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PARCE QU'IL AVAIT PRÉVU

Après la bataille de la Marne, le Général était persuadé qu'on allait l'utiliser immédiatement !

Il écrivait à un ami du Dahomey qui venait d'être envoyé au Togoland, M. Sasias :

« J'attends maintenant d'aller reprendre MA PLACE AU FRONT, ayant fait d'importants travaux de défense autour de Paris. Maintenant ils sont achevés... Mais il paraît que les Parisiens, — sages comme des images jusqu'à présent, — ont une grande confiance en moi et le Gouverne*-' ment veut que je reste ici jusqu'à son retour, »

Le retour finit par s'effectuer. Mais rien ne se présenta.

Simplement, après le déjeuner, M. Millerand venait souvent le prendre en auto pour une tournée dans la zone des armées. Parfois il allait, seul, voir le général de Gastelnau à son quartier général. Joffre, informé, lui écrivit bientôt que, s'il désirait des renseignements sur le Front, il en tenait à sa disposition.

Il n'alla donc plus à Clermont.

Il visitait les hôpitaux.

L'imagerie populaire conserve de lui vers cette

époque un de ses traits les plus humains. Dans une salle du Val-de-Grâce le Général parle à l'infirmière :

« Soignez bien les blessés, Mademoiselle!

— Oui, mon Général.

— Vous savez qu'il n'y a pas de nationalité pour les blessés?

— Je le sais, mon Général. »

Durant ce temps, les Allemands se ressaisissaient, se retranchaient dans les carrières du Soisonnais, préparaient de nouvelles offensives. Un général vint voir le vainqueur de l'Ourcq :

« Ne trouves-tu pas que nous devrions inquiéter davantage l'ennemi, tenter quelque chose sur son flanc du côté de l'Aisne?

— Mais j'y ai pensé! s'écria le Général. Et j'ai proposé quelque chose dans ce sens à Joffre : Joffre n'a encore rien voulu entendre. Et c'est alors qu'il m'a repris le Commandement de l'armée de Paris qui m'était confié. »

Ce fut, exactement, le 12 septembre : le lendemain même de la bataille de la Marne. Quand tout alors, dans le désarroi, se faisait si lentement, pas une minute n'avait été perdue pour ôter des mains du général Gallieni son armée encore toute chaude de la victoire !

Vers cette époque, les officiers de son Etat- Major furent frappés de surprendre et très souvent le Général debout, attaché à regarder la carte, quand ils pénétraient dans son bureau.

Un jour, le Commandant Thomassin entre, présentant le dossier des affaires en cours. Le Général

était devant la carte : « Ah! dit-il, vous m*avez apporté des papiers... » Il tenait en main le communiqué du jour.

« Non : ça n'est pas ma manière... » Puis, pensif, comme s'il était seul, il se retourna encore, toujours vers la carte :

« L'Ourcqî... » finit-il par prononcer. Et aussitôt : « Ce jour-là, on a fait du bon travail! »

Cri de soulagement d'un homme qui estime qu'il peut mourir ayant déjà accompli quelque chose, mais aussi regret contenu de ne pouvoir faire mieux, de n'avoir pu, comme il disait, « donner son plein! »

Les visites se multipliaient au Gouvernement Militaire : général Pau, général Lyautey, général d'Amade, général Bonnal. Les critiques militaires les plus sérieux, des sénateurs studieux l'interrogeaient. M. Lavisse lui communiquait des renseignements sur la gêne économique de l'Allemagne. Sans cesse il recevait du front des lettres et des rapports de commandants, de colonels, de généraux lui signalant les faiblesses de notre organisation, lui soumettant des plans d'action, de réaction, se confessant à lui, le consultant.

Les jours passèrent. Les mois s'allongèrent. Et toujours rien.

A Paris, combien s'émouvaient de l'inaction où l'on confinait le Général! Un directeur de journal et son collaborateur militaire, un colonel célèbre comme historien, étant allés voir le généralissime au Grand Quartier Général, délicatement lui parlent de Gallieni.

i( -— n est difficile à placer, fait Joffre. Qu'il

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attende! On lui donnera probablement un poste important... »

Et il ajoute :

« Gallieni? J'ai été sous ses ordres : il m'a toujours fait mousser. »

... Ce poste important, c'était la succession du général Maunoury, son subordonné à la bataille qui sauva Paris.

