Doumer m'apportait toujours la solution de l'affaire en même temps que la connaissance de son existence. Et je puis ajouter ici, pour faire taire les scrupules des hommes qui m'avaient vu avec quelque répugnance utiliser les hautes capacités et la bonne volonté de M. Doumer, à un moment où il y avait quelque mérite à rester dans Paris, menacé d'investissement, qu'il n'a jamais été question de politique entre nous. L'ancien Président de la Chambre m'a apporté sa collaboration la plus dévouée et la plus énergique dans toutes les questions intéressant la mise en état de défense et l'organisation du Camp retranché. C'est lui notamment qui m'a permis, à un moment où la garnison avait été réduite à trois divisions incomplètes et lorsque les lignes ennemies se trouvaient encore à 80 kilomètres de Paris, d'établir notre champ de bataille du Nord, de l'Epte à l'Ourcq, en s'abouchant avec les syndicats ouvriers de la capitale et en me procurant les 15.000 travailleurs nécessaires pour mener activement cette tâche...
Et, cependant, longtemps encore après la succession des services civils (13 décembre 1914), la désignation de M. Doumer, dans certains milieux parlementaires ou de presse, m'a été reprochée ou a été interprêtée comme une manœuvre politique. De nombreuses personnes, me prêtant leurs propres idées, estimaient que j'avais eu tort d'avoir recours à un homme connu par ses antécédents politiques, que je n'avais pas à apprécier. D'ailleurs, pour bien montrer que toute idée de ce genre était loin de ma pensée et pour bien accentuer mon éclectisme en fait
de politique, comme celui de M. Doumer, je dirai qu'il prit pour collaborateurs, à un moment donné, des hommes comme M. Denys Cochin ou encore M. Groussier et que, moi-même, j'entrais en relations continues avec les représentants les plus avérés des idées avancées, comme MM. Hervé, directeur de la Guerre Sociale et Renaudel, directem" de l'Humanité. Je n'ai jamais pensé voir en eux que des collaborateurs pour ^œu^Te commune.
Je tiens à terminer ce récit complet de « l'incident Doumer » par un témoignage personnel. On n'a pas assez dit — le principal intéressé restant muet sur ses deuils tragiques — que les trois fils de M. Doumer ont été tués glorieusement à l'ennemi. L'un d'eux, mal guéri de ses premières blessures, estropié, tint à entrer dans l'aviation au lieu de rester dans les bureaux où l'avaient fait incorporer les médecins militaires. Plusieurs fois vainqueur en des rencontres meurtrières, il fut tué à la tête de son escadrille, dans un combat aérien contre les « as » de l'envabisseur.
J'assistais à la délibération du comité de ravitaillement au cours duquel on apporta une dépêche au président, M. Doumer. Il l'ouvrit, la lut, pâlit soudain et je vis une larme dans ses yeux.
— Messieurs, dit-il simplement, nous en étions, je crois, à telle question. Il faut conclure.
La séance continua et se termina une heure après. Quand tout le monde fut parti, M. Doumer me retint pour me dire :
— J'apprends qu'un autre de mes fils vient d'être tué. Le Gouverneur est en tournée. Je vous
prie de lui dire que je vais, cette nuit, rejoindre ma femme en Touraine : il ne faut pas que la pauvre mère apprenne par un autre la mort de notre enfant. Le général Gallieni comprendra mes raisons et me donnera la permission de m' absenter quelques heures. Je serai rentré demain soir.
M. Millerand, ministre de la Guerre, qui a toujours eu pour Gallieni plus que de l'estime et mieux que de l'amitié, mit un point final à l'irritante discussion du 5 septembre en lui écrivant personnellement, le 9 :
— Mon cher Général, je vous remercie de votre lettre, que j'ai lue avec le plus vif intérêt. Les dispositions par vous prises et les résultats déjà obtenus justifient, comme j'en étais assuré, la confiance absolue que le Gouvernement a mise en vous pour la défense de Paris. Une fois de plus, je vous prie de ne pas oublier que, maître et responsable de la défense du C. R. vous avez toute liberté pour le choix de votre personnel, comme pour les mesures de tout genre que vous estimerez utiles. Défendre et sauver Paris, tout doit être subordonné à ce but, tout disparaît devant lui. Comptez absolument sur moi pour, s'il en était besoin, vous appuyer et vous seconder. Le Gouvernement est unanimement résolu à s'en remettre à vous, sans discussion, pour la défense de Paris et à faciliter votre tâche par tous les moj-ens. Agréez, mon cher Général, la nouvelle assurance de mes sentiments de haute considération et de dévouée sympathie.
— Les ordres que vous avez donnés pour l'emploi de la cavalerie sur les derrières de l'ennemi me paraissent particulièrement heureux. Le Conseil des Ministres, qui vient de se tenir, a été frappé de la préoccupation, si justifiée, que vous m'avez fait connaître touchant l'évacuation possible des populations de la banlieue de Paris. Étant
donné les difficultés d'une opération si ample et si délicate, il n'a pas jugé inutile de prier le ministre des Travaux publics, M. Marcel SeniLat, accompagné de notre collègue M. Briand, d'aller jusqu'à Paris pour en examiner, d'accord avec vous, les modalités. Ils arriveront, je pense, après demain, pour rentrer ici samedi ou dimanche.
C'était, comme nous l'avons pressenti et, plus tard, appris de bonne source, pour donner un apaisement aux ennemis de M. Doumer que le Conseil nous envoyait deux de ses membres les plus qualifiés; on verra qu'ils furent mieux que rassurés par leur \4site et qu'en repartant pour Bordeaux ils ont dû sourire ensemble des terreurs... patriotiques qui avaient, sur les Quinconces, agité le spectre de la « Commune de Paris ».
9 septembre.
I. Résumé. — Violent bombardement et attaques puissantes par l'ennemi de la ligne française. La 6e Armée ramène sa gauche en arrière. L'Armée anglaise et la 5^ Armée continuent leur marche vers le IVord.
II. Détails. — Les di\-isions de Lamaze pour-, suivent une offensive ardue. Étrépilly et les hauteurs au Sud et au Nord sont définitivement enlevés. Échec devant Trocy. Bombardement intense et meurtrier. D'ailleurs, la caractéristique des jouruéies du 5 au 9 est la supériorité écrasante
178 LE MARECHAL GALLIENi
du nombre des canons ennemis (artillerie lourde) en calibres et en portée, alors que le groupe de nos divisions de réserve n'a même pas d'artillerie de corps! Le tir de «bombardement» a été incessant, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, en particulier sur Barcy, Marcilly et Chambry.
Dans l'après-midi, la 6 Armée, sous la pression formidable des trois Corps allemands, est obligée de ramener sa gauche en arrière devant un suprême mouvement de débordement.
