MOUT DE GALLIENI
visiblement contre la syncope qui menace de l'emporter s'il s'abandonne à elle, Gallieni respire longuement, indiquant lui-même d'un signe le moment précis de lui apporter son ballon d'oxygène.
Les Annales ont publié, en 1917, les derniers feuillets de mon carnet de notes sur la mort du héros de Dio et de l'Ourcq. Il serait inutile d'y changer un mot :
25 mai. — Par la feuillure de la porte ouverte, à deux pas de lui, j'épie anxieusement le visage du Général. Il ne peut ni saisir mon regard, ni soupçonner ma présence, pas plus que celle de sa soeur. Madame Martin-Gallieni, accourue, de Saint-Béat, ce matin. La paupière se lève, plus lourde, sur un œil où commence à flotter la buée trouble de l'agonie; mais il fixe résolument ses enfants immobiles avec une expression de tendresse furtive où filtre comme un adieu.
Alors, tranquille, il demande son oxygène d'une voix forte, au timl3re insolite, et paraît s'assoupir en respirant à longs traits. Ma conviction est faite : Gallieni sait bien qu'il va mourir et tient à le cacher aux siens.
Son masque puissant et osseux, aux sourcils touffus, son profil de grand oiseau royal, les vigoureux méplats de'^sa face émaciée, tout en lui évoquerait plutôt une vitalité de convalescent. Seule, la cire livide de ses joues a déjà revêtu le teint de
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cendre morte qui ne trompe pas les veilleurs funèbres.
— Tenterez-vous encore quelque chose? ai-je demandé au docteur Laval.
— • Nous lutterons jusqu'au bout. De temps en temps, le pouls remonte; tout autre, cependant, serait mort depuis hier : il n'a littéralement plus de sang dans les veines.
— Alors, la transfusion?
— Ce sera la tentative suprême du docteur Marion.
26 mai. — L'opération a été faite au petit matin. Marion, avec la simplicité d'un grand cœur, a donné de son sang au moribond.
La journée s'use, se traîne et meurt en alternatives de confiance et de détresse; vers le soir, le malade est redevenu calme; il respire plus doucement, les traits moins tendus :
— Il est sauvé! chuchotent les siens, le cœur battant d'espoir et les yeux pleins de larmes.
— Il ne lutte plus; il mourra cette nuit, me confie le docteur Laval, après s'être assuré que j'en ai, moi aussi, la certitude...
Samedi^ 27 mai 1916. — Le général GalHeni est mort à une heure du matin. Au moment où son souffle, de plus en plus immatériel, allait expirer, il a redressé la tête, fixé, droit devant lui, la visiteuse invisible qu'il avait toujours attendue sans }a redouter et, très calme, a rendu le dernier soupir
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en se laissant retomber doucement, le visage vers le ciel, — comme un soldat frappé au cceur."^
La mort de Gallieni laissait, à la tête de l'Armée, un vide irréparable. Son génie militaire, son esprit organisateur, toute sa vie de labeur et de succès le prédestinaient à un rôle capital dans la dernière période de la Guerre. L'austérité laborieuse de son existence, son isolement volontaire de toutes les douceurs matérielles des heures, en dépit des racontars imbéciles, qui tentèrent en vain d'épaissir autour de sa sauvagerie native quelques légendes de plaisantins éconduits, lui épargnaient l'infériorité des complaisances mondaines et du temps perdu.
Gallieni s'ennuyait partout où il n'avait plus à travailler. Nuit et jour, il ne pensait qu'à son p^ys, à l'armée, aux énigmes de l'avenir; il ignorait tout des disputes stériles, des potins d'état-major et des querelles de mots ou de personnes.
Après Verdun, guéri, rajeuni, il était appelé d'avance aux plus hautes initiatives.Tous les plans qu'il eût proposés alors étaient adoptés; c'était promis. Nos dirigeants les plus qualifiés s'étaient engagés envers lui à le suivre et à le seconder. Sans haine comme sans rancune, son cœur n'était ardent que de l'amour d'une gloire nationale digne de la France,]
Il avait horreur des méchants et des méchancetés; sa bonté était naturelle et il se cachait pour faire du bien. Les remerciements l'embarrassaient. Pas rêveur, encore moins naïf, il avait une âme voyante d'enfant et de héros; le mal l'étonnait'plus encore qu'il ne l'indignait. Une lettre anonyme le plongeait dans la stupéfaction; elle lui donnait, tout de suite après, l'idée d'agir, d'instinct, à l'inverse de son but.
