‹ Gallieni parleChapitre 18 sur 52 · LES FAVORIS · texte numérisé non relu

LES FAVORIS

En quoi consiste la vieillesse d'une maison?

Le propre, si l'on peut dire, des vieilles maisons, c'est qu'on n'y distingue pas de maître, mais un million de maîtres : c'est la maison de Tout le Monde, où chacun veut être privilégié. Il y a des services rien que pour recevoir les demandes, d'autres rien que pour les classer, d'autres rien que pour y répondre. Dans ces Communs, dans ces Offices, tous les hommes influents rôdent et veulent d'abord caser, « placer » leurs clientèles. « Les bureaux » : bureaux de placement. La Vieille Maison a pour antichambre la Chambre. Qui règle la Vieille Maison? Qui y règne? Les « favorisés », multiplication de l'ancienne catégorie des favoris : l'immense dynastie élue des serviteurs.

La mesure urgente : libérer la Vieille Maison de toutes ces servitudes et — dit le Général — « maladies de l'esprit public » qui ont fait et enfretienriént sa yétust^. Introduire et répandre

à « tous les étages » de la Vieille Maison cette propreté qu'on appelle Justice. Le Général va commencer à protéger l'édifice contre les intempéries du dehors, contre les vieux abus!

« En tout, question Embusqués, question Auxiliaires, vous allez, dans votre livre, faire dominer l'idée générale. J'ai une idée maîtresse pour chaque sujet, que je veux arriver à faire triompher, avec ma ténacité à moi. Ou alors je serai battu! »

A peine est-il installé avec ses officiers, il rédige, signe, lance « d'abord » sa circulaire sur les Recommandations, si fort marquée de son style personnel, qu'il nous faut relire dans sa brièveté saisissante pour mieux nous initier au combat qui est prochain. Il tient à débuter par elle; et, sur son carnet, il note à plusieurs reprises- : « Toujours gros émoi pour la circulaire. »

Paris, le 4 novembre IÇ15.

Chaque jour, le Ministre de la Guerre reçoit plus de trois cents lettres de recommandation visant les situations personnelles de 'militaires de tous grades.

Or, tout militaire a les moyens d'appeler lui-même l'attention du Ministre sur sa situation en transmettant sa demande par la voie de ses chefs : il n'est d'ailleurs jamais pris de décision sans que les autorités hiérarchiques aient été consultées; le premier résidtat de l'appel direct au Ministre est donc de

]MULTIPI,Iî:R I.i:S transmissions et DÏ^ RIvTARDER TOUTE SOLUTION.

Les ÉNERGIES DE TOUS DOIVENT ÊTRE APPI.IQUÉES A LA SOLUTION DES GRAVES PROBLÈMES QUE SOULÈVE LA DÉEENSE DU PAYS ET SEULES MÉRITENT INTÉRÊT

les questions qui s'y rattachent : les questions dé. personnes n'échappent pas à cette règle. En conséquence, le Ministre décide :

1° Qu'en principe et à dater du / novembre courant, toute lettre, adressée par un tiers à une autorité militaire quelle qu'elle soit pour Vinciter à mo^ difier la situation personnelle d'un officier ou d'un homme de troupe, sera renvoyée à son auteur avec la mention : « Retour au signataire par application de la circidaire ministérielle du 4 novembre ICI 5 » (i) ; ^

2"" Que les militaires ayant été l'objet d'une recommandation quelconque en seront la première fois avisés; dès la seconde, ils seront passibles d'une punition disciplinaire.

Signé : Gai.i<iEni.

« Vous exposerez au moment voulu, me fait-il, ce que j'ai dit à la Chambre et à propos de quoi ces Messieurs les Députés se sont montrés très polis.

« On a mis tout en œuvre pour faire dévier la portée de mon acte par lequel j'ai voulu réagir contre ce qu'il y a de plus grave en France : l'esprit DE RECOMMANDATION. On a prétendu que j'avais dirigé cela contre le Parlement, que j'avais

<1) On sut si bien dans le public que les lettres do recommandation n'avaient plus accès auprès du Ministre que le Général reçut des lettres sur l'enveloppe desquelles on avait pris soin d'écrire : « Cette lettre n'est pas une recommandation. »

122 GALtIENI PARLE

voulu frapper les Députés. Vous êtes ici; vous avez vu quelle était ma pensée ! »

Il conclut d'un ton hautain :

« J'envisage toujours les choses d'un point de vue intrinsèque, sans me préoccuper dès contingences politiques. »

« M... (député de l'opposition) voudrait qUè je rompe en visière avec les parlementaires. Je ne sUis pas de son avis. »

A propos de cette circulaire, ils se querellent, ils s'agitent, ils se rassemblent... peut-être vont-ils assaillir tout à l'heure le Ministère. Pour le moment, le Général qui est un homme très simple et tout absorbé par la tâche qu'il attaque, ne le voit pas, ne les voit pas encore, tout au feu dé la première action engagée contre l'esprit administratif.