C'est la plus dure de nos journées de combat. Vers le soir, cependant, tout péril semble conjuré : la 7^ Division et le 7^ Corps ont opposé aux assaillants exaspérés une héroïque résistance. Les batteries de Trocy ont brusquement cessé le feu. L'Armée allemande paraît être en retraite sur divers points. Ses attaques violentes dissimulaient ce recul et tentaient de la préserver d'un désastre. A Domont, face à Luzarches, le bataillon de tête est commandé par un Carnot. Sa première section est sous les ordres vigoureux du sénateur Maurice Sarraut, que le Gouverneur tient à féliciter devant tous de son endurance et de son énergie.
Le G. Q. G. transmet les meilleures nouvelles de la bataille de la Marne. La progression de notre offensive est générale sur tout le front ; les Anglais ont enfin passé la rivière; les arrière-gardes i ennemies ont été écrasées à Montmirail et laissent «ie nombreux cadavres sur le terrain de la retraite.
Les III®, IX® et X® Corps de réserve allemands sont décimés; leur fuite tourne à la déroute.
Gallieni prescrit pour le lendemain une reprise vigoureuse de la poussée de la 6® Armée, fortement appuyée sur ses derrières par la garnison du Camp retranché : Maunoury tentera d'entrer en liaison directe avec le maréchal French vers Lizy-sur-Ourcq. Le Gouverneur rédige et lance, dans la nuit, son Ordre général n» 7 :
— Après quatre journées de bataille pendant lesquelles elle a contenu trois Corps d'armée ennemis, la 6^ Armée a été obligée, à la fin de la journée du 9 septembre, d'infléchir sa gauche en arrière, devant la menace d'un débordement de troupes venant de Villers-Cotterets et Nanteuille-Haudoin. A la fin delà journée, elle occupait la ligne générale Silly-le-Long — ChèvreviUe — Puisieux — Etrépilly. En vue d'assurerlasûreté du C. R. et de pareràtoute éventualité,toutes les troupes de la défense seront demain, à 6 heures, sur leurs emplacements de combat. La brigade de fusiliers marins et les deux batteries et demie disponibles du l^r et 4^ zouaves formeront une réserve générale à la disposition du Gouverneur. Cette réserve, sous le commandement de l'amiral Ronarch, sera rassemblée demain dans le ravin de la Morée, en formation articulée, face au Nord : les fusiliers marins entre Dugny et la Grand'Route, les zouaves entre le Blanc-Mesnil et la même route. La brigade de spahis se portera de Choisy-le-Roi dans la région de Bondy, Bobigny, Drancy, où elle cantonnera.
En même temps, Gallieni écrit à Maunoury (796. D. 3) :
— Le mouvement débordant des Allemands sur votre gauche vous a obligé à replier celle-ci en arrière, sur le front SilIy-le-Long — Fosse-Martin, peut-être même plus
en arrière encore. L'établissement de la 62^ Division en échelon derrière votre gauche et l'arrivée, dans le courant de la nuit, de la 8^ Division, en réserve derrière votre centre, me paraissent devoir vous donner toute sécurité contre toute nouvelle extension du mouvement enveloppant des Allemands. Dans ces conditions, il me paraît certain que vous pouvez vous maintenir sur le front Dammartin- Saint-Soupplets, peut-être même plus en avant. Profitezen pour avancer votre droite de manière à la rapprocher de l'Armée anglaise, en la portant vers Lizy-.sur-Ourcq. Exécutez demain cette manœuATe en y employant une ou deux divisions de votre droite.
Dans Paris, le Gouverneur a visité (caserne Reuilly) le régiment étranger (Slaves et Polonais) qu'il avait créé de toutes pièces parmi les Russes de la Capitale; sous le commandement du colonel Thiébaud, l'allure de ce nouveau corps est magnifique.
La presse me harcèle de demandes que la censure m'empêche de satisfaire comme je le voudrais. M. Arthur Meyer, doyen du Syndicat, qui ne nous a pas quittés, m'écrit :
— Vous êtes le messager des bonnes nouvelles. Merci et continuez, je vous en prie. Vous avez promis, ne l'oubliez pas, de me faire téléphoner ce soir," à 10 heures et demie. J'attends cette manne céleste dans une fièvre que vous devez comprendre.
Le directeur du Gaulois fait "^allusion ici à nos conciliabules rapides, au Petit-Palais, chez mon vieil ami Henri Lapauze, sous la présidence souriante de Daniel Lesueur, qui anime nos dialogues
PARIS SAUVÉ PAR GALLIENl 181
en fièvre de sa confiance infrangible, émanée de l'âme même du pays qui ne voulait pas périr."
Là, entre deux randonnées en auto pour l'inspection de nos postes et de nos unités en pleine action, je suis venu crier progressivement nos espérances et réconforter mes amis.
Je leur ai même amené, par surprise, le Général, toujours « sauvage » et casanier, en dehors de ses visites militaires; il a quelquefois souri de mes enthousiasmes, mais ne les a jamais désavoués devant les hôtes anxieux du Petit-Palais : Adolphe Brisson, Léon Bailby, plus tard Whitney-Warren, cet ami passionné de la France, Donnai, les officiers de liaison de la 5^ Armée, Paul Bénazet, Léon Bérard, Tronchet, et quelques autres, obstinés à rester dans Paris jusqu'à l'investissement de la Capitale que Gallieni redoutait encore, même quand il commençait à l'avoir conjuré.
Il y eut ainsi, pendant les débuts dramatiques de septembre, quelques foyers de confiance et d'espoir tenace qui soutinrent le moral de Paris, dictèrent en exemples venus de haut la tenue splendide des Parisiens presque sous le canon de l'ennemi et méritent d'être mentionnés à l'ordre du jour de la première victoire de la Marne, libératrice de l'Ile-de-France et, n'hésitèrent point à écrire les plus émus, de la France elle-même, meurtrie atrocement, mais soustraite en définitive aux fureurs démentes de l'envahisseur.
182 LE MARECHAL GALLIEM
10 septembre.
I. Résumé. — Matin. — La 6^ Armée a redressé sa droite et fait face au Nord. Une brigade de cavalerie, sur la rive gauche de TOurcq, assure la liaison avec l'Armée anglaise.
Soirée. — Sous la pression de la 6^ Armée, sous la menace de l'Armée anglaise et de la 5^ Armée, en raison aussi de la retraite de l'Armée allemande engagée dans les marais de Saint- Gond, la 1^6 Armée allemande bat en retraite pour atteindre la région de l'Aisne.