Gallieni refusa.

Le Gouvernement eut alors la velléité de lui donner un groupe d'armées.

C'est le Généralissime qui refusa.

Silencieusement, Gallieni continuait à veiller sur Paris. C'était des avions ennemis qu'il avait le souci le plus alerté. D'ailleurs, dès son arrivée au G. M. P., il avait organisé contre ce danger, qu'il * estimait capital, un service très sévère de D. C. A, — dont il avait confié la direction à un colonial, le capitaine de vaisseau Mortenol.

Le 14 Juillet 1915, on transférait de l'Etoile aux Invalides les cendres de Rouget de l'Isle : il avait donné toutes ses instructions pour la cérémonie; or il n'y vint pas. Le lendemain, le Préfet de police, M. Laurent, lui dit : « Nous n'avons pas eu le bonheur de vous avoir hier...

— Non : j'étais à mon standard. »

Il veillait... Prévoj^ant que les avions allemands viendraient jeter des bombes sur la foule, il avait tenu à rester au centre des réseaux téléphoniques afin de pouvoir lancer immédiatement ses ordres de combat.

Cependant les événements, eux non plus, n'avançaient guère. D'octobre 1914 à septembre 1915, le

Haut Commandement mit de longs mois à préparer son offensive de septembre.

Elle se déclencha le 25. Elle fut arrêtée le 27.

Le 4 octobre, le Général me dit d'un ton accablé qui s'eîTorçait à l'entrain :

« Allons! il y a eu des événements toute cette semaine : Et ça va être intéressant.

— Vous croyez qu'on reprendra l'offensive, mon Général; qu'on va pousser l'avance de Champagne?

— Oh! dit-il : pas là.

« Là, c'est fini : nous sommes bouclés.

« Gouraud me le disait encore ces jours-ci : Quand on n'a pas passé le cinquième ou sixième jour, c'est fini : il faut s'arrêter : les nouvelles lignes de tranchées et ouvrages sont faits. Les renforts sont arrivés. Ce seraient des pertes inutiles! »

« Nous resterons sur notre front. Je doute qu'on puisse jamais prendre une offensive sérieuse sur le front occidental : trop de tranchées, de fils de fer, de bétonnage, d'artillerie, de part et d'autre.

« Oh ! ce qu'on appelle Percée, ce que le public voit dans ce mot, ça, je n'y crois pas.

« Ah! la guerre d'usure, est-ce nous qui la faisons contre les Allemands ou eux contr.e nous? »

Il reprit avec éclat :

« C'est impossible!... C'est fmi.

— Etait-ce prématuré? »

Il hésita un peu, puis :

« Disons que nous n'avons pas assez de monde; et sûrement toujours pas assez de munitions! Et s'il nous faut faire front ailleurs, en Serbie par exemple, à plus forte raison, nous n'aurons pas

assez de monde. Ce sera toujours le même défaut,

— Une levée en masse deviendrait alors nécessaire?

— Non!... il faut voir comme elles sont les choses de la Guerre. Par « monde », j'entends DES TROUPES QUI MARCHENT. Voyez dans la dernière offensive. Ceux qui ont ce que j'appelle « MARCHÉ », ce sont les Coloniaux, Leur Général de Division est tombé! Sur sept Colonels, cinq de. tombés. Une division entière de zouaves : quarante en sont revenus. Dans les autres corps on n'a pas perdu un général, pas un colonel! Les autres ont marché, mais pas comme ça, plutôt timidement.

« Seuls les coloniaux y sont allés avec élan !

« Malheureusement, comme me le disait Berdoulat, qui commande le Corps colonial, on les disperse partout, officiers et hommes. Résultat : disséminés, ils perdent leurs traditions, leurs qualités. Ils s'en plaignent eux-mêmes! Si, au contraire, on réunissait par ensembles suffisants tous nos éléments algériens, marocains, sénégalais, quelle bonne besogne ils auraient faite, ils feraient dans l'avenir!

« Ah! ça ne va pas!

« En France, c'est l'anarchie. On est en ce moment EN PLEINE anarchie! C'est quc la guerre est une réalité. Chez nous, politiciens, littérateurs, le monde s'était arrangé pour vivre comme ça, bien tranquillement. C'est ce que l'on voulait. Tandis que les Allemands, eux, préparaient tout (1).

