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LA GUERRE AU PAPIER

Le Village Nègre,

Pour reagir contre les vieux emploj^és de la Vieille Maison, contre le Bureaucratisme où s'est enlizée la Métropole, l'organisateur du Soudan, du Tonkin et de Madagascar installe un Cabinet militaire et un Secrétariat militaire constitués d'officiers coloniaux habitués dès leur jeunesse à la guerre, prompts à l'imprévu et à l'entreprise, hardis, peut-être un peu cassants. Aussi, dès le premier contact, y a-t-il heurt : et le Cabinet se trouve, avec une humeur qui n'est pas encore noire, baptisé « le Village Nègre » par ces formations métropolitaines, couches de services auasi inamovibles subsistant sous tout ministère.

Constitution définitive ;: Chef de Cabinet militaire : colonel Boucabeille. Chef de Secrétariat : commandant Charbonnel,

« Vous voyez tous les jours Charbonnel, me dit le Général, mais Boucabeille! Avez-vous vu Boucabeille? Que vous a-t-il dit? N'oubliez point de parler de mes collaborateurs. J'y tiens. »

Yeux noirs au regard brusque dans visage mat de colonial, vif comme l'intelligence et d'une merveilleuse rapidité d'exécution, le colonel Boucabeille aime la célérité jusqu'à,- souvent, se faire comprendre seulement des yeux. Quoique récemment blessé à Verdun, au travail il n'est qu# souplesse. Hier encore président de la Commission des Inventions, du premier examen il décidait si telle était à rejeter ou sauver. Lui-même inventeur. « Scientifique » à qui l'on doit la critique stratégique de La Guerre des Balkans et VOffensive. Le Général l'apprécie sans réticence et compte fort sur sa manière de travailler : « Je suis très content de l'avoir avec moi. Il s'est formé à mon école, il m'a suivi au Tonkin et à Madagascar, comme Charbonnel. J'ai ainsi dans la main une équipe de travail qui est très éprouvée. Retenez bien ceci : il faut toujours avoir son équipe! «

Le commandant Charbonnel, lui, est directeur du Secrétariat. A Madagascar, le Général l'a souvent délégué à des missions pour réduire des parlis rebelles, en pays sakalaves, ou, près de Lyautey, à Fianarantsoa. Evacué du front, le 1"' septembre 1914, il accourt saluer le Général qui lui dit : « Est-ce que vous tenez debout? Alors, venez avec moi! »

C'est un joli homme, très soigneux de sa per-

sonne, froid, souriant et acéré, qui, du matin au soir inflexiblement présent, s'est voué à écarter du Ministre tous ceux qu'il a jugés gêneurs. Elégant parleur et habile à apprêter les circulaires, à doser les rapports, à mettre au point de la subtilité diplomatique les notes et volontés franches du Général. Son intelligence très déliée se plaît à discerner le rythme ondoj^ant de la politique.

Composition du Cabinet militaire : le lieutenantcolonel Eychène, l'héroïque défenseur de la « Maison du Passeur », lieutenant-colonel Maurin, de l'Artillerie; sous-intendant Bernai et Patillon, commandants Vachoux, Dhé, Bluchet, Bellay, Boussat; capitaines Herscher, Riegel, Morère, Fontana, Marsaud, Helbronner, Veillon, Espiard, Carré, Fronteau, Purnot, Neveux, Gigodot; lieutenants Breton, Mairie, Agostini, Merilhou, Blanc, Biron, Labon, Delaze, Bourget, Hallez, Colson, Huvée, portefanion du Général.

« Je prends le Contrôleur général Boone comme chef de Cabinet civil... à vrai dire, je ne le connais pas du tout. »

Il était dans la Maison, sous le ministère Mlllerand, remplaçant à la direction dés Services le général Gaulin. Millerand tombé, il se préparait à partir quand le Général le fit appeler. Il se présenta au Lycée Victor-Duruy :

« On m'a dit beaucoup de bien de vous. Est-ce que cela vous plaît de rester?

— Mon Général... monsieur le Ministre, il suffit que vous m'assigniez ce poste pour qUe je l'occupe. »

M. Briand, et surtout le général Famin, l'avaient recommandé au nouveau ministre; celui-ci avait jugé qu'il était l'homme le mieux désigné pour cette haute fonction de confiance, en apprenant qu'il entretenait les meilleures relations avec le général Joffre. Le Général marquait, en le gardant, qu'il désirait éviter tous tiraillements.

Choix qui, par ailleurs, complétait excellemment la composition du Cabinet.