II. Bétails. — C'est la Victoire! Pourquoi la 1^6 Armée allemande a-t-elle eu le temps de se dégager sans laisser une masse de prisonniers plus considérable entre nos mains? Gallieni l'a expliqué plus tard (V. plus haut).
Demain, un document allemand, trouvé sur un officier tué près de Soissons, va le résumer en quelques lignes :
— Le 9, l'armée de Von Kluck était attaquée de front par la 6® Armée et menacée sur ses derrières par l'Armée anglaise. Celle-ci ne poussa pas trop de l'avant, à cause des III« et IX^ Corps, qui pouvaient menacer sa droite et parce qu'elle ne se jugeait pas suffisamment soutenue par le 18« Corps français. Aussi Von Kliick put -il se replier vers le Xord-Ouest, au lieu de prendre les lignes de retraite normale.
Les Boches ont toujours été admiraLblement renseignés.
Gallieni, pour permettre au général Maunoury de poursuivre son offensive avec le maximum de moyens, met à sa disposition la 62^ Division de réserve, la totalité du 6^ groupe de Divisions de réserve et la brigade de spahis du colonel de Bouillon, en recommandant de ne pas aventurer cette force dans le voisinage des Anglais, qui, peu au courant de la diversité de nos uniformes — la tenue française n'a pas encore été unifiée — ne manquerait pas de canarder nos indigènes.
Nous sommes allés, à l'Orme de Morlu, visiter, avec le Gouverneur, la puissante casemate souterraine, ainsi que les autres abris bétonnés du Camp retranché.
Au matin, la 6^ Armée, supéfaite, avait constaté la disparition presque totale de l'ennemi devant son front immédiat. Les trois Corps d'eirmée de Von Kliick battent en retraite sur Soissons, en toute hâte. Malgré la fatigue de nos troupes, c'est la poursuite à outrance.
— Nous reprenons la route de Saint -Soupplets et d'Etrépilly. Hélas! nos morts sont toujours couchés dans les mêmes attitudes d'éternel sommeil, aux mêmes endroits. Ils ont reconquis le sol où les zouaves de l'arrière vont les ensevelir. La chaleur a encore aggravé l'odeur atroce des charniers. A Penchard, cada^Tes sur cadavres, ennemis et fantassins français pêle-mêle. Nous ramassons des fusils perdus et les emportons dans nos voitures pour les rendre aux troupes en marche devant nous.
La descente sur \'arreddes est tragique : les chevaux
morts, les Allemands écrasés et culbutés dans les fossés, les voitures regimentaires mises en pièces, attestent la fureur du combat. Beaucoup de- nos Marocains gisent encore dans les chaumes; un avion français, criblé de mitraille, s'étale parmi les cultures. Le village, pris et repris, offre aux regards un indescriptible aspect. Dans l'unique rue de Varreddes, jonchée de paille souillée et de morts à peine rangés contre les murs, plusieurs centaines de prisonniers allemands sont affalés devant les maisons et les granges. Fiévreux, les yeux hagards, farouches et brisés, crevant de soif, mourant de faim, stupides de surprise, hébétés, semblables à des bêtes de proie traquées et prises au piège, les soldats de Von Ivluck demeurent immobiles, guettant anxieusement nos gestes et nos ordres.
On leur a dit que nous achevions les bles'sés et que nous exterminions les captifs; ils ont peur; mais leur détresse physique les résigne d'avance aux pires désastres.
Le général Gallieni s'arrête à la mairie éventrée, au premier étage, par les obus français. Une odeur écœurante, nauséabonde, nous étreint et nous soulève le cœur, cette puanteur « allemande » que nos soldats ont appris à reconnaître très loin, partout où des troupes prussiennes ont bivouaqué.
Des linges sanglants, des civières rompues, des amoncellements de débris sans nom couvrent les fossés, les ruelles, les seuils des étables où, sous la paille, se cachent des blessés allemands, paralysés de terreur.
A la mairie, dans la salle commune, pleine de litières sordides, de meubles fracassés et de plâtras encore tachés de vin, de sang et de sanies, un homme paisible, assis devant un registre retrouvé entre des casques à pointe et des douilles d'artillerie prussienne, compulse les feuillets demeurés intacts. Le Général s'informe; c'est le maire de Varreddes qui, très calme dans ce désordre frénétique, procède, selon la loi, au recensement de la classe 1915 sur les li\Tes communaux.
Derrière lui, la chambre de l'instituteur, saccagée pai- un obus, n'est plus qu'un réduit de décombres; on voit encore dans le mur la brèche du projectile : il a éclaté dans la che-
minée, réduisant tout en poussière; la glace seule est intacte et reflète paisiblement la petite pièce bouleversée.
Dans une cour voisine, une vieille femme donne à boire à des blessés allemands; ils nous tendent des armes, des casques, jusqu'à des boutons d'uniforme; leur geste nous désigne, sous les fumiers épars, les fusils qu'ils ont cachés, afin de désarmer la colère de leurs vainqueurs. Pour un morceau de pain ils vendraient leurs bottes; ordre est donné de leur laisser les équipements et d'enfermer les armes à la mairie.
Plus loin, dans une autre cour, une paysanne à cheveux gi'is, pleure silencieusement; autour d'elle, des poules picorent entre les pieds de deux petits fantassins de FranC'^, tués raide devant le seuil. Elle n'entend pas nos questions, la pau\Te femme; on nous dit que les Allemands ont emmené son homme et ses enfants en otages, vers La Ferté- Milon. Elle ne sait plus rien, ne comprend pas; son geste, pourtant, nous montre un petit mur, au fond de la cour. Derrière ce mur, une douzaine de cadavres poméraniens, alignés côte à côte, attendent depuis trois jours d'être ensevelis.
Une paysanne, les j'eux brûlés de larmes, nous raconte les atrocités de l'occupation du village par les Boches : rendus plus féroces après leur échec, ils avaient, dans la matinée du 7, désigné sans erreur les otages choisis d'avance. Un traître abominable les avait dénoncés. L'abbé Fossin, curé de Varreddes, fut, malgré ses soixante-quinze ans et ses bontés pour les blessés allemands, frappé au visage, injurié, accusé d'avoir fait des signaux à nos troupes du haut du clocher, pom-tant inaccessible à ses \ieilles jambes. Toute la nuit, au milieu des damem-s de rage, les troupes boches défilèrent en désordre, emmenant d'immenses fourragères pleines de cada^Tes allemands et contraignant treize nouveaux otages à les sui\Te. (On sut, quelques mois après, que huit d'entre eux, exténués, à bout de forces, avaient été assassinés sur la route par les brutes ennemies, folles de terreur et de haine.)
