LE CHEF
Le colonel Boucabeille est au rez-de-chaussée.
On se trouve soudain devant un immense salon, chaud et étincelant comme un gala de travail. Un innombrable état-major d'officiers, la plupart blessés, mutilés, tous médaillés, face à la lumière énieraudée du jardin, s'active, chacun à sa menue table. C'est comme le plus brillant camp-volant dg l'organisation. De bureau en bureau on parvient enfin au fond de ce vibrant atelier doré où, derrière un paravent, en un tout petit coin, se tient et dirige le Colonel.
Je suis venu lui demander de m'expliquer le système nouveau sur sa proposition adopté par le Général vis-à-vis les Directeurs : plus de réunions d'ensemble, - — Vastes conseils qui n'ont donné aucun bon résultat parce que la majorité y était incompétente à juger en }a spécialité de chacun, -h
mais des entrevues quotidiennes, avec deux d'entre eux, à tour de rôle, pour examiner, régler chaque grande question.
Le colonel Boucabeille me frappe par l'élégance, le sourire intelligent de son zèle et de son art à collaborer avec celui qui l'a formé, pour lequel il a la plus fervente admiration, mais qu'il se plaît à analyser froidement :
« Deux qualités de premier ordre, me fixe-t-il, caractérisent le grand chef :
« 1° Un bon sens infaillible, celui avec lequel cet homme choisit immédiatement parmi toutes les idées, innombrables, qui se présentent à lui ou qu'on lui soumet de toutes parts, une seule : celle qui est la plus pratique et la plus vite réalisable;
« 2'* Sa volonté, une volonté étonnante, de tous les jours, de tous les instants, tenace, je dirai même coriace. Il me demande de lui taire un travail : « Quand me livrerez-vous cela, Boucabeille?
— Mon Général, nous sommes à lundi...
lundi prochain.
— Mais non, fait-il doucement : vous pourriez bien pour samedi?
"c — Humî... enfin, soit : samedi. »
Et le lendemain : « Tâchez de me donner cela vendredi. Il me le faudrait même pour jeudi soir! »
On travaillait sur sa nuit et on le lui remettait le jeudi voulu.
« Au fond, Gallieni est tout entier dans une pensée que je lui ai entendu émettre un soir que nous dînions lui, le général Lyautey et moi, chez Mal-
chior de Vogué : « Ne jamais tenter V impossible: tout le savoir et tout le pouvoir de la vie tiennent en ces mots. » Gallieni, lui, tente tout le possible. Cette maxime, je l'ai plus tard retrouvée sur les lèvres du héros du roman de Vogué ; Le Maître de la Mer. On a cru y reconnaître le général Marchand; c'est Gallieni qui en a été le modèle. »