C'est un tout autre homme : Alsacien trapu, bourru, laborieux mais prompt et qui, par des habitudes, ou mieux, par un aspect rond de bongarçonnisme rudoyant, blaguant, tutoyant, sait familièrement avoir raison des plus méchants ennuis soulevés soit par les Parlementaires, soit par les grands Fonctionnaires. « Eh! bien, mon petit, qu'est-ce que tu veux? Le Ministre t'envoie me demander des documents, des choses qui corsent ton bouquin ; n'aie pas peur, je vais t'en servir. Mais cependant tu me montreras ton plan, tout, quoi! » Très curieux de tout, très contrôleur mais sans en avoir l'air. Plutôt petit, tête forte, épaules puissantes et comme écrasées, son attitude de cariatide de ministère républicain, malgré sa simplicité et sa gaîté, laisse penser au poids formidable que constitue l'Administration d'une Maison d'où il convient de renvoyer chaque jour également satisfaits le Civil, le Militaire, le Parlementaire.

Composition du Cabinet civil : capitaine Pierre Marcel, ancien chef de Cabinet de M. Barthou et de M. Delcassé. — Laurent, maître de requêtes au Conseil d'Etat, ancien attaché au Cabinet de Waldeck-Rousseau; Guy Lavaud; Gaston Strauss, avo-

cat, auteur de Renan et la politique, ancien chef de cabinet de M. Paul-Boncour au Ministère du Travail.

Le Général était content. Maintenant, c'était la bonne fièvre, la fièvre d'action qui colorait son visage. Cela le rajeunissait de travailler avec le colonel Boucabeille qu'il avait distingué tout jeune au Tonkin. Il se trouvait heureux de remuer le Ministère, de créer, de faire charger son monde. Il était dans la bataille qu'on lui permettait de diriger !

De ce Ministère, qui allait-il envoyer par toute la France? Qui choisir avant tout pour ses missions d'inspection?

« Vous comprenez, vous le direz : je prends ceux que j'ai déjà vus à l'œuvre, qui ont l'habitude et la promptitude de l'énergie. J'appelle par exemple Noguès, de la 1'" armée, que j'ai connu et éprouvé dans la brousse, pour examiner avec lui s'il ne serait pas possible de simplifier encore les rouages de nos grandes administrations et diminuer la paperasse! »

« Diminuer la paperasse, je ne pense qu'à cela! »

Dans son esprit, sur ses directives, ces collaborateurs entraînés déclenchent de nouvelles et drues circulaires qui, en quelques jours, en charge, viendront sabrer dans les abus. Dix mille documents et dossiers parviennent chaque jour rue Saint- Dominique : le Ministre y prescrit « la réduction du travail matériel » imposé aux autorités subordon-

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nées; suppression des formules de politesse! emploi du message téléphoné! téléphone même avec les départements éloignés! suppression des formalités exigées pour envoi des télégrammes et la transmission hiérarchique des pièces ! suppression de plusieurs états périodiques. Suppression, suppression !

Le Ministre ne veut plus de routine! ^

Le Ministre veut de l'initiative ! Il insiste sur la nécessité d'en laisser Une large part aux subordonnés. Qu'ils restent juges, sous leur responsabilité, des cas où il conviendrait de soumettre une question à sa décision. Qu'ils résolvent, qu'ils réfléchissent, qu'ils vivent! Loin de les écraser, il veut qu'ils s'élèvent. Loin de les mépHser, il ressent force bienveillance pour leur personne, quoi qu'il ait dit du fonctionnarisme :

« Soyez assurés de ma sympathie, — déclaret-il net et le visage ouvert à une délégation d'employés de Ministère qui vient le solliciter. Mais j'y mets une condition formelle : que tout le monde travaille et tire dans le même collier! Je ne veux pas entendre parler de plaintes des fonctionnaires civils contre les militaires, comme c'est arrivé hier, et réciproquement ! »

A peu de jours de là, le Gouvernement militaire, par excès de zèle, par routine, en réfère encore à lui pour des questions de détail. Le Ministre lui expédie cette note d'un nerf bien musclé que tout le monde dans les bureaux s'est passé en se délectant de la mercuriale si brillamment assénée :

Note pour le G. M. P.

Je refuse de prendre quelque décision que ce soit au sujet des musettes, hidoifs, portefeuilles et autres objets abandonnés en gare de la Chapelle.

Il y a certainement entre le médecin-chef de la gare en question et moi des autorités qualifiées à cet effet.

Pour mince que soit l'incident, il sera prouvé une fois de plus que je ne suis pas compris encore quand je parle d^initiative, de responsabilité et de décentralisation.

Signé : GaIvI^ii^ni.

Les Réfonnes du général Gallieni, — A Vassaut d'une vieille Bastille, — Une Révolution dans r administration de la Guerre, — Une offensive du général Gallieni contre la Bureaucratie. — Paroles de Chef : simplifiez, accélérez! — Plus de méthodes surannées et lentes! — Plus de paperasse! — Ordre et Rapidité. — Le général Gallieni réforme : La Bureaucratie aura bientôt vécu. — Plus qu'une réforme dans les services de r arrière : Une Révolution. — Le général Gallieni déclare la guerre à la routine.