En remontant sur Meaux, la route est tellement obstruée de chevaux morts et de frondaisons abattues par la canon-
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nade qu'il faut, une fois de plus, y frayer un passage à nos voitures en déblayant la piste. Des obus ont percé les gros arbres, monstrueux pics-verts au formidable bec d'acier; ils ont éventré des chevaux, couché dans les fossés des Allemands par grappes de trois à six. Sous les taillis, au passage, on entrevoit des bottes aux semelles lourdement cloutées, des têtes énormes, tuméfiées et tondues ras; ce sont des Allemands, qui, blessés, se sont traînés sous les branches pour mourir.
Dans le chemin qui revient sur Chambry, des soldats acclament le Gouverneur; des Africains le reconnaissent et tendent vers lui leurs armes noires de poudre, souillées encore de la boue des fossés sanglants.
La canonnade s'est ralentie; c'est à peine si, très loin, dans le Nord et dans l'Est, des rafales irrégulières d'artillerie lourde signalent l'ardeur de notre poursuite et la résistance désespérée des arrière-gardes ennemies.
Les nouvelles du reste des armées, jusqu'à Verdun, sont excellentes : la victoire de l'Ourcq, remportée par les troupes de Paris sur l'aile droite allemande, a déclenché l'immense bataiUe de la Mai'ne et assuré le succès éclatant des autres Corps français.
Personne alors ne le conteste, — ni Bordeaux, qui accable Paris de compliments et de remerciements enthousiastes, ni le G. Q. G., qui ne se souvient plus d'avoir douté — sans être abattu — et envoie des messages affectueux et graves*.
A Paris, l'allégresse est partout, mais demeure prudente : nos armées poursuivent l'ennemi; mais un mois de revers, dont il nous est enfin permis de mesurer l'eiïroyable gravité, nous déconseille les manifestations excessives.
Gallieni, d'ailleurs, ne manque pas d'avertir
i. Guerre et Tltéâlre (Berger-Levrault, 1919). Journal d'un officier d'ordonnance de Gallieni.
ses troupes du péril qui peut renaître dans quelques jours :
— Il serait périlleux, avertit-il par la voie de l'ordre, de considérer le danger comme définitivement écarté. L'ennemi fait front partout. Un retoiu" sur Paris demeure possible. Le Gouverneur compte que, dans tout P ensemble du Camp retranché, chacun continuera à travailler avec la plus grande énergie et la plus grande activité, de telle sorte qu'un retour offensif de l'ennemi trouve le Camp retranché parvenu à un degré complet de préparation.
Ceux qui savent tressent des lauriers à Gallieni; Gabriel d'Annunzio m'écrit :
— Je n'ai pas voulu quitter Pai'is. Je vis de sa fièvre puissante; et il me semble qu'elle se révèle à mon esprit toute entière pour la première fois. Chaque jour elle devient plus grande, comme cette Tour, fondée par Charles le Chauve et inachevée, que les Normands, le jour de lem* assaut furieux, virent accrue d'un étage et augmentée d'un troisième rang de meurtrières. Le cœur d'Eudes se renouvelle en Gallieni.
Le 12 septembre, le généralissime — pai' une dépêche de la veille au soir — replace directement sous ses ordres l'armée victorieuse de Maunoury. Elle était, depuis le 2 septembre, sous le commandement direct de Gallieni, qui avait su, à l'heure décisive, en faire l'instrument premier de notre salut.
Quand nous apprîmes, le lendemain, que la 6e Armée et les Anglais, ayant atteint l'Aisne et débordé Soissons, se heurtaient, impuissants, à la falaise formidable et fortifiée de la rive droite,
188 LE MARECHAL GALLIEM
hérissée d'une artillerie de place, le Gouverneur avait jeté, soucieux :
— En voilà pour six mois de siège!
Il ne pensait pas être si fort au-dessous de la réalité.
La victoire de la Marne, précédée et rendue possible par l'offensive brusque de Gallieni sur rOurcq, s'inscrivait à jamais dans les pages les plus glorieuses de notre Histoire, dans les annales impérissables de l'Humanité.
— On peut dire, a écrit le Gouverneur — et c'est la conclusion de ses Mémoires inachevés — que, dans ces six journées de combat, l'Armée de Paris a eu une part prépondérante au succès de nos armes. Faute d'avoir été appuyée en temps utile, elle n'a pu réussir, suivant mes projets, à déborder l'aile droite. Mais la menace imminente, d'enveloppement prononcée par son offensive, maintenue] jusqu'à la dernière limite par l'acharnement de sa résistance, a pesé d'un tel poids sur la I'^ Armée allemande j qu'elle en a déterminé la retraite, entraînant celle de toute la ligne ennemie, préparant par les premiers succès de là bataille de l'Ourcq ceux qui ont décidé de la victoire dej la Marne.
Telle est, en effet, la part de Gallieni dans laj défaite des Barbares.
Cette part glorieuse, aucun adversaire de bonne] foi ne saurait, désormais, la lui dérober. Et le; 11 novembre 1918, le jour de l'armistice qui terminait en notre faveur la guerre la plus effroyable \
PARIS SAUVÉ PAR GALLIENl 189
des temps modernes, le chef du Gouvernement, M. Clemenceau, affranchi cette fois de ses passions et de ses haines, a pu proclamer, du haut de la tribune française, cette vérité historique : — Sans GalMeni, la Victoire eût été impossible.
Le voyage de MM. Briand et Sembat a fait, sans qu'il s'en soit douté, entrer le général Gallieni dans la « Politique ». De leurs conversations avec lui, au Q. G. ou chez moi, résulte une découverte ; le Gouverneur est un grand chef de guerre; c'est le plus méthodique et le mieux doué de nos réalisateurs.
Son commandement à Paris, pour le moment sinon pour toujours à l'abri d'un coup de main ennemi, va lui assigner des fonctions inférieures à ses talents guerriers et civils. Mais, dans la pensée concertante des dirigeants, il est désigné, dès maintenant, pour exercer une autorité suprême, une initiative totale dans les opérations contre l'envahisseur.
Des oppositions, naturellement, vont s'interposer entre lui et son destin; elles seront brisées : Gallieni, s'il ne succède pas au généralissime dans une refonte totale du haut commandement, sera ministre de la Guerre quand M. Millerand aura, lui-même, reconnu qu'un homme d'État ne peut, à la tête du département, avoir raison
100 LE MARECHAL GALLIEM
de la suprématie écrasante et périlleuse du G. Q. G. Ou bien, il sera muni de cette Armée de manœuvre que M. Briand surtout reconnaît indispensable et qui opérera hors du front cristallisé de l'Aisne et peut être loin des frontières de France.