(1) Souligné par le Général.

Ça ne se rattrape pas. C'est fini. Evidemment il y a le temps qui va les user. Il y aura peut-être aussi de notre côté une occasion, une chance...

« En France, je vous le répète, c'est l'anarchie. Pour y remédier on change les hommes : On

CHERCHE DES BOUCS ÉMISSAIRES; C'eST TOUT.

« Mais ça n'améliore rien!

« Et pourquoi cela?

« Parce que tous ont peur!

« Ils ont peur des Journalistes. Le Service de santé, par exemple, commet bêtise par-dessus bêtise parce qu'il a peur des journalistes; un journal aura crié que tel hôpital manquait d'aidesmajors, on va lui en mettre quinze, à ne rien faire, qui alors y jouent aux cartes. Pendant ce temps il ne restera qu'un major dans des hôpitaux où les blessés arrivent en abondance.

« ... Il faut UNE DIRECTION, des gens qui veuillent, et qui sachent vouloir... Après 1870, j'ai beaucoup réfléchi à cela, à la nécessité de ce que Von appelle « les Directives ».

L'entretien s'arrêta là. Le Général était harassé et obsédé.

Il était tenu sous le boisseau, jalousement. On l'avait immobilisé dans le Camp Retranché de Paris comme dans un camp de concentration. On le paralysait... on le déclassait.

Il sut que des journaux illustrés de grand tirage avaient été priés par la Censure « d'ajourner » la

publication d'articles jugés « trop élogieux sur le général Gallieni. »

Et, comme malgré tout, la justice et la gloire venaient le retrouver dans sa cellule, on voulut le faire rentrer dans le rang par cette fameuse citation à l'ordre du jour de l'armée — la seule de l'armée française qui ait été une humiliation! — qui nous scandalisa tous en le réduisant d'un ton raide et arbitraire au rôle de petit comparse dans la victoire de la Marne. Un grand chef, un maître de discipline, un général-ministre, le général Roques, lui aussi nous en a dit :

« Gallieni n'aurait pas dû accepter sa citation. » (1)

La voici dans sa modicité :

Est cité à l'ordre de l'armée :

Gallieni, général gouverneur militaire et commandant des armées de Paris :

« Commandant du camp retranché et des armées de Paris, et placé, le 2 septembre, sous les ordres du commandant en chef, a fait preuve des plus hautes qualités militaires ;

En contribuant, par les renseignements qu'il avait recueillis, à déterminer la direction de marche prise par l'aile droite allemande.

En orientant judicieusement^ pour participer à la bataille, les forces mobiles à sa disposition (...* armée).

En facilitant par tous les moyens en son pouvoir l'accomplissement de la mission assignée par le commandant en chef à ces forces mobiles. »

(1) « Briand, très gallieniste, s'indigna du libellé de la Croix de guerre du Patron. » P. B. Gheusi : Guerre et Théâtre.

Un de ses vieux compagnons d'armes se trouvait au G. M. P. quand on vint remettre au Général la lettre où on lui assignait, de la sorte, la croix de guerre. Le Général était dans son fauteuil. Il vit que le pli venait du Ministère.

— ■ Qu'est-ce qu'ils me veulent encore?

Il ouvrit l'enveloppe; lut, le visage fermé; se leva; et, jetant vivement le feuillet sur la table devant lui :

« Lis, fit-il.

Son ami, — un général — après avoir lu, demanda :

« Tu accepteras?... A ta place je n'accepterais pas! »

Le vainqueur de la Marne garda le silence.

Faut-il expliquer ce silence?

Il me disait à cette date même :

« Ce qu'il y a de pis, qui peut-être un jour nous perdra, qui, en tous cas, empêche les choses d'aller mieux, c'est V indiscipline.

