GALLIENI MINISTRE DE LA GUERRE
Il faut, pour SÊiisir le labeur quotidien de Gallieni au ministère de la Guerre, suivre, pas à pas, le livre que MM. Marins et Ary Leblond — l'un d'eux, sergent territorial, était son secrétaire, chargé de mettre au net toutes ses notes et d'en rédiger avec précision le résumé — ont publié, après sa mort, en deux volumes de haut relief et de réalités, sous ce titre : Gallieni parle. (Albin Michel, 1920.)
C'est le récit varié et verveux de la lutte du Chef contre ses \'ieux adversaires, les bureaux, la routine louis-philippique, les errements en ciment armé du temps de paix, les abus de pouvoirs criminels en de pareilles conjonctures, les empiétements de tout le monde sur le terrain où le ministre de la Guerre eut dû demeurer le Maître obéi.
A mesure que les forces physiques de Gallieni décroissent, son âme et sa volonté tendent tous
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leurs ressorts contre Vanarchie. Secondé par son chef de cabinet, le fidèle colonel Boucabeille, aidé d'une poignée d'officiers résolus et clairvoyants — comme le lieutenant-colonel Eychène, le héros des zouaves à la Maison du Passeur — le Ministre combat les erreurs les plus graves, réforme les services en désordre, condense les éléments d'une réorganisation salutaire qu'on lui a confiée un an trop tard.
11 sait obtenir du Parlement — toujours tumultueux, mais conquis — l'appel prématuré de la classe 1917, limiter le temps que les députés lui font perdre, l'un après l'autre, réduire le nombre efîroyaljle de leurs lettres de recommandation. En trois mois, le Alinistre ne devait plus en recevoir gue 17.073!
Interpellé pour des broutilles, Gallieni répond brièvement, sur un ton de froideur polie, mais avec une tranchante netteté. Au Sénat, il déchaîne des ovations insohtes avec une simple phrase : — « La France, il y a dix-huit mois, voulait la paix pour elle et pour les autres. Aujourd'hui, elle veut la Guerre. »
Il a, dans une improvisation d'orateur qui se révélait tout à coup, développé cette pensée avec un bonheur rare; le Sénat, par acclamation, votait l'affichage.
Mais les succès de tribune du Ministre ne réconfortaient pas le grand soldat : il se sentait de plus en plus atteint dans ses forces vitales.
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— Je n'en puis plus, nous disait-il, au sortir de ces luttes stériles. J'ai eu tort de venir ici. Maintenant, mon devoir est d'y rester et de tenir, jusqu'à ce que je tombe.
Un souci poignant hante ses insomnies : l'état des défenses de Toul et de Verdun l'inquiète, surtout au moment où la menace des Allemands du Kronprinz paraît préparer un choc de rupture du front. A ses questions précises, le G. Q. G. a répondu nerveusement que tout était prêt, devant Verdun,, ou sur le point de l'être; et Chantilly se plaint avec hauteur des dénonciations d'officiers parlementaires qui lui valent de pareilles demandes :
J'ai besoin de la confiance entière du GouvernemenL S'il me l'accorde, il ne peut ni encourager, ni tolérer des pratiques qui diminuent l'autorité morale indispensable à l'exercice de mon commandement et faute de laquelle je ne pourrais continuer à en assurer la responsabilité.
Le Gallieni de Diana, de Lang-Son et de Tananarive n'aurait pas manqué de prendre au mot le chef responsable irrité et de le remplacer aussitôt, fût-ce personnellement. Mais il n'est pas seul : la Politique l'enserre — la maladie aussi, qui fait remonter en lui tout le fatalisme d'Orient qui, jadis, n'avait pu amollir son génie latin.
— Les armées du Kronprinz ont besoin d'une victoire dynastique, observe-t-il avec cette vision de l'avenir qui fut toujours la marque de son esprit. Elles accumulent un matériel formidable derrièic
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la Meuse. C'est là qu'il faut veiller et organiser. J'espère que le haut commandement, après sa véhémente réponse, aura fait le nécessaire.
Au Parlement, où il est trop souvent appelé pour y perdre des heures, il n'use d'aucune des habiletés habituelles pour parer les coups. Il riposte, parfois avec dureté; maés les députés, loin de lui en vouloir, l'entourent de confiante estime.
Courtois, toujours maître de lui, Gallieni a des façons à lui de regarder dans les yeux les parlementaires de mauvaise foi — il y en a — sans leur répondre. Il fait aux « embusqueurs » une si rude guerre — car, sans eux, il n'y aurait pas d'« embusqués » — que certains d'entre eux s'évertuent à le prendre en faute.
Un député pyrénéen, grand ami de Chantilly cependant, ose, un jour, accuser le Ministre d'avoir, auprès de lui, laissé démobiliser tel officier de complément, malgré la loi Dalbiez, alors que « l'on refuse à des ouvriers, à des agriculteurs et à des industriels le moindre sursis ».
Le Général pourrait riposter : cet officier, inapte, a plus de 50 ans; son congé rend un service capital à une industrie nationale, qui fait vivre 1.500 personnes et, engagé volontaire, il a été mobilisé aux heures graves de l'Ourcq et de la Marne, comme ses cadets, tandis que l'interpellateur, plus jeune, était à Bordeaux.
— Criez lui donc ça! dit son collègue Dalbiez.