Nous avons guidé les deux envoyés de Bordeaux sur le terrain reconquis par les armées de Gallieni. A Villers-Cotterets, ils ont apporté au valeureux général Maunoury la plaque de grand'croix de la Légion d'honneur, dans la région même où, en 1870, le chef de la 6^ Armée, jeune capitaine héroïque, avait reçu le ruban rouge. Nos hôtes ont parcouru les routes de la Ferté- Milon, encore jonchées des morts allemands que les corvées des arrière-gardes ont voulu n'<^n velir qu'après les nôtres. Ils ont respiré l'odeji' atroce des charniers, constaté les ruines amoncelées rageusement par les Vandales; ils pourront dire à Bordeaux, comme m'écrit G. d'Annunzio :
— Je re\'iens des champs dévastés. J'ai vu de si misérables choses que mon cœur en est empoisonné horriblement. Je repars pour la ligne de bataille et j'ai besoin de vous voir : je veux parler de Gallieni et peindre un portrait en pied de cet Homme.
Modeste, cependant, notre Chef ne songe pas à sa gloire : jour et nuit, il ne pense qu'à nos territoires envahis; il travaille à nous conserver ce qui nous reste, à reconquérir ce que les Boches occupent encore.
Il achève d'organiser un Camp retranché for-
midable et prêt à tout, visitant les ambulances et les hôpitaux, y multipliant, pour remplacer les mondaines... absentes, les infirmières comme Mlle Génin, gardant la liaison avec les Anglais et la 6® Armée.
Nous sommes allés, à Soissons bombardée et ruinée à demi, sur le plateau d'Acy, à la tragique ferme Nogeon, à Varreddes, hâter Tassainissement des champs de bataille, grouper les sépultures des nôtres, pieusement jonchées de pavillons tricolores et de fleurs.
Partout, Gallieni a étudié les effet meurtriers de l'artillerie lourde des Allemands, l'efficacité de leurs mitrailleuses, qui nous ont coûté des hécatombes, l'utilisation des tranchées. Il a plié les tactiques prochaines à ces révélations, payées d'un sang précieux. En même temps, il encourage les industriels de la Guerre à fabriquer les blindages, les projectiles, les avions armés qui vont transformer les théories d'état-major et nous outiller en vue de la victoire définitive.
Sous son impulsion créatrice, Paris devient une immense usine de guerre et ravitaille- le front en armements modernisés. Avec le médecin inspecteur général Février, M. Doumer et mes camarades Bricard et Blétry de l'artillerie, nous avons reconnu les abords de Soissons, l'infranchissable crête de Pasly, la sauvagerie des incendiaires scientifiques de Senlis, dont les décombres fument encore. Ce sont, avec des plans de bombardement
in LE MARECHAL GALLIENI
par escadrilles d'avions, autant de renseignements pratiques et de fabrications dont Gallieni se fait le pourvoyeur inépuisable.
Il apprend sans surprise — connaissant l'âme germaine comme un Latin de Tacite et un colonial expérimenté — les atrocités allemandes, la cathédrale de Reims incendiée, toutes les horreurs des brutes prussiennes qui se figurent terminer plus vite la Guerre en terrifiant l'ennemi, sans discerner que nos soldats la poursuivront, au contraire, avec plus de résolution jusqu'au bout.
Les prévisions de Gallieni se réalisent : la ligne de combat grimpe rapidement dans le Nord, pour ne s'arrêter qu'à la mer. Anvers est pris, Arras en flammes. MM. Poincaré et Viviani viennent, à Paris, visiter les hôpitaux, monter vers le front, constater que le fossé se creuse de plus en plus entre le ministère de la Guerre et Chantilly, celuici devenant un État dans l'État, d'ailleurs plus influent et mieux obéi.
Silencieux, mécontent sans le dire, Gallieni renforce autour de Paris ses positions défensives : pourtant le moment serait venu, au lieu de se laisser manœuvrer par l'ennemi sans cesse en efîervescencp, de manœuvrer à notre tour pour lui imposer une bataille, une diversion, un débordement à revers de ses infranchissables terriers.
Mais le « grignotage » du front, s'allongeant sans cesse — sans la mer, où se fut-il donc arrêté ? ■ — • absorbe toutes les ressources des dépôts :
PARIS SAUVÉ PAT, GALLIEM 10:î
impossible de trouver assez de troupes pour constituer cette « armée de manœuvre » — surtout si, comme on l'a étourdiment proposé en haut lieu, c'est le Gouverneur de Paris qui doit la commander. Le 19 octobre, quelques membres du Gouvernement m'autorisent à prévenir le Chef qu'il lui faut songer à quitter les Invalides pour la rue Saint-Dominique :
— Moi, Ministre! s'écrie-t-il avec étonnement. J'irais perdre mon temps à parler sans pouvoir agir, à ordonner des réformes sans les obtenir i..^. Non; je ne suis qu'un soldat; laissez-moi faire œuvre de soldat.
Il est toujours générahssime-ad joint. On lui a demandé s'il n'envisageait pas une autre façon de faire la guerre. En somme, depuis Charleroi, affirme un des ministres, retour de Chantillv. tout ce qui arrive était prévu. Personne n'avait, avant 1914, envisagé l'envahissement initial par la Belgique!
Gallieni, sans répondre, signale à son interlocuteur un article écrit en décembre 1911, dans la Nouvelle Reme (n^ du 1er janvier 1912), après uno conversation amicale entre le Gouverneur, alors chef de la 5^ Armée, et son officier d'ordonnance actuel. Cet article de moi, dont les directives étaient de Gallieni, prévoyait, en somme, l'inévitable :
— Nous aurons la Guerre, assurait -il... L'Angleterre est avec nous. La Russie, qui ne pourra nous apporter
m LE MARÉCHAL GALLIENl
peut-être qu'une aide tardive, nor.s déconseillerait de nous décourager si le sort des premiers combats se décidait contre nous. Une gigantesque ligne de bataille fera front A l'ennemi de Dunkerque à Belfort. Car la neutralité de li Belgique sera certainement violée par les Allemands. Même SI les armées de l'Est et du Nord renonçaient d'abord à 1 offensive chère aux tacticiens français, elles attendront sui- le sol national le choc de l'ennemi... On le laisserait B engager dans la direction du camp de Châlons, soutenu (Je cette casemate formidable que sera le Camp retranché de Paris. Et les Allemands, aventurés dans ce guêpier, n'échapperaient pas à la déroute. Si la France gardait son sang-froid, sa défaite serait impossible, même après des surprises funestes et des revers immérités...
L'Italie, de jour en jour, devient moins résolue à nous assaillir, les derniers événements lui ayant ouvert les yeux... Ari'ès cette guerre, nous en aurons fini avec près d'un demisi ècie de rodomontades odieuses, de querelles « d'Allemands » el. de persistante mauvaise foi. Nous pleurerons nos morts, nous guérirons nos blessures, nous rebâtirons des cités neuves et nous aurons enfin devant nous do longues années de paix féconde et de liberté.