« La masse est indisciplinée... C'est elle qui ne veut pas changer et qui ne veut pas qu'il y ait des changements! Voyez la peine, l'impossibilité qu'il y a eu de changer l'ordre des choses dans ces ministères où tout est incohérence. Nous ne

SERONS SAUVÉS QUE SI LES GENS D'EN HAUT RÉTA- BLISSENT LA DISCIPLINE. »

, GALLIENÏ PARLE 7f)

Pour savoir avec la précision opportune ce que les plus grands généraux de l'armée pensaient à cette date de ce chef, je ne pouvais mieux m'adresser, sans mettre personne en cause, qu'au général de Castelnau :

« Il est très regrettable que Gallieni n'ait pas été nommé généralissime en 1912 parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour commander.

« C'était un constructeur. Il avait appris aux colonies à diriger. Il possédait le sens de la direction : voir clair et ne pas trop embrasser.

« Gallieni était un homme d'intelligence très élevée. C'était un penseur qui très rarement se laissait aller à de longues conversations; mais quand il était en confiance avec son interlocuteur, il n'hésitait pas à faire nettement connaître sa manière de voir dans une forme lucide, très concise, sans apprêt, mais très prenante.

« C'était un homme aux idées franches et larges. Il avait passé par Saint-Cyr : Polytechnique donne des qualités très importantes; mais à Saint-Cyr on apprend l'histoire, on a pour professeurs non seulement des historiens militaires, mais des civils, comme Rousset, »qui font des cours très poussés d'histoire et de diplomatie. Cela n'est pas indispensable pour de simples capitaines, mais c'est de première nécessité pour ceux qui doivent devenir des chefs. Ce qui manque le plus en France, dans l'éducation de tous, c'est renseignement historique, Gallieni avait le sens de l'histoire. Il l'avait développé après Saint-Cyr à l'Ecole Supérieure de Guerre.

« Gallieni était un caractère, un esprit trèià

décidé et très ferme. Il ne se perdait pas dans le détail; mais il savait donner des ordres clairs, précis, laissant largement à seb subordonnés toute l'initiative et en harmonie avec les responsabilités qu'ils encouraient.

« Il CONTROLAIT AVEC UNE GRANDE SAGACITÉ

et n'hésitait pas, soit à se priver des services des hommes qui n'avaient pas répondu à son attente, soit à pousser vigoureusement ceux dont il avait reconnu les qualités intellectuelles et morales. « A mon sens, c'était un grand Chef. »

« On ne veut pas me laisser former une armée. »

Les généraux commandant les armées qui venaient le voir, lui rendaient compte du nouvel ÉTAT MORAL qui s'implautaît dans les tranchées : une sorte d'apathie tenace. On s'enfonçait obstinément, sédentairement dans la terre, en fonctionnaires de la tranchée : Généralissime et soldats n'en voulaient plus bouger.

« Les Allemands d'ailleurs, me disait le Général, agissent comme nous ! Mais dans les Dépôts, nous c'est pis, on n'instruit personne, on use à de faux exercices les munitions, sans compter les vêtements. Nous tenons ainsi, dans les Dépôts, sans instruction pratique, sous des chefs d'emprunt et provisoires qui ne savent pas ce que c'est que la guerre, deux millions d'hommes qui s'abîment là, livrés aux femmes et aux cafés!

« Cependant on ne veut pas me laisser former dans le Camp Retranché de Paris une armée de 500.000 hommes que j'organiserais en la sélectionnant, que je tiendrais dans la main, qui se trouverait prête à être promptement portée au point nécessaire.

« Beaucoup trop peu de fusils, beaucoup trop peu de canons, tout juste de munitions!

« Imaginez- vous que dans les années qui ont précédé la guerre, malgré les avertissements de M. Cambon de Berlin, on ne fabriquait plus dé fusils : ceux qui nous restent en assez grande abondance sont des fusils 74 et 86; on a dû envoyer à la hâte sur le front tous les vieux mousquetons coloniaux. Croyez-vous que, malgré cela, on ait, depuis Charleroi, mobilisé les usines pour fusils? Non. Et on en a perdu 750.000 depuis le début des hostilités. Depuis qu'Albert Thomas est aux Munitions, on se met à fabriquer à Châtellerault et à Saint-Etienne, on fait environ 450 fusils 86 par jour, on sera incessamment à 1.200 par jour et on sera sauvé. Mais on ne retrouve pas les ouvriers techniques qu'on a laissés partir; nous n'avons plus de dresseurs de canons ! Et on ne sait même pas qui est responsable!

« On est sans prévoyance et on a peur de

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