Il ne quitte guère son bureau, ardent, imperturbable mais impatient d'agir, prêt à cingler pour frapper les esprits. // pense, avant tout, au peuple à qui il faut donner Vimpression que tout va se moraliser. Je le vois attentif et tout rouge devant ses dossiers. Sur le front maigre, les veines se gonllent et les tempes se fendillent.

11 me dicte :

c( Au Conseil des Ministres, de 9 heures à 1 heure, on a parlé du Budget. C'est assez pessimiste au point de vue finances. Voilà le point noir : paiement en or à l'étranger; augmentation incessante des dépenses.

« A la Commission de l'Armée du Palais-Bourl>on, son président, le général Pédoj'a, at été très aimable. Sauf un ou deux, ils sont moins yfoîetits

qu'au Sénat. Le colonel Girod donne des chiffres, des documents. L'impression est bonne. Il paraît qu'un député veut m'interpeller sur Gheusi, Gruss (1), Gaétan (2), Grandidier (3), qui sont venus avec moi au Ministère ».

Il est visible que cela n'énerve pas, une seconde, le Général. Loin de là, cela semble même lui donner de l'entrain! Car il ne faut pas que vous vous l'imaginiez, si grave soit-iï, toujours sévère, tendu et grondeur. Il est plein de verve, il a la verve de sa grande oeuvre à accomplir pour la force et le salut de la France; souvent même il est joyeux, cette lutte intéresse son caractère et intrigue son esprit. Il a envie de voir comment tout cela va se nouer et se dénouer. Plus on regimbera contre lui, plus cela le stimulera ! Il s'anime à prévoir toutes les oppositions :

« C'est surtout du Ministère des Affaires Etrangères, affirme>t-il, que viendront bien des diffîcul-

(1) C* Gruss, son gendre qui, établi à Milan, avait, dès la première heure, travaillé très heureusement pour l'intervention italienne. — Chef de bataillon à la Liaison militaire française près du Comando suprême, fut deux fois glorieusement cité à l'ordre de l'Armée lors de l'offensive d'octobre 1918, puis le 17 novembre 1918 : « n'a pas hésité k traverser une zone battue par un tir de barrage pour donner aux renforts italiens qui se trouvaient dans le voisinage un exemple de bravoure et de mépris du danger. »

(2) Son fils, ingénieur, sous-lieutenant pendant la guerre.

(8) Explorateur. Son secrétaire au G. M, P., et «u preînier mois du ministère,

tés, des chicanes. Il voudrait tout diriger, seul, en maître. Ah! je hais cet esprit des Affaires Etrangères : l'esprit administratif entre tous, routinier et chicanier, paperassier et formulaire. Avec ça un esprit timoré, méfiant et tout en obligations de camarade à camarade. »

Là encore l'esprit de recommandation, toujours!

Il rirait volontiers de ce qu'on prétend lui reprocher à lui-même, car dès le premier jour il a spontanément décidé d'envoyer loin de lui, malgré une santé très délicate, son fils Gaétan, qui lui est si cher, son gendre, homme de poigne et de travail, tous ceux de son entourage dont l'affectation ne serait pas strictement conforme au règlement militaire le plus rigoureux. En vain les généraux ses amis lui objectent-ils son droit absolu de garder les collaborateurs habituels susceptibles de lui faciliter sa tâche. Le médecin qui le soignait — avec douceur, prudence et connaissance intime de son organisme — le docteur Minet, il tient à s'en priver, il l'envoie dans la zone, son tour de départ étant venu.

Et il groupe de nouveaux collaborateurs pour que le travail « rende » plus et qu'on « pousse » bientôt avec plus de cohésion, de vigueur.

Je l'entends qui, rapide, fermant une porte, répète à l'un d'eux sa pensée favorite :

« Il n'est jamais trop tôt pour prévoir; il n'est jamais trop tard pour agir, »

Page 1