Cette dernière phrase, destinée à ouvrir un jour consolant pour mes lecteurs, Gallieni l'avait contestée :
— On n'en a jamais « fini » avec les Boches! disait-il depuis des années.
Quelques pubhcistes allemands continuent à imprimer que la France avait voulu et longuement préparé la Guerre. Hélas! Nous avons eu, rue de la Convention, la preuve lamentable du contraire.
Pendant notre visite à l'usine Schneider, le Général a interrogé un ingénieur. Pourquoi tant de retards et de tâtonnements dans une mise au point du nouvel armement ?
— Impossible de remettre la main sur nos spécialistes : la mobilisation les a dispersés partout. Autrefois, elle les laissait prudemment affectés à nos fabrications de guerre. Mais, vers la fin de février dernier (1914), une lettre ministérielle — que voici — nous a signifié qu'en cas de mobilisation, chacun de nos ouvriers rejoindrait son régiment.
Gallieni a eu un geste découragé : toute notre volonté de vivre quand même aura-t-elle raison des fautes, des imprévoyances, des inerties du passé?
De temps à autre, un réconfort nous vient de l'ennemi : sa confiance verbeuse, sa jactance dissimulent mal le malaise de &es dirigeants. On « bourre le crâne » aux Boches, on leur ment avec une impudence qui fait le procès de leur plate psychologie. Ainsi, sous !'« auguste » signature du duc Albert de Wurtemberg, chef de la IV® Armée allemande, nous est transmise cette copie d'un ordre dicté à Bruxelles :
— Je puis affirmer que notre infanterie est de beaucoup supérieure à celle de l'ennemi et je puis, à la gloire de cette arme, appuyer sur le fait sans exemple jusqu'ici que, jusqu'à ce jour, les Français et les Anglais n''o?it pu réussir aucune attaque. Toutes les attaques, sans exception, ont été brillamment repoussées par notre infanterie.
196 LE ARÉGHAL GALLIENI
Nous savions déjà, par les prisonniers stupéfaits, que la victoire de la Marne était entièrement passée sous silence dans toute l'Allemagne et jusque dans les Corps ennemis qui y avaient été les plus éprouvés; mais nous n'imaginions pas que de telles impostures pourraient être garanties et signées par un général boche, cousin de l'Empereur!
Nous avons, dans Soissons toujours bombardée, rencontré le préfet, M. Leullier, que les soldats appellent « mon Général! » et qui se multiplie, sur tout le front de son département, avec une bravoure tranquille et dans un costume qui « a fait la guerre ». Nous l'avons aussi retrouvé, toujours actif et calme à Montgobert, chez Maunoury, où nous pilotions quelques membres du Gouvernement et au Maubrun, dans la batterie lourde qui tire sur Tartiers. Et le ministre de l'Intérieur nous dit :
— Voilà le préfet de police que je veux donner aux Parisiens.
Les Chambres convoquées pour le 22 décembre, le Gouvernement quitte Bordeaux en ordre dispersé et rentre à Paris sans tambours ni trompettes. Sur mes instances — et même sous ma responsabilité — le Gouverneur a autorisé la réouverture des écoles et des théâtres nationaux. Le moral de Paris est admirable, malgré les deuils qui frappent toutes les familles à coups redoublés.
La Censure « échoppe » à demi un article d'Henry
PARIS SAUVÉ PAR GÂîXlENI 197
Bérenger; j'ai demandé communication du texte dangereux et nous ne pouvons le lire sans sourire; il y s'agit du retour des Ministres à Paris :
— Pai'is s'est si bien trouvé de la cure d'austérité qu'une absence de Ministres lui a imposée depuis quatre mois!... Une atmosphère de grandeur enveloppait la noble cité, toute fière de n'avoir conservé près d'elle que ses vrais défenseurs et ses vrais admirateurs.
Un seul homme a, pour la Capitale, incarné sa défense et son âme : un homme simple et fier comme elle, à la fois grand soldat et grand préfet, un chef enfin vraiment digne d'elle. Je n'écrirai pas ici son nom, car je veux respecter sa modestie. Mais l'histoire n'oubliera pas que le Gouverneur militaire de Paris, après l'avoir rassuré contre les Barbares en des termes qu'Athènes eût approuvés, le protégea ensuite sur la Marne par des mesures que Rome eut admirées et l'administra enfin avec une autorité tout à fait digne de nos meilleurs siècles français.
Il paraît qu'il est inopportun de dire ces choses, même avec cette élégance!
Le 3 janvier 1915, j'ai vu M. Briand et Gallieni, penchés sur la carte d'Orient, remonter, du doigt, la vallée du Vardar. Ils sont d'accord : une armée (le Ministre veut bien l'appeler alors « l'armée Gallieni ») qui, débarquée à Salonique, marcherait sur Budapest, nous assurerait la possession du grenier à blé de Hongrie, couperait en deux l'arrière du ravitaillement ennemi et hâterait brusquement la fin de la Guerre. Les deux promoteurs de cette grande idée — qui sera reprise — n'ont pas réussi alors à la faire triompher : elle ne venait pas du génie officiel.
J'ai eu, pour un fait personnel, un entretien
avec le ministre de la Guerre; il ne m'a dissimulé qu'à demi, malgré sa discrétion et son calme robuste, la lassitude qu'il éprouvait devant l'obscur assaut des potins de couloirs et l'envahissante hégémonie d'un pouvoir excentrique, trop exclusivement militaire.
On a déjà beaucoup trop parlé de le remplacer, rue Saint-Dominique, où il ne tient plus à rester, par Gallieni, la plus haute autorité professionnelle de l'armée. Mais, dans le petit hôtel de Lœtitia Bonaparte, r« entourage », là aussi, joue un rôle très lourd. Les militaires, fascinés par Chantilly, détenteur de toutes les gloires, redoutent la venue d'un soldat affranchi des coteries et qui, aux colonies, ne s'était jamais laissé encadrer par les bureaux et les états-majors.
De là un vacarme de récriminations dont on tympanisait le Ministre, en l'adjurant de résister — au nom de la France! — ^ à sa croissante envie de lâcher des fonctions subordonnées et que son formidable labeur n'arrivait pas à faire dominer au gré de son tempérament.
Le Gouverneur, qui attend toujours le haut commandement tant de fois annoncé et promis à ses mérites, ne veut pas entendre parler d'être Ministre. Il s'occupe des prochaines incursions de zeppeUns qui s'exercent déjà, dans le Nord, à venir sur Paris, par quelque nuit sans lune et fait perfectionner, de jour en jour, la défense aérienne de la Capitale.