Parfois, une boutade sans malignité détendait sa figure d'ascète et amorçait des plaisanteries, des dialogues qu'il ne tardait pas à rompre très vite en ordonnant de travailler. Il n'était jamais dissimulé; ceux qui le connaissaient devinaient sa pensée dans un mot, ceux qui l'aimaient^ dans un regard.
Très souvent, il parlait de sa maison, de son musée de Saint- Raphaël, entouré de vignes, comme de l'asile suprême où il irait mourir; mais, parfois, il laissait voir un doute venu de l'invisible : est-ce qu'un homme comme lui, toujours pionnier nomade au service de son'pays, rescapé glorieux de tant d'embuscades mortelles, pouvait savoir où il irait finir?
La plupart des hommes d'État de la Guerre n'ont rien compris à son caractère; il les redoutait et se sentait dépaysé parmi eux : sans nos instances affectueuses il n'aurait jamais accepté d'être Ministre. Et 'peut être ne s'y est-il enfin résigné que parce que sa santé déclinante, ne lui
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permettant plus d'être un soldat actif, lui laissait encore l'illusion d'être utile à la tête des bureaux administratifs.
Dix fois, cependant, avant même l'incident honteux des « bistros » de Marseille à la Chambre, il était rentré du Conseil des Ministres ou des commissions parlementaires en jetant son portefeuille sur la table et en nous disant qu'il en avait assez et qu'il démissionnait.
Mais il ne persistait guère dans son dessein dès qu'on lui prouvait quel tort immense il allait faire au Parlement et au Gouvernement.
Gallieni respectait toutes les religions et n'en pratiquait aucune; mais il avait pour les fidèles de tous les cultes une estime de Latin mystique et de réalisateur sans parti-pris.
Il expliquait souvent — on l'a vu surtout dans ses lettres de Madagascar — son impartialité déférente par sa vie coloniale, en contact avec toutes les religions du vieux monde. Jamais il n'a compris les persécutions confessionnelles, ni les suspicions des partis pieux ou athées.
Chez les fétichistes, il ne permit pas à ses soldats de bafouer les gris-gris les plus grossiers. Un jour, le meilleur de ses lieutenants pollua publiquement un marabout en ruines, vénéré par les musulmans soudanais; il le fît aussitôt rembarquer pour la France sans vouloir admettre ses excuses.
Il avait pour le général de Castelnau une haute estime professionnelle. Un poHticien violent le
traita, un jour, devant Gallieni, de « capucin botté ». Le Gouverneur de Paris haussa les épaules et riposta, de son ton le plus coupamt :
— Je ne vois aucun inconvénient à lui permettre d'aller à la messe, s'il préfère aller à l'église qu'à la loge maçonnique ou à l'Armée du Salut. Il veut être bon chrétien; c'est son affaire. Mais il sait être bongénéral et je n'ai pas, moi, à en savoir davantage.
En 1914, le cardinal Amette, archevêque de Paris, fit demander à Gallieni l'autorisation d'entrer dans les hôpitaux de la capitale, en ornements sacerdotaux, pour visiter les blessés catholiques.
— Vous connaissez mes idées de neutralité absolue dans toutes les questions de cérémonies religieuses, dit le Gouverneur. Nous avons, en outre, à sauvegarder le principe même de « l'union sacrée ». Vous savez donc quelle est ma réponse.
— Celle-ci, je pense : l'archevêque de Paris pourra entrer dans les ambulances et y prodiguer les secours religieux aux blessés catholiques, s'il est accompagné, dans sa visite, par un des pasteurs du Consistoire, pour les soldats protestants, et par le grand-rabbin pour les israélites.
— Vous pouvez transmettre cette décision.
Aucun autre chef militaire n'aura, depuis les généraux légendaires, des proconsuls romains