Ces titres seuls — avec leur air d'ordre du jour belliqueux — manifesteront la joie martiale avec laquelle les journaux accueillirent de telles mesures et comme, disciplinée, la Presse soudain sut se montrer pressante.

Les illustrés, leurs couvertures étalées à tou^ les kiosques, représentent le Général, le balai en mains, qui expulse les monceaux de papier entassés dans les bureaux, qui fouaille les hommes du papier !

De la Vieille Maison, voici donc un Ministre qui veut faire une maison moderne! Une des expressions favorites du Général, et qui caractérise cette conception positiviste de l'activité ministérielle, c'est le mot « affaires ». De son ton net, il dit : « J'ai liquidé mes affaires à la Commission ». — • « Un tel est bien à son affaire ». — « Je mets ces messieurs vite au courant en leur expliquant brièvement leur affaire ». Donc, d'un solennel Conservatoire de dossiers — les Invalides de la paperasse administrative — il entend faire une Maison de Travail : zélée, pressante, ponctuelle « COMME UNE USINE OÙ tout soit subordoiiné au rendement le plus intensif ». Ainsi encore une de ses expressions typiques, quand il confie une entreprise à l'un de ses officiers :

« Voilà ce que je veux. Ne vous emballez pas dans les détails. Traitez-moi cela industriellement ». ii ^ê^

Le premier jour que le Général fut au Ministère, il vit entrer un grand fonctionnaire qui déposa sur son bureau une haute charge de chemises.

— Pourquoi m'apportez-vous cela?

— Ce sont, monsieur le Ministre, les papiers que signait votre prédécesseur.

— Remportez... Je ne signerai par jour que cinq ou six pièces. Je veux avoir le temps de réfléchir. »!

Cette horreur de la paperasse chez lui est plus qu'instinctive : elle vient de l'esprit. Il n'y a qu'à voir comme il fait débarrasser son bureau ! A tout instant il sonne. Ding... « Enlevez-moi ça. » C'est un dossier étudié qu'il ne veut plus revoir. — Ding... « Rangez-moi ça. » C'est une lettre ou un livre qui lui ont « fourni les renseignements cherchés » et qu'on expédie aussitôt dans sa collection de Saint-Raphaël. Je vis rarement bureau aussi « dépouillé ».

Toujours table rase pour esprit clair.

Mais ce n'est j pas seulement l^horreur toute naturelle d'un logicien dont l'esprit va droit au but. Comme je sens que cette répulsion a été exaspérée par l'expérience de la plus intense vie d'action! Je me rappelle de quoi, cinq ans après son départ et en le regrettant avec chagrin, se plaignaient tous les officiers dans les postes sans arbres, mais déjà enchevêtrés de paperasses, de la brousse malgache.

Si ce grand constructeur est un ennemi à ce point déclaré des Bureaux, c'est parce que, durant sa longue carrière d'organisateur, devant l'œuvre urgente à accomplir, la mesure à décider en éclair, aux Colonies, toujours il s'est trouvé entravé par les lenteurs, par les négligences, par la malveillance de la Paperasse métropolitaine. Contre elle il sévit aussi farouchement parce que nul n'en a plus inextricablement souffert. C'est la France en actipii

qui, de loin ayant jugé la France en rédaction, prend sa revanche à l'heure du Danger National.

« En somme, mon Général, cette colonisation, qui fut tant reprochée par quelques hommes polir tiques à la République, a donné à la France les généraux qui la sauvent en ce moment?

— C'est indiscutable... Vous voyez qu'en 1915 presque tous les généraux en lumière sont des coloniaux : Joffre, Roques, Gouraud... Voyez aussi Marchand, qui est admirable à la tête de ses troupes. Chaque fois qu'il y a un coup de chien terrible, une offensive dure, ce sont eux qu'on lance et qui se font remarquer. Et aux Dardanelles ! Brulard a une grande valeur. Je l'ai bien connu sous mes ordres au Tonkin; vous constatez, ce sont toujours des coloniaux de mon école que j'ai là : c'est Brulard qui a fait ce merveilleux retrait de troupes des Dardanelles sous le feu de l'eimemi. »; La voix du Général s'anime :

« Je me demandais comment nous avions pu perdre si peu d'hommes. J'ai eu des renseignements par un officier venu de là-bas : de son poste d'observation, il a vu les Allemands forcer les Jures à coup de fouets à sortir des tranchées; il n'en sortait que de petits pelotons que nous fauchions immédiatement. Certes, il existe des lacunes aux colonies, mais il y a le travail complexe où il faut décider de tout, la direction. J'estime que les colonies, ça a été la grande école.., parce que ça a été récole du commandement. Ah! le général Bugeaud, Faidherbe ! Ce sont là nos vrais maîtres! y>]

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