PAKIS SAUVÉ PAR GALLIENI i99
Nous centralisons les mauvaises nouvelles anr familles parisiennes dont l'usure continuelle du front décime les enfants. Les fils de Louis Barthon, de Jean Cruppi et de René Viviani ont pén, parmi tant d'autres dont la perte est, elle auss-, irréparfible.
Mon ami « Pierre et Paul », cependant, noiiS apporte les plus rassurantes nouvelles de Chantilly, où je l'ai moi-même envoyé. Il y fut l'hôtG du généralissime, son camarade d'enfance, dont la tranquillité et la santé ont fait son admiration. Mais, comme il en fait part à ses lecteurs de la Dépêche, la Censure gouvernementale supprima; son article qu'elle a jugé périlleux et prématuré.
« Pierre et Paul », en effet, y dépeignait, en !e fleurissant, le côté patriarcal, bonhomme et rond de son vieil ami et lui faisait dire des choses qui, perfidement isolées, pouvaient porter le trouble parmi les chefs les plus en vue.
En ce qui concernait Paris, l'officier qui avait documenté le psirfait journaliste n'hésitait pas à lui faire conter d'une manière inattendue le récit de l'offensive de septembre, après avoir omis que le G. Q. G. l'avait déclarée, le 2, impossible sur la Marne :
— Il avait été, racontait le guide, constitué dans la région d'Amiens, c'est-à-dire sur le flanc de la ligne d'invasion, une armée demeurée inconnue de tout le monde, même de l'Allemand et de V Allemand surtout, jusqu'au jour où, concentrée et s'ébranlant à la voix du généralissime français, cette ai'mée de Maunoury « poussa du coude » si brus-
200 LE MAKÉCMÂL GALMENI
quement et si violemment le Teuton qu'elle le rejeta comme il fallait sur nos lignes de la Marne.
Comment!... l'Armée de Maunoury, décimée au feu sous Amiens, à Saint-Just, entre Creil et Verberie, vers Barbery-Borest, à Senlis-Villemétré, etc., etc. — • cette armée ardente et malheureuse était inconnue de tout le jyionde, surtout de V Allemand/... Et c'est le généralissime qui l'avait concentrée et jetée sur Von Kliickl... Et elle l'a poussé du coude si brusquement, qu'il fut rejeté sur nos lignes de la Marne !!!...
L'officier qui documentait ainsi notre journaliste-major l'aurait-il donc pris pour un feuilletoniste rocambolesque? Car l'écrivain de ces lignes est trop scrupuleux, trop honnête, surtout quand il parle de stratégies qui lui sont radicalement étrangères, pour avoir mal reproduit ce qu'on lui disait à Chantilly.
S'il eut connu les ordres du G. Q. G. et de Paris pendant les journées de l'Ourcq, comment aurait-il, lui aussi, omis le nom et les initiatives libératrices de Gallieni, « commandant en chef des Armées de Paris, y compris celle de Maunoury,du l^^au il septembre? »
Le commandant Viaud (Pierre Loti) nous annonce l'attaque des Dardanelles et la déplore avec ceux d'entre nous qui connaissent le sinueux couloir aux eaux torrentueuses de Nagara et de Gallipoli. Sa sympathie pour les Turcs, dont nous n'avons pas su nous faire des alliés et des amis,
lui laisse judicieusement prévoir des désastres stériles et du temps cruellement perdu.
Très estimé du Gouverneur, qui rend justice à ses qualités militaires et à ses dons supérieurs, Loti défend avec passion le plan de Briand et de Gallieni d'une diversion par Salonique, comme ils continuent à la demander depuis trois mois. Mais on ne veut pas, on ne peut pas constituer cette armée de manœuvre pour le Sauveur de Paris. Et on lui offre... le commandement de la 6^ Armée, immobilisée sur le front, au nord de la Capitale, dès que Maunoury, grièvement blessé au •sasage, est contraint de l'abandonner.
Les meilleurs amis de Gallieni lui conseillent de refuser, même les membres du Gouvernement, mécontents et indignés à l'idée de voir le vainqueur de rOurcq succéder à Tun de ses subordonnés de septembre dans le commandement d'une armée dont les unités ont encore fondu sous la stérilité meurtrière d'un secteur assiégeant et assiégé.
Comment le successeur éventuel du généralissime eut-il pu, sans déchéance, accepter d'être mis à la tête de la plus petite des armées du front, quand ses « conscrits » de 1914, au Conseil supérieur de la Guerre, y commandaient déjà des « groupes d'armées »? Et quel rôle eut-il pu jouer, digne de lui et de son passé, à monter la garde, durant des mois, des années peut-être, derrière Soissons impuissant à rompre le cercle de Pasly?
Plus tard, certains détracteurs du Maréchal tenteront de lui faire un grief de ce refus. Succéder au valeureux Maunoury, d'après eux, c'était encore un honneur et même une gloire. Certes, si la 6e Armée eût pu manœuvrer contre l'ennemi, Galheni en aurait accepté le commandement avec allégresse; mais pour ne constituer qu'un des maillons — et le plus menu — de la chaîne tendue de Nieuport à Nancy, mieux valait encore garder le Gouvernement militaire de Paris, où l'administration du Chef pouvait, tout au moins, intensifier les fabrications de guerre, le ravitaillement du front, le renforcement des ouvrages et des batteries entre l'Hautie et la Seine, en amont de Paris, toujours à cent kilomètres de l'envahisseur, casematé sous la terre.
Dans la nuit — admirable mais très noire — du 20 mars, les Boches, exaspérés par la capitulation de Przemysl, envoient quatre zeppelins survoler la région de Paris; l'un d'eux, traversant notre ciel du Nord-Ouest au Nord, éclairé par les projecteurs, canonné vigoureusement par les batteries de la défense aérienne, atteint par les canons du Mont-Valérien, poursuivi par les obus traçants du lieutenant Broca, au Trocadéro, est contraint d'abandonner Paris sans avoir pu le bombarder.
Nous devions apprendre plus tard que le monstre, mitraillé par nos artilleurs, était allé tomber, au petit matin, à Guignes, à cinq kilomètres de Saint- Quentin, tandis qu'un autre.
canonné par le poste des Alluets et piquant du nez, n'avait eu que le temps de rebrousser chemin avant d'avoir franchi nos murs et d'atterrir en toute hâte derrière son front.
Gallieni, toute la nuit, était demeuré au standard central de son P. C. donnant ses ordres par téléphone et suivant sur la carte les évolutions des mastodontes, signalées par les guetteurs lointains.
Toute la population parisienne, imprudente et émerveillée d'avoir, sous la retombée périlleuse des éclats d'ohus, assisté au féerique spectacle de la poursuite et du bombardement, apprenait ainsi, le lendemain, que Gallieni avait su la préserver d'un désastre longuement prémédité en entourant la capitale de 17 sections d'artillerie, constituées par des pièces de 75 sur plates-formes spéciales, flanquées de mitrailleuses et de projecteurs, sans compter la Tour Eiffel, armée aussi de 4 canons de 37; 36 officiers, 83 sous-officiers, 118 brigadiers, caporaux ou quartiers-maîtres et 800 canonniers, sapeurs ou matelots formaient notre petite armée contre les aéronefs, avec, seulement, une douzaine d'a\âons, toujours prêts, au Bourget, à s'élancer dans le ciel.
A cette époque, le C. R. P. comptait, en outre, 58.281 fantassins (4 divisions territoriales), 24.116 artilleurs, 7.486 soldats du génie, 20.461 hommes des troupes spéciales (gardesrépublicains, forestiers, douaniers, aviateurs, pom-
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piers, etc.) — soit 110.524 mobilisés, avec 1914 officiers.
En dehors de ces troupes, les dépôts — qui ne sont pas sous les ordres du Gouverneur — totalisent 51.763 soldats que nous devons ravitailler. Nos avions — en dehors des 140 de la réserve de Chantilly, à laquelle nous ne pouvons toucher sous aucun prétexte — sont au nombre total de 18 ( dont 13 en bon état), avec 16 pilotes et autant d'observateurs. Le service de santé, enfin, sous les ordres vigoureux et clairs de l'inspecteur général Février, compte 22.990 lits occupés et 10.510 disponibles.
On annonce que les pirates allemands ont torpillé et coulé, par jalousie sadique, le paquebot Lusitania. Des centaines de victimes, surtout des enfants et des femmes, ont atrocement péri.
Une clameur d'horreur s'élève dans le monde entier. Comment, en présence de crimes aussi monstrueux, peut-il y avoir encore dans l'univers une nation « neutre »?...
Léon Bourgeois est venu réclamer au G. M. P. un laissez-passer; il cause avec le Chef pendant quelques minutes. Je lui ai demandé, en l'accompagnant dans le dédale de nos couloirs, s'il connaissait tous les détails des combats sur l'Ourcq pour en parler avec une précision si rare chez nos poHtiques; et mon ancien patron — j'ai été son secré-
taire, rue de Grenelle, un jour ou deux — m'a très finement répondu :
— Ce qu'a été la bataille de l'Ourcq, le voici : tout était perdu — ou paraissait l'être. Une corde flottait, inerte, à la merci de l'ennemi; elle ne tenait plus à rien. Cette corde, une main l'a saisie, a fixé un clou dans le mur, l'y a attachée et l'a tendue brusquement. Tout ce qui était sur son trajet a été, d'un seul coup, rejeté au large. C'est la bataille de la Marne. L'homme qui a fixé le clou et tendu la corde, c'est le général Gallieni.
J'ai cru devoir, à l'insu de tous, informer le ministre de la Guerre d'une anomalie singulière, déjà soulignée par nos officiers : Gallieni est le seul des chefs d'armées ayant combattu sur le front qui n'ait pas reçu la croix de guerre.
M. Millerand, très étonné, a bien voulu me remercier de mon initiative — assez peu militaire, même pour tm capitaine territorial — et propose immédialement le Général au G. Q. G. pour cette distinction, qui ne vaut que par son libellé. Le plus simple aurait dû, sans rien discuter ni offenser personne, indiquer seulement que notre Chef, « Gouverneur militaire de Paris, commandait en chef les armées de Paris pendant la bataille de l'Ourcq. »
Peut-être quelques lignes auraient-elles pu esquisser, en outre, les services essentiels rendus à la Victoire par le futur Maréchal. Mais les rédacteurs et les annalistes officiels de Chantilly veillaient. Puisqu'il fallait, cette fois, imprimer le nom de
206 LE MARÉCHAL GALIJENI
Gallieni, force leur était d'éditer une notice soigneusement limitée aux services que l'on voulait bien accorder au Général devant l'Histoire. Après une longue journée de collaborations et de ratures, VOfflciel du i^^ octobre nous apporte le texte suivant :
— Est ci té à Tordre de l'Armée le général Gallieni, Gouverneur militaire et commandant du Camp retranché et des Armées de Paris et placé, le 2 septembre 1914, sous les ordres du commandant en chef, a fait preuve des plus hautes qualités militaires :
En contribuant par les renseignements qu'il avait recueillis à déterminer la direction de marche prise par l'aile droite allemande;
En orientant judicieusement, pour participer à la bataille, les forces mobiles à sa disposition ( « Armée) (sic/);
En facilitant par tous les moyens en son pouvoir l'accomplissement de la mission assignée par le commandant en chef à ces forces mobiles.
A partir de la cinquième ligne — qui eût dû prudemment clôturer le tout — ce texte pêche par omissions capitales, ne mettant en lumière que d'infimes détails, pour murer dans l'ombre toute la gloire du « Sauveur de Paris ».
— C'est la citation d'un capitaine de cavalerie en mission d'éclaireur! jette un de nos Ministres. Soyez tranquille : ce libellé sera complété, raccourci et rectifié.
— Tant que nous n'avons pas bouté les Boches hors de France, coupe le Gouverneur, rien de tout cela n'aura aucune importance. Après, nous verrons...
11 est, au demeurant, convaincu que le généralissime n'est pour rien dans cette rédaction.
— Quand, après la Guerre, la section historique publiera les « documents officiels » centralisés au Ministère, nous disent aujourd'hui les annalistes hostiles, tout le monde sera bien forcé de s'incliner devant les textes.
Aucun, cependant, des « témoins » du G. M. P. ne s'inclinera jamais devant ce hbellé. On ne manquera pas, sans doute, de le mettre en évidence, dans le dossier Gallieni.
Mais les rédacteurs brevetés de Chantilly ne sont-ils pas, précisément, les contrôleurs de la section historique? Ou, s'ils n'y sont plus, n'y ont-ils point épingle leurs « preuves )>?
Comment, dès lors, tenir pour démontrées des « vérités historiques » rédigées avec tant de partipris et dont Jean de Pierrefeu^ lui-même, historien officiel du G. Q. G. a dit, avec une loyauté qui l'honore :
— « Les débats secrets à la Chambre, mille dépositions recueillies, les discussions de Gallieni avec le G. Q. G. enfin tout ce qu'il nous a été possible de i>oir de nos yeux, tout cela n'existe pas! L'État-Major avait tout réglé, tout prévu et sa satisfaction est complète!!
« Voilà comment on écrira l'histoire dans cinquante ans, quand, les témoins